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Guerre en Ukraine

Explosion du pont de Crimée : la logique de l’escalade et les multiples fronts de Poutine

Samedi 8 octobre, une explosion a partiellement détruit le pont qui relie la Russie continentale à la péninsule de Crimée, qui était l'une des positions les plus défendues de l'armée russe. Cette attaque s'inscrit dans une série de revers militaires pour la Russie qui ont ouvert d'âpres conflits au sein de l'appareil d'État et du régime bonapartiste de Poutine.

Claudia Cinatti

10 octobre 2022

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Le jour du 70e anniversaire du président russe Vladimir Poutine a commencé par une très mauvaise nouvelle. Samedi 8 octobre au matin, une explosion a partiellement détruit le pont sur le détroit de Kerch qui relie la Russie continentale à la péninsule de Crimée.

Ce pont est stratégique. En temps de paix, parce qu’elle relie la mer d’Azov à la mer Noire et constitue l’une des clés de la Russie vers la Méditerranée. Et en temps de guerre, comme celui que nous vivons actuellement, parce que c’est la route par excellence pour le ravitaillement et l’approvisionnement des troupes russes stationnées dans l’est et le sud-est de l’Ukraine. Pour cette raison, c’était l’une des positions les plus défendues par l’armée russe.

L’impact militaire est indéniable et complique la logistique russe déjà vulnérable. Le coup est aussi moral. Le pont, inauguré en 2018 par Poutine lui-même au volant d’un camion, est considéré par le Kremlin comme un symbole du prestige et des ambitions de grande puissance de la Russie (ni la Wehrmacht ni l’Armée rouge n’ont pu traverser le détroit pendant la Seconde Guerre mondiale).

L’auteur de l’attaque n’a pas encore été identifié. Les spéculations et les hypothèses abondent, dont celle selon laquelle il s’agirait d’une faction dissidente de l’armée russe elle-même. Le gouvernement ukrainien n’a pas officiellement revendiqué la responsabilité de l’attentat, bien qu’il s’en soit félicité et qu’il ait reconnu officieusement l’empreinte de ses unités spéciales. Ces formations irrégulières avaient déjà mené des attaques terroristes derrière les lignes russes en Crimée et dans d’autres endroits, anticipant peut-être la combinaison d’une guerre conventionnelle et asymétrique qui pourrait s’éterniser pendant un temps encore incertain. Si, jusqu’au sixième mois de la guerre, les analystes militaires se demandaient si l’armée russe avait atteint son "point culminant" et allait donc passer à une position essentiellement défensive, ils se concentrent aujourd’hui sur le "point culminant" de la contre-offensive ukrainienne.

Cette attaque aux portes de la Crimée s’inscrit dans une série de revers tactiques pour la Russie depuis la mi-août, moment où l’armée ukrainienne équipée par les États-Unis et l’OTAN a décidé de lancer une contre-offensive qui est toujours en cours.

Cette offensive a commencé par le déplacement des troupes russes à Kharkov et sur le front nord-est et a poursuivi sa marche vers le sud, dans le but apparent de reprendre la ville de Kherson.

Le président ukrainien Volodomyr Zelensky a profité de cette offensive pour intensifier la propagande de guerre ("L’Ukraine peut gagner") et pour faire pression sur les puissances occidentales, en premier lieu les États-Unis, afin d’améliorer la qualité offensive de l’armement généreusement fourni par le Pentagone. Jusqu’à présent, toutefois, l’administration Biden n’a pas franchi la "ligne rouge" consistant à équiper l’Ukraine d’armes de précision qui pourraient atteindre le territoire russe.

Le président Poutine a jusqu’à présent répondu à cette offensive par une escalade progressive des moyens militaires conventionnels. Le 21 septembre, il annonce la mobilisation partielle des réservistes (300 000 serait le premier objectif). Et le 30, il décrète l’annexion de quatre territoires du sud-est de l’Ukraine - Louhansk, Donetsk, Kherson et Zaporiyia - à la Russie, bien que la perte presque immédiate de grandes villes comme Liman démontre une disparité entre la stratégie politique et la réalité militaire, l’armée russe n’ayant clairement pas la capacité de consolider ces positions annexées.

