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Exercices militaires conjoints entre la Chine et la Russie : vers une nouvelle entente asiatique ?

La Chine et la Russie ont conclu vendredi 13 août leurs premiers exercices militaires conjoints sur le sol chinois. Une opération qui indique un rapprochement croissant entre Moscou et Pékin.

mercredi 18 août

Les rapprochements politico-militaires entre la Chine et la Russie ne sont pas vraiment une nouveauté, si l’on analyse la dernière décennie marquée par les conséquences de la crise économique mondiale. La régularité avec laquelle les deux pays participent à des exercices militaires conjoints dans diverses régions d’Asie n’est pas inédite non plus. Mais pour la première fois, les forces russes ont participé, entre le 9 et le 13 août, à un exercice militaire national chinois, alimentant ainsi les soupçons des analystes occidentaux sur le fait que les deux autocraties asiatiques, adversaires de l’impérialisme américain, développent des capacités opérationnelles communes.

En effet, selon les déclarations des ministères de la défense chinois et russe, l’exercice intitulé "Joint Western 2021", se déroulant dans la région occidentale du Ningxia et auquel participent plus de 10 000 soldats, a pour axes principaux la reconnaissance et l’alerte précoce, la guerre électronique et les opérations de frappe conjointes. L’armée russe a confirmé avoir envoyé des avions de combat Su-30SM, des unités de fusiliers motorisés et des systèmes de défense aériens en Chine dans le cadre de l’exercice. Pour la première fois, les soldats russes ont pu utiliser des armes chinoises et ont notamment eu accès à leurs véhicules blindés.

Alors que les États-Unis retirent leurs dernières forces d’Afghanistan et que Pékin et Moscou ont d’ores et déjà eu des contacts avec les talibans, les regards sont tournés vers cet exercice afin de déceler des signes indiquant une coordination dans le but de mener des missions et opérations conjointes. « C’est la première fois que les Chinois laissent les Russes participer à l’un de leurs propres exercices », explique Roderick Lee, directeur de recherche à l’Institut d’études aérospatiales de Chine (CASI) de l’Air University.

Le Ningxia est une province occidentale de la Chine proche des provinces du Xinjiang et du Gansu, des régions désertiques chinoises où des images satellites ont récemment décelé la présence d’installations de stockage d’armes nucléaires, notamment d’un champ de silos à missiles balistiques de 800 km2. Le Xinjiang, située à la frontière entre la Chine et les pays d’Asie centrale, abrite plus d’un million de musulmans ouïgours incarcérés dans des camps de concentration par la bureaucratie du parti communiste chinois. Partageant une frontière étroite avec l’Afghanistan, les récentes mesures prises par Pékin pourraient indiquer un intérêt de Xi Jinping à conclure des accords avec les talibans pour contenir les mouvements séparatistes dans ces régions.

Mikhail Barabanov, l’un des principaux chercheurs du Centre d’analyse des stratégies et des technologies, un groupe de réflexion sur la défense basé à Moscou, explique ainsi que la décision de la Russie de se joindre à ces exercices est « sans aucun doute un pas en avant dans l’approfondissement de l’interaction et de la coopération militaire » entre les deux pays. « Il semble que cette coopération s’approfondira plus tôt que prévu, impliquant tous les nouveaux enjeux stratégiques des deux parties ».

Bien que Moscou et Pékin insistent sur le fait que leurs relations ne constituent pas une alliance de défense formelle, on soupçonne que les deux armées pourraient s’accorder l’accès à leurs systèmes de communication électronique respectifs et mettre en place des structures de commandement communes. « Si nous les voyons opérer côte à côte et qu’ils commencent à partager des renseignements et des informations sur les communications, alors il pourra y avoir une certaine interopérabilité en cas de conflit ou de crise », affirme Roderick Lee du CASI. « Les Russes pourraient commencer à donner à la Chine un certain accès à leurs moyens spatiaux ou de communication. C’est la direction vers laquelle j’ai l’impression qu’ils se dirigent ».

Lorsque les armées chinoise et russe ont entamé des exercices conjoints en 2005, elles se sont associées dans le cadre de l’exercice annuel "Mission de paix" de l’Organisation de Shanghai pour la coopération (OSC) (impliquant la Chine, la Russie et des pays d’Asie centrale tels que le Kazakhstan et l’Ouzbékistan), traditionnellement axé sur la lutte contre les insurrections en Asie centrale. Mais depuis 2012, les deux nations organisent régulièrement des exercices navals bilatéraux. L’Armée populaire de libération a également participé à trois des exercices stratégiques annuels de la Russie, organisés dans l’est, le centre et le sud du pays depuis 2018.

Tilman Pradt, auteur du livre "China’s New Foreign Policy : Military Modernisation, Multilateralism and the ’China Threat’", publié en 2016, remarque ainsi la régularité quasi annuelle des exercices navals conjoints chinois et russes sur un large pan du territoire asiatique, notamment en mers de Chine méridionale et orientale. Des exercices dominés par des opérations anti-sous-marines et de défense aérienne.

