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Explosions à Beyrouth : une catastrophe qui survient dans un pays en crise et en révolte

Une double explosion a dévasté la capitale libanaise. Une tragédie pour un pays qui fait face à une crise économique et politique, marquée par des mobilisations importantes depuis un an.

mercredi 5 août

Crédit photo : STR / AFP

Beyrouth est en état de choc. Le bilan provisoire dénombre déjà au moins 100 morts et plus de 4000 blessés selon les chiffres fournis par le Ministre de la Santé du pays. Les dégâts matériels sont colossaux, des quartiers entiers sont ravagés et le gouverneur de la ville Marwan Abboud, estime que « près de la moitié de la ville est détruite ou endommagée » et que plus de 300 000 personnes pourraient se retrouver à la rue, comme le rapporte Le Monde

La cause des explosions est encore indéterminée mais les responsables libanais avancent la thèse de l’accident. Selon Abbas Ibrahim , le responsable de la sécurité intérieure du Liban, une cargaison de 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium, que le gouvernement aurait confisqué à un navire il y a quelques années, est depuis 6 ans entreposée dans le port de la ville et serait à l’origine de la double explosion meurtrière. Le nitrate d’ammonium est principalement utilisé comme composant des engrais agricoles, mais peut également être utilisé dans la constitution de certains explosifs. Selon Al Jazeera : « les hauts responsables libanais savaient depuis plus de 6 ans que le nitrate d’ammonium était stocké dans le hangar 12 du port de Beyrouth et n’ont rien fait pour le sécuriser ou le retirer ».

Un élan de solidarité internationale ?

Dans les heures qui ont suivi le drame, les pays du monde entier ont fait preuve de solidarité envers le Liban. De Paris, à Téhéran en passant par Washington, la Russie, l’Allemagne, le Koweït, etc. les promesses d’aides se sont succédées. La France a envoyé deux avions militaires transportant des tonnes de matériel médical et un détachement de la sécurité civile de 55 personnes, ainsi que des personnels urgentistes. Angela Merkel a promis un « un soutien au Liban », emboîtant le pas au Royaume-Uni ou encore au Canada.

Les puissances impérialistes semblent donc vouloir répondre présent, dans un contexte de crispations économiques, alors qu’il y a quelques jours encore elles exigeaient des réformes drastiques. Début juillet, Jean-Yves le Drian, en voyage au Liban, exhortait en effet les autorités du pays qui traverse une profonde crise économique à engager des réformes afin d’obtenir le soutien de la communauté internationale et affirmait que les aides ne seraient pas versées en l’absence d’un accord entre le Liban et le FMI (notamment les 11 milliards de dollars promis à la conférence CEDRE en 2018). De fait, les négociations patinent avec le FMI, l’institution ayant, à l’image du GIS (Groupe international de soutien au Liban), un agglomérat de pays arabes et européens sous la houlette de la France, conditionné ses aides à une série de réformes.

La tragédie de mardi soir est par ailleurs advenue dans un climat de tensions sécuritaires, en raison notamment de fréquentes altercations frontalières entre le Hezbollah et Israël dans le sud du pays. Israël, qui depuis plusieurs semaines renoue avec un climat de guerre larvée avec le Hezbollah, a démenti toute responsabilité dans ce drame et a affirmé avoir proposé son aide, en ayant recours à des médiateurs internationaux, les deux pays étant officiellement en guerre.

De la République islamique d’Iran, principal allié du Hezbollah chiite, à l’Arabie Saoudite, qui dispose d’une grande influence sur la partie sunnite du Liban, en passant par le Qatar, les puissances voisines qui jouent un rôle déterminant dans les rapports de forces au Liban ont également annoncé leur soutien. La conjugaison de l’aide de pays adversaires, aux intérêts divergents dans le pays sera un enjeu de taille. Le risque pour le Liban, déjà gangréné par les influences internationales, serait que la compétition internationale occidentale, impérialiste ou confessionnelle, se rejoue sur les aides à venir, et ce aux dépens d’un pays déjà accablé par les ingérences extérieures