L’implication politique de l’annexion est qu’en théorie, une attaque dans cette région sera considérée par le Kremlin comme une attaque directe de l’OTAN sur le territoire russe. Mais entre la théorie et l’action militaire concrète, il y a un certain nombre de facteurs. Par conséquent, des attaques comme celles de Liman ou de Kherson ne déclencheront pas automatiquement une attaque russe contre un pays de l’Alliance atlantique, comme le spéculent certains analystes. L’allusion de Poutine à l’utilisation d’armes non conventionnelles ("Je ne bluffe pas", a-t-il déclaré), face à ce qu’il pourrait considérer comme une menace existentielle de l’OTAN contre la Russie, a ravivé la possibilité d’une escalade vers un conflit nucléaire.

Le gouvernement américain s’est emparé de ces déclarations, sans doute à des fins de propagande. Par ailleurs, Poutine a également fait une remarque similaire en rappelant que le seul pays à avoir brisé le "tabou nucléaire" n’était autre que les États-Unis avec le bombardement d’Hiroshima et de Nagasaki.

Lors d’une collecte de fonds pour les démocrates, Biden a parlé d’"Armageddon nucléaire" et a déclaré que c’était la menace la plus grave depuis la crise des missiles de 1962. Si l’objectif de Biden était probablement de mettre en garde le gouvernement russe contre l’idée même d’une attaque nucléaire, et si les services de renseignement militaires américains ont eux-mêmes déclaré qu’ils n’avaient aucune preuve que Poutine envisageait une attaque nucléaire, la prophétie délirante de Biden a permis aux milieux les plus bellicistes de discuter de l’opportunité d’un "changement de régime" au Kremlin - une recette pour une escalade à l’extrême.

Si, pour l’instant, la probabilité est faible et que la Russie et l’Ukraine disposent encore d’une grande marge de manœuvre pour une escalade sans recourir à des moyens non conventionnels, le simple fait d’intégrer le danger nucléaire dans le discours officiel en dit long sur l’ampleur de la guerre, qui prend de plus en plus le caractère d’une "guerre par procuration" des États-Unis et de l’OTAN contre la Russie par l’intermédiaire de l’Ukraine.

La presse occidentale a rapidement défini l’offensive ukrainienne comme un tournant, reflétant la faiblesse de la Russie. Mais comme on le sait, l’information fait partie de la machine de guerre pour gagner les "cœurs et les esprits" de l’opinion publique et éviter la "fatigue de guerre" tant redoutée par les gouvernements des puissances de l’OTAN. Et alors que les faiblesses de la stratégie russe sont clairement exposées (et mises en évidence par ses revers militaires), les difficultés de l’effort de guerre ukrainien sont masquées par le soutien militaire et économique de l’impérialisme américain et européen.

Quelle est la situation réelle ? Impossible de le savoir avec certitude. Après des mois de relative impasse, avec une progression très tortueuse et lente de l’armée russe sur le sud-est, l’offensive ukrainienne a changé la dynamique et accéléré le rythme de la guerre. Mais ce n’est pas suffisant pour mettre fin au conflit. Ni la partie ukrainienne/OTAN, ni la Russie, qui est loin d’être vaincue, ne sont en mesure de céder. Selon le politologue "réaliste" John Mearsheimer, c’est ce qui détermine la logique de l’escalade, qui peut être catastrophique même si elle n’utilise pas de moyens nucléaires.

Dans l’immédiat, une nouvelle conjoncture politico-militaire fluide s’est ouverte, une phase de transition mise à rude épreuve par la collision de deux temporalités. D’abord la hâte de l’Ukraine (et de l’OTAN) à faire le plus de progrès possible avant que le temps ne fasse des ravages et que la Russie ne parvienne à mettre de nouvelles troupes sur le terrain. Et le besoin opposé de la Russie de prolonger la situation le plus longtemps possible dans l’espoir que l’hiver rende la logistique militaire plus difficile et, surtout, divise les puissances occidentales, en particulier l’Europe, qui est désormais l’épicentre de la crise énergétique. Les deux avec la perspective d’un conflit qui a encore au moins quelques mois devant lui.

