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Politique

Non à la guerre

Ex-adorateurs de Poutine, Zemmour et Le Pen retournent leur veste

Depuis l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe, Marine le Pen et Zemmour à quelques semaines des présidentielles changent leur fusil d’épaule vis-à-vis de Poutine. Une tentative de revirement qui ne fera pas oublier que les liens entre l’extrême droite française et le Kremlin sont profonds et anciens.

mercredi 2 mars

Crédit photo : SPUTNIK/REUTERS

L’intensification de la guerre et l’invasion des troupes russes sur le sol ukrainien, jeudi 24 février, a forcé l’extrême droite française a changé son positionnement vis-à-vis de Poutine. Mais si Marine le Pen et Eric Zemmour ont pris soin de ne pas soutenir l’agression russe contre l’Ukraine, leurs prises de positions passées et les liens profonds de leurs organisations avec le Kremlin révèlent un tropisme pro-russe bien plus ambigu.

Historiquement très majoritairement polarisée par la Russie, au nom de la défense d’une certaine idée de l’identité nationale dans un monde mondialisé, l’extrême-droite française, électoraliste ou non, est aujourd’hui confrontée à une situation délicate et inattendue. Ainsi, comme le note Gilles Paris dans une chronique pour Le Monde, en pleine séquence électorale, l’irruption de la guerre en Europe a provoqué un réel effet de souffre pour l’extrême droite française, de Marine le Pen à Eric Zemmour dont « la partition pro-russe aveugle pourrait décourager les électeurs conservateurs de le soutenir (sic) ».

Zemmour et Poutine. Des déclarations énamourées et une rupture loin d’être consommée

Les archives peuvent être cruelles. Le 28 février, Têtu republiait dans la version numérique de ses colonnes, une intervention jusqu’alors disparue d’internet datée de décembre 2013, dans laquelle Zemmour ne manquait pas de faire un hommage dithyrambique en direction de Vladimir Poutine, qualifié pour l’occasion par le candidat d’extrême-droite d’« homme de l’année » pour sa politique anti-gay et … en Ukraine.

Quatre ans plus tard, en 2018, le polémiste d’extrême-droite délivrait une nouvelle preuve d’amour au chef du Kremlin, avouant rêver d’un « Poutine à la française ». En 2020, il faisait dans cette droite lignée de la Russie « l’allié qui serait le plus fiable, plus que les Etats-Unis, l’Allemagne ou la Grande-Bretagne ». Une déclaration qui venait conclure une série de chroniques transportées envers Poutine, témoignant de toutes les obsessions réactionnaires et nationalistes du polémiste.

Outre l’admiration, partagée à l’extrême-droite, pour l’homme fort et à poigne dont Zemmour « rêve » en adorateur de la « puissance mâle », Poutine est par excellence le représentant de ses combats idéologiques et identitaires. « [Poutine] est devenu le dernier résistant à l’ouragan politiquement correct qui, parti d’Amérique, détruit toutes les structures traditionnelles, famille, religion, patrie, etc., pour mieux imposer la loi planétaire du marché. [Il] refuse avec énergie le multiculturalisme et combat l’islamisme chez lui comme à l’étranger. Il s’allie à l’Église orthodoxe et défend les chrétiens d’Orient. Il refuse de se laisser intimider par des lobbys féministes ou gays. ».

« Homophobie, masculinisme, valeurs traditionnelles, nationalisme ethnique qui promeut l’essence éternelle transhistorique d’un peuple qui a tous les droits pour regagner sa puissance d’antan, Zemmour n’a rien à redire au maître du Kremlin car il lit dans sa geste l’incarnation de ses propres aspirations. » note à juste titre Cecile Alduy dans un billet pour L’obs.

L’attaque de la Russie contre l’Ukraine finit bien par percuter les éléments de langage. Zemmour a fini par reconnaître que « cette agression en plein cœur de l’Europe ne peut être tolérée » – après avoir défendu en 2014 que « l’Ukraine n’existe pas » et qu’elle était à la « Russie ce que l’Afrique est à la France : mieux qu’une ancienne colonie une chasse gardée »- mais un rapide regard du côté de son entourage proche finit de convaincre que les affinités du chef de file de la « Reconquête » avec l’autocrate russe sont toujours à l’ordre du jour.