Une tragédie dans un pays en crise

La catastrophe met à rude épreuve un système de santé déjà confronté à la pandémie du coronavirus. La semaine dernière le gouvernement libanais avait imposé de nouvelles mesures particulièrement strictes de sécurité sanitaire et le reverrouillage de son territoire après un nouveau pic alarmant de nouveaux cas de Covid. Une situation qui a laissé les hôpitaux et les médecins de Beyrouth parfois sans équipement pour faire face à l’urgence. Un responsable de la croix rouge a déclaré que certains blessés avaient dû être transférés dans des hôpitaux d’autres régions parce que ceux de Beyrouth étaient déjà en pleine capacité. Et ce alors que de nombreux hôpitaux de la ville, certains parmi les plus importants, ont été détruits ou endommagés par l’explosion. Au rythme actuel de l’épidémie, le système de santé du pays sera rapidement submergé. Les hôpitaux publics du pays n’ont ni les équipements ni le personnel pour y faire face.

La catastrophe frappe par ailleurs un pays dont l’économie est déjà au bord du gouffre. Le Liban est en proie à sa pire crise économique depuis des décennies. La valeur de la livre libanaise a chuté de près de 80 % depuis septembre, dans le même temps les prix des biens courants de consommation ont explosé, avec une inflation de près de 90%. L’effondrement financier qui en a résulté a paralysé l’économie du pays, provoqué une flambée de l’inflation, du chômage et de la pauvreté. Près d’un libanais sur deux vit aujourd’hui sous le seuil de pauvreté, alors que la classe moyenne libanaise était il y a peu considérée comme l’une des plus riches au monde. Lundi, le ministre libanais des Affaires étrangères Nassif Hitti démissionnait, estimant que le gouvernement était incapable d’éviter la faillite. Cette crise économique entraine un déclassement généralisé de la population : « La classe moyenne libanaise, considérée comme la plus riche et la mieux formée du Moyen-Orient, est la grande perdante de la crise. Le trentenaire, professeur à l’université, qui gagnait l’équivalent de 4 000 dollars par mois l’année dernière, n’en touche plus que 800 environ » écrit le Monde->https://www.lemonde.fr....

Les classes populaires sont également en première ligne face à la crise. « Les conséquences sociales de cette contraction de l’activité sont lourdes. Pas moins de 37 % des Libanais étaient sans emploi en avril, selon l’Organisation internationale du travail, et 48 % de la population vit désormais sous le seuil de pauvreté, d’après le gouvernement. C’est sans compter les quelque 200.000 travailleurs étrangers, notamment les travailleuses domestiques éthiopiennes et philippines, que leurs employeurs ne peuvent plus payer en dollars et dont une partie espère désormais un rapatriement » écrivaient ainsi Les Echos en juin.

De façon presque symbolique, le matin même de la double explosion, des dizaines de manifestants tentaient d’ailleurs de forcer la porte du ministère de l’énergie pour protester contre les coupures de courant et les mesures de rationnement de l’électricité, parfois dix heures par jour. La compagnie nationale d’électricité est le symbole de la décomposition de l’économie libanaise et à l’origine de 40% de la dette du pays.

Dans ce contexte déjà sombre, les deux explosions ont pratiquement entièrement détruit le port de la capitale libanaise et son véritable poumon économique. Dans un pays qui « importe presque tout ce qu’il consomme » la destruction du port est une catastrophe.

Enfin, cette tragédie fragilise encore un système politique défaillant et à bout de souffle.Nous l’écrivions dans nos colonnes hier matin. « Dans ce contexte déjà catastrophique, la double explosion risque de renforcer la crise sociale et politique. Certains membres du bloc joumblattiste, Parti socialiste progressiste – opposition social-démocrate – accusent le gouvernement d’avoir dévasté Beyrouth. Le député Marwan Hamadé a ainsi officiellement présenté aujourd’hui sa démission, affirmant « ne plus avoir aucune confiance dans les institutions libanaises, et notamment dans le Parlement » comme le rapporte L’Orient-Le Jour. Peu avant, un de ses collègues, Hady Aboulhosn a dénoncé dans un tweet « un régime politique corrompu, qui ne provoque que des désastres et des tragédies » et expliqué n’avoir « aucune confiance dans les commissions d’enquête interne et les autorités imbéciles et criminelles » qui ont cautionné le stockage de produits aussi dangereux que le nitrate d’ammonium dans un port civil. Sur les réseaux sociaux, des accusations évoquant une hypothétique responsabilité d’Israël ou du Hezbollah ont également été soulevées, qu’aucun élément ne semble corroborer. » Cette crise politique est également une crise du modèle confessionnel et communautaire libanais, né avec l’accord de Taëf en 1989, pour mettre fin à la guerre.