Les autres fronts de bataille

Les revers militaires ont ouvert d’âpres conflits au sein de l’appareil d’État et du régime bonapartiste de Poutine.
Ces derniers mois, les critiques se sont faites plus vives de la part des secteurs les plus belliqueux et nationalistes, qui, des émissions de télévision aux réseaux sociaux, reprochent aux commandants militaires (et en fin de compte au Kremlin) d’avoir une stratégie bancale qui mène à la défaite.
Ce secteur - dont les porte-paroles sont le chef tchétchène Ramzan Kadirov et l’oligarque Yevgeny Prigozhin, fondateur du groupe mercenaire Wagner - est en croisade contre le ministre de la défense Sergei Shoigu, qui se trouve dans une position de plus en plus vulnérable. Ces différends raréfient le climat dans l’orientation politique de la guerre.

L’autre sujet de conflit interne pour Poutine est la mobilisation des réservistes.
Jusqu’au 21 septembre, la politique de Poutine pour préserver le consensus de l’opinion publique autour de son "opération militaire spéciale" était double : sévir durement contre les opposants (jusqu’à 15 ans de prison) et empêcher la guerre d’empiéter sur la vie quotidienne des Russes, en particulier des classes moyennes des grandes villes.

Celles-ci ont continué à vivre presque normalement, à l’exception de l’impossibilité de faire des achats dans une boutique internationale chic ou d’entrer dans un McDonald’s. La mobilisation des réservistes est venue mettre un terme à ce consensus silencieux.

Des milliers de Russes (certains estiment à 200 000), en particulier ceux qui ont un pouvoir d’achat et des moyens, ont fui pour éviter la conscription. Le plus frappant est que des scènes de mécontentement, voire de rébellion, ont été observées dans les centres de recrutement des républiques les plus négligées de la Fédération, comme le Daghestan, d’où proviennent de manière disproportionnée les recrues militaires.
Selon certains sondages cités par C. Trontin dans un article récent, le fait qu’au moins la classe moyenne, les étudiants, les professionnels et tous ceux qui n’ont pas de formation militaire de base soient exemptés de ce cycle de mobilisation, et le discours patriotique défensif de Poutine (la Russie est menacée par l’Occident) pour justifier ce virage guerrier après l’annexion, ont permis au régime de conserver une base de soutien pour le moment.

Cependant, des revers militaires couplés à des sanctions économiques auraient sans aucun doute un impact direct. Sans parler d’une défaite, qui, comme l’a souligné Gramsci, devient une crise de la politique et de l’autorité de l’État, en particulier lorsque la classe dirigeante a fait appel aux masses populaires pour soutenir l’entreprise qui a échoué. C’est le pari de Biden et des puissances occidentales, même si, en réalité, un secteur de l’impérialisme qui conseille une sortie négociée préférerait préserver Poutine plutôt que d’affronter le chaos et l’ingouvernabilité de la deuxième puissance nucléaire du monde.

Guerre énergétique, conflits géopolitiques et lutte des classes

Si toute guerre se déroule au-delà du terrain strictement militaire, dans le cas de la guerre ukrainienne, le champ de bataille est mondial et englobe l’économie, la politique, la géopolitique et même la lutte des classes.
L’invasion et la guerre de la Russie en Ukraine ont produit un séisme géopolitique qui a donné naissance jusqu’à présent à deux grands blocs qui recréent en quelque sorte les côtés de la guerre froide : d’une part, l’alliance occidentale dirigée par les États-Unis à travers l’OTAN, rejointe par des alliés tels que le Japon et l’Australie, qui soutiennent l’Ukraine ; et d’autre part, une alliance inconfortable mais néanmoins une alliance entre la Chine et la Russie, avec un certain nombre de puissances régionales importantes telles que l’Inde qui ne se sont pas alignées sur les États-Unis et qui, à leur manière, sont plus proches du bloc eurasien, sans soutenir ouvertement la guerre de la Russie en Ukraine.
Le sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai, qui s’est tenu fin septembre à Smarcarda (Ouzbékistan), a mis en évidence les contradictions de ce bloc informel - Xi Jinping et le Premier ministre indien Narendra Modi ont tous deux fait part à Poutine de leurs préoccupations concernant la guerre - et la confluence objective des intérêts de ceux qui sont marginalisés par l’ ordre néolibéral américain.
Ces dernières semaines, deux événements graves ont mis en lumière les conséquences stratégiques de la guerre en Ukraine.