A ce sujet comme le note Médiapart « la volteface, pour le candidat d’extrême-droite, est d’autant plus difficile à négocier que, dans son équipe de campagne, la ligne pro-Kremlin est unanimement partagée ». Au sein de l’aéropage de conseillers de Zemmour, celle qui est chargée d’élaborer le programme international, Caroline Galacteros, en est un exemple symptomatique. Participante occasionnelle de l’association Dialogue Franco-russe, pilotée par Thierry Mariani, eurodéputé RN et poutinophile revendiqué, elle défend des relations approfondies avec la Russie : « un rempart au milieu de l’Eurasie ». Les récents soutiens du candidat ne font pas tâche. Nicolas Bay et Stéphane Ravier, nouveaux transfuges du RN, sont de vieux soutiens du Kremlin. Autre récent soutien de Zemmour, Jean-Frédéric Poisson, a lui toujours défendu un axe identitaire et chrétien de rapprochement avec la Russie. Autre exemple non moins symptomatique, il y a quelques semaines encore, le candidat s’interrogeait sur la possibilité d’organiser un voyage en Russie … pour rencontrer Poutine.

Le Pen et le Kremlin. Des liens anciens et des gros billets

Le récent changement de fusil d’épaule de Marine le Pen -la candidate du RN a condamné dans un communiqué l’invasion de l’Ukraine, arguant qu’« aucune sanction ne peut justifier le lancement d’une opération militaire contre l’Ukraine par la Russie qui rompt l’équilibre de la paix en Europe »- fera difficilement oublier les liaisons anciennes et profondes entre son organisation et le Kremlin.

Si à sa fondation le Front National exprime une sympathie pour les nationalistes ukrainiens, et que l’évolution vers une politique pro-russe s’est faite en plusieurs étapes, depuis 2014 l’alignement avec le Kremlin est total. Notons que celui-ci s’accompagne d’emblée de gros billets venus de Russie. En 2014, Médiapart révèle que le parti de Marine le Pen avait déjà bénéficié d’un emprunt russe de 9 millions d’euros.

Cette proximité financière est accompagnée, ici aussi, d’une proximité idéologique forte que de de très nombreux cadres du Rassemblement National revendiquent ouvertement. Thierry Mariani, présenté comme le possible ministre des affaires étrangères en cas de victoire de Marine le Pen, et qui entretient des relations privilégiées avec le cercle proche de Poutine, dont Sergueï Largov le ministre des affaires étrangères, en est l’expression la plus symbolique. Autre exemple révélateur, en janvier dernier, cinq eurodéputés du RN avaient été mis sur la liste noire de l’UE après avoir joué le jeu d’observateurs de polichinelle dans des scrutins en Crimée et au Kazakhstan. Ils occupent aujourd’hui tous une place importante dans l’organigramme de campagne de Marine le Pen. On se souvient très bien enfin qu’en 2017 durant sa campagne présidentielle, Marine le Pen avait fini par obtenir l’adoubement de Vladimir Poutine, qu’elle était allée chercher à Moscou après avoir échoué à obtenir un rendez-vous avec Donald Trump.Symptomatique du revirement forcé de ces derniers jours, un tract de 8 pages, tiré à 1,2 millions d’exemplaires, a du être abandonné en urgence parce qu’il comportait une photo de Marine le Pen serrant la main à Vladimir Poutine a révélé Libération mardi 1er mars.

Ni Poutine, ni OTAN

Les liens de l’extrême droite avec Poutine et les banques russes sont connus depuis longtemps. On pourrait même dire que le régime bonapartiste de Poutine sert de modèle à leurs projets politiques. La dénonciation de cette relation idéologique, financière et politique aussi abjecte soit-elle, et de ceux qui soutiennent Poutine, ne peut comme nombreux sont ceux à l’avoir fait, servir de prétexte à une relégitimation de l’OTAN. Cette manœuvre grossière ne participe qu’à alimenter un match réactionnaire dans lequel la population ukrainienne et les classes populaires dans le monde n’ont rien à gagner. Nous devons dire non aux troupes russes en Ukraine, mais aussi non à l’intervention impérialiste de l’OTAN, des Etats-Unis et de l’Union européenne. La sortie de cette situation en faveur de la classe ouvrière ne passe ni par un alignement aux intérêts du régime réactionnaire russe, ni par l’OTAN qui suit son propre agenda impérialiste.

Une revendication d’autant plus importante que l’historique des liens entre l’extrême droite et le Kremlin sont instrumentalisées par les courants politiques libéraux pour justifier et légitimer leur agenda politique anti-Russie et pro-impérialiste, se parant de l’idée d’une défense de la « démocratie » contre l’autocratie pour rallier l’opposition à la guerre à leur agenda atlantiste

Face à cette guerre réactionnaire, il est nécessaire de dénoncer tant l’offensive russe que l’impérialisme occidental, et d’affirmer nos positions internationalistes et anti-impérialistes, pour l’auto-détermination des Ukrainiens, en toute indépendance.



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