C’est sur fond de cette crise que des mobilisations massives ont eu lieu depuis 2019, pointant la corruption et le clientélisme. Le 17 octobre 2019 à la suite de l’annonce par le gouvernement de nouvelles taxes, notamment sur les applications de messagerie instantanées, et dans un contexte de crise économique profonde, un mouvement de protestation débutait. Il allait aboutir à la démission du Premier ministre Saad Hariri. Ce mouvement ne remettait pas seulement en cause les politique néolibérales et la corruption du gouvernement mais contestaient l’ensemble du système confessionnel et bourgeois libanais.

Dans nos colonnes , en novembre dernier Joseph Daher militant suisse-syrien anticapitaliste, et universitaire spécialiste du Moyen Orient et de l’Afrique du Nord, revenait sur le caractère exceptionnel du mouvement et ses potentialités : « L’ampleur et la profondeur des manifestations populaires actuelles dépassent de loin les précédentes. Les manifestations ont explosé non seulement dans la capitale Beyrouth, mais également dans tout le pays : Tripoli, Nabatiyeh, Tyr, Baalbeck, Zouk, Saida et autres. Le dimanche 20 octobre, environ 1,2 million de personnes se sont rassemblées à Beyrouth, et un peu plus de 2 millions de personnes ont manifesté dans tout le pays – dans un pays de 6 millions d’habitant.es […] La composition sociale du mouvement le distingue des mouvements de protestations précédents : il est beaucoup plus ancré au sein de la classe salariée et populaire que les manifestations de 2011 et 2015, dans lesquelles les classes moyennes avaient joué un rôle plus important. […] Les manifestant.es se sont mobilisé.es dans les rues à travers le pays pour dénoncer les fondements même du système politique et économique. À leurs yeux, tous les partis confessionnels de la classe dirigeante sont responsables des détériorations de leurs conditions socio-économiques ».

L’ensemble des partis politiques confessionnels étaient visés et ce jusqu’au Hezbollah. « Le confessionnalisme doit être appréhendé comme un outil de la bourgeoisie libanaise pour intervenir idéologiquement dans la lutte de classes, renforcer son contrôle sur les classes populaires et les maintenir en position de subordination à leurs dirigeants confessionnels. Le confessionnalisme est un élément constitutif et actif des formes actuelles du pouvoir d’État et de classe. Dans cette perspective, il faut considérer le confessionnalisme comme un produit des temps modernes et non comme une tradition des temps immémoriaux. Dans le passé, les élites dirigeantes libanaises ont été capables de mettre fin ou d’écraser des mouvements de contestation populaire par la répression ou en jouant sur les divisions confessionnelles. […] Dès lors, le caractère non confessionnel du mouvement prend toute son importance dans ce cadre » précisait ainsi Joseph Daher.

En avril dernier, les manifestants descendaient à nouveau dans la rue, malgré les mesures de confinement, cocktails molotov à la main pour incendier des banques lors des « émeutes de la faim ». Ainsi, la tragédie du 4 août s’annonce terriblement douloureuse et frappe un édifice déjà fragilisé. Dans ce cadre, la possibilité des résurgences des mobilisations apparait comme une perspective centrale contre le gouvernement et la crise. Face à la crise économique et la récession, alors que la pandémie a accentué les inégalités et la misère, face à la corruption, la seule réponse viendra d’en bas pour le Liban, dans la continuité des mobilisations depuis 2019.




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