La première a été l’attaque contre les gazoducs Nord Stream 1 et 2 qui transportent le gaz russe vers l’Union européenne. Personne n’a revendiqué l’attaque. Il y a un conflit ouvert entre les États-Unis et la Russie qui s’accusent mutuellement de sabotage. Pendant ce temps, un ancien fonctionnaire du gouvernement polonais a tweeté et supprimé une photo du pipeline fumant avec la légende "Thank you America".
L’épisode est largement opaque mais il a mis en évidence la capacité à mener des attaques sous-marines avec une relative facilité dans la mer Baltique, rien de moins, mettant en péril un vaste réseau d’infrastructures qui s’étend sous les mers.

L’autre fait marquant a été la décision de l’OPEP+ (le cartel des pays exportateurs de pétrole) de réduire son quota de production quotidienne afin de faire remonter le prix international du pétrole brut.
Sur proposition de l’Arabie saoudite et de la Russie, rien de moins. Cette mesure serait une réponse à la décision de l’Union européenne (suggérée par les États-Unis) de plafonner le prix du pétrole russe, renforçant ainsi les sanctions économiques.
Selon le secrétaire général de l’OPEP, la motivation est exclusivement l’argent. Il a déclaré que "tout a un prix" et donc que "la sécurité énergétique a également un prix". Et qu’ils ne faisaient que prendre une mesure préventive pour éviter un effondrement des prix en cas de récession ou de crise (comme ce fut le cas en 2008).

Mais la charge géopolitique est claire. Il ne fait aucun doute que cette décision de l’OPEP est une aubaine pour Poutine et met en évidence le déclin de la capacité de Washington à mettre au pas des alliés fragiles, tels que la monarchie saoudienne.

La Maison Blanche a fait pression pour éviter cette démarche, ce qui rend l’humiliation d’autant plus pathétique, tout en compliquant les efforts de Biden pour faire baisser l’inflation (l’indice de l’essence est très sensible) dans la course contre la montre vers les élections de novembre.
Les conséquences pour l’économie mondiale sont éloquentes : elle ajoute une pression inflationniste et aggrave la crise énergétique qui touche notamment l’UE, en augmentant les tensions et les différends internes.
Le sommet de Prague de la "Communauté politique européenne" - un nouveau groupement informel proposé par l’UE et comprenant tous les pays de l’UE à l’exception de la Russie et du Belarus - a une fois de plus été le théâtre de ces différends, la Pologne et d’autres pays de l’Est accusant l’Allemagne d’"égoïsme" à propos de sa politique énergétique, qui comprend des millions de subventions. Sans compter les crises de longue date, comme le Brexit, qui sont revenues à l’ordre du jour.

En fin de compte, ce qui met l’UE à rude épreuve, c’est le leadership renouvelé des États-Unis sur les puissances occidentales par le biais de l’OTAN, qui, comme l’affirme le sociologue allemand Wolfgang Streeck, a relégué les ambitions de "souveraineté stratégique" en transformant l’UE en un "auxiliaire civil" de l’OTAN.

La crise énergétique, et plus généralement les conséquences de la guerre, ont un impact direct sur les conditions de vie de millions de personnes dans le monde, dans un contexte d’inflation élevée et de perspectives de récession.
Cette situation donne lieu à un panorama convulsif dans lequel la crise des partis bourgeois traditionnels et la polarisation sociale et politique se combinent avec une tendance initiale mais persistante vers une plus grande lutte de classe.

En bref, l’épuisement de l’hégémonie de la mondialisation néolibérale et la crise de la démocratie libérale ont ouvert une étape historique marquée par les crises, les rivalités impérialistes, les guerres mais aussi les perspectives de révolution.

Article publié sur La Izquierda Diario


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Claudia Cinatti

Dirigeante du Parti des Travailleurs Socialistes (PTS) d’Argentine, membre du comité de rédaction de la revue Estrategia internacional, écrit également pour les rubriques internationales de La Izquierda Diario et Ideas de Izquierda.

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