Ce rapprochement militaire découle d’une entente politique croissante. La relation entre la Chine et la Russie s’est renforcée en 2014, lorsque les liens politiques de Moscou avec l’Occident se sont détériorés après l’annexion par la Russie de la péninsule de Crimée, arrachée à l’Ukraine. La Chine est aujourd’hui le premier partenaire commercial de la Russie. Moscou a soutenu Pékin dans sa revendication de la quasi-totalité de la mer de Chine méridionale, ce à quoi s’opposent les États-Unis.

Cette association entre la Russie et la Chine a pour objectif de contrer la politique de division menée par les États-Unis et d’ingérence dans les affaires asiatiques - qui ont leur importance pour Pékin - et d’Europe de l’Est - importantes pour Moscou. Xi Jinping est allé jusqu’à qualifier Poutine comme son "meilleur ami" en juin 2019 : "Au cours des six dernières années, nous nous sommes rencontrés près de 30 fois. La Russie est le pays que j’ai visité le plus souvent, et le président Poutine est mon meilleur ami et collègue", avait-il déclaré lors d’une conférence de presse organisée dans le cadre d’une visite de trois jours en Russie. À cette occasion, Vladimir Poutine avait également déclaré que leurs liens bilatéraux avaient "atteint un niveau sans précédent" et décrit les relations entre les deux pays comme "un partenariat global et une coopération stratégique".

Malgré les noces militaires entre les deux puissances asiatiques, l’Armée populaire de libération ne devrait pas participer à l’exercice majeur se tenant cette année dans l’ouest de la Russie. Non pas par méfiance mutuelle mais plutôt parce que la Chine ne souhaite pas alarmer l’OTAN sur ses avancées sur le plan militaire. Comme l’a déclaré Richard Weitz, directeur du Centre d’analyse politico-militaire de l’Institut Hudson, la Chine a "habilement esquivé la question de la présence de ses forces terrestres aux frontières orientales de l’OTAN en faisant de cet exercice en Chine un substitut à la participation à l’exercice russe."

Le rapprochement politico-militaire avec la Russie est un aspect essentiel de la politique de Xi Jinping en Asie. Si l’histoire des relations diplomatiques entre la Chine et la Russie a été semée d’embuches au cours du XXe siècle, la nouvelle configuration géopolitique et la rivalité stratégique imposée par les États-Unis aux deux pays (à différents niveaux) rend cette entente de plus en plus évidente.

Cette rivalité est le principal obstacle aux conseils d’auteurs comme Rafael Poch qui conseillent Washington d’opérer un « 1972 à l’envers », c’est-à-dire, d’inverser l’orientation politique menée à l’époque par Kissinger et Nixon qui visait à isoler l’Union Soviétique en opérant un rapprochement avec la Chine et qu’aujourd’hui impliquerait de se rapprocher de la Russie contre la Chine. Cette entente russo-chinoise démontre les difficultés des Etats-Unis.

Le rapprochement sino-russe a cependant des limites. L’espace asiatique concentre en effet de nombreuses contradictions sociales : nous y avons assisté à des vagues successives de révoltes et grèves ouvrières, à l’image de la lutte des travailleurs du Myanmar contre la junte militaire instaurée par un coup d’Etat et soutenue par Pékin. Dans le cas où la lutte des classes échapperait au contrôle autocratique celle-ci pourrait venir éroder cette entente.

De même, l’expansionnisme chinois en Asie devra se confronter aux intérêts russes qui conservent une forme d’hégémonie dans la région. Ainsi nous devons voir dans ces exercices militaires conjoints non seulement une coopération, mais aussi un contrôle commun. En effet, la Russie ne manquera pas d’observer et d’espionner avec quels outils la Chine compte concrétiser « le rêve chinois ».

Par ailleurs, les exercices militaires qui se déroulent dans l’ouest de la Chine s’accompagnent de ceux réalisés sur sa côte orientale, beaucoup plus nombreux jusqu’à présent. Selon les données récoltées par le South China Morning Post, la Chine aurait organisé 20 exercices navals impliquant des exercices de capture d’îles au cours du premier semestre 2021, dépassant ainsi les 13 exercices organisés tout au long de l’année 2020. Lors de l’exercice le plus récent, les militaires chinois ont incorporé deux types de drones, des véhicules d’assaut amphibies, des canons automoteurs et des systèmes de lance-roquettes multiples parmi leurs armements, selon des séquences vidéo de la chaîne d’État chinoise CCTV. Ces opérations d’entraînement visent à préparer, en combinant des éléments rhétoriques et réels, la réincorporation forcée de Taïwan dans le territoire de la Chine continentale.

Le fait est que les armes sino-russes augmentent leur interopérabilité sur un tableau stratégique pour les États-Unis. Cela va aggraver les contradictions d’une région du monde déjà explosive, conséquence de la pauvreté générée par la crise économique mondiale et aggravée par la crise sanitaire.

Article publié le 10 août dernier sur Esquerda Diario, traduit du portugais par Jade Marlen.




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