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Politique

Educ en colère

Face à une rentrée chaotique et sans moyen, les enseignants interpellent Blanquer sur les réseaux sociaux

A quelques jours de la rentrée, Blanquer et son gouvernement tentent de nous convaincre que les problèmes de la rentrée seraient la laïcité et le soi-disant détournement des allocations de rentrée scolaire. Mais loin de ces questions, la rentrée s’annonce dramatique comme en témoigne le personnel de l’éducation nationale lors d'un live du ministre sur Brut.

mardi 31 août

Crédits photo : MARTIN BUREAU / AFP

A quelques jours de la rentrée scolaire, Blanquer affiche ses principales préoccupations : stigmatiser les familles précaires et continuer son offensive raciste et islamophobe à travers une campagne d’affiches sur la laïcité. Mais si la rentrée s’annonce catastrophique, c’est avant tout à cause des conditions dans lesquelles des milliers d’enfants et de travailleurs devront reprendre le chemin de l’école demain : entre des classes surpeuplées, l’absence de moyens humain et matériel, un protocole sanitaire insuffisant et ubuesque, et une démultiplication des emplois précaires.

Les calculs ne sont pas bons : classes surchargées et professeurs sans poste

L’une des principales préoccupations des enseignants à quelques heures de la reprise, c’est la surcharge des classes, d’autant plus en pleine crise épidémique. C’était déjà un problème avant le covid, et maintenant, toujours au milieu d’une crise sanitaire majeure, c’est une question qui révèle le mépris du ministère de l’Éducation pour les élèves et leurs familles, ainsi que pour les enseignants. En effet, entre la fermeture des classes et la suppression des postes d’enseignants à la rentrée, les prévisions des établissements sur le nombre d’élèves par classe sont souvent largement dépassées.

C’est le cas dans de nombreux établissements REP et REP+. Un enseignant du 93 nous raconte que « pour la rentrée scolaire, nous avons des effectifs qui ont augmenté au sein de l’établissement scolaire et au sein des classes. Jusqu’à présent, nos effectifs ne dépassaient jamais les 24 élèves par classe. Mais à partir de cette rentrée on nous a annoncé qu’on va se retrouver avec des classes surchargées avec plus de 25 élèves par classe ».

En ce sens, de nombreux enseignants ont réagi avec ironie sur les réseaux sociaux, dans une publication de Brut où ils invitaient à poser des questions adressées au ministre de l’Éducation auxquelles il a annoncé qu’il répondrait ce soir. Parmi les questions adressées au ministre, on peut lire : « Petite question, pouvez-vous m’expliquer comment est-il possible d’accepter qu’un enfant qui rentre en petite section maternelle se retrouve à 26 élèves en classe ? Une solution existe, baisser les salaires des élites de votre ministère est créer de l’emploi, l’école publique manque cruellement de poste ! », ou « Pourquoi supprimer 1883 postes d’enseignants cette année (soit 7490 depuis 2017 en moins en collèges et lycées) ? Les classes sont surchargées, et en cette période de pandémie, l’enseignement et la sécurité sont aussi conditionnés par le nombre suffisant de personnel !  », ou encore « pourquoi les élèves d’Ulis ne sont-ils pas comptabilisés dans les effectifs de classe (alors que nous devons travailler le double pour adapter nos cours), créant ainsi des classes allant jusqu’à 36 élèves en collège, mais ne permettent pas de demander une ouverture de classe ?  »

Le mensonge de la revalorisation des salaires

La revalorisation des salaires est une revendication forte des travailleuses et travailleurs de l’éducation depuis plusieurs années. En France, le salaire est, en moyenne, inférieur à celui de leurs voisins européens et en dessous de la moyenne dans les pays de l’OCDE. En outre, depuis 2010, les salaires des enseignants ont stagné avec le gel de leur point d’indice entraînant une perte importante de leur pouvoir d’achat, estimée à environ 15 %.

En réponse à cela, les réactions ont été nombreuses sur la publication de Brut déjà mentionnée, où les utilisateurs ont demandé au ministre s’il connaissait «  la différence entre prime et salaire ?  » et lui ont reproché que « les enseignants ont perdu plus de 25 % de pouvoirs d’achat en 20 ans avec les gouvernements successifs. Le gel du point d’indice depuis 10 ans est un manque à gagner de plus de 300 euros par mois pour un enseignant en milieu de carrière. Pensez-vous vraiment que les miettes amenées pour cette rentrée vont calmer la colère des enseignants et personnels de l’éducation nationale d’autant qu’elles ne touchent encore une fois que les débuts de carrière ? Quel avenir leur proposez-vous pour ramener de l’intérêt aux jeunes pour cette profession et l’envie d’exercer son métier plus que pour 2100 euros à bac+5 et 17 ans de carrière ? »

AED, AESH : la dégradation des conditions des précaires dans l’éducation nationale

Cette destruction des conditions de travail touche de nouveau en premier les précaires de l’éducation nationale : les AED et les AESH. En effet, à chaque rentrée, les CPE peinent à trouver des assistants d’éducation (AED), puisqu’il y a de moins en moins de candidats au regard des conditions de travail et du salaire misérable, sans aucune reconnaissance. Une AED de la région de Toulouse nous explique que dans son lycée, ils sont 3 au lieu de 7, décuplant ainsi leur charge de travail : « Avec les conditions qui se sont dégradées et un taf qui devient de moins en moins éducatif parce que tu deviens le flic du protocole sanitaire, il y a plein de gens qui ont arrêté de faire ça ». Selon elle, les conditions de travail se sont aggravées avec la crise sanitaire, et avec la campagne de vaccination c’est devenu presque insupportable. En effet, ce sont les AED qui doivent faire le travail pédagogique que le gouvernement n’a pas fait, et ce sans aucun moyen :« Tous les personnels du lycée, comme les élèves, doivent remplir un formulaire dans lequel ils doivent dire s’ils sont vaccinés, expliquer leur choix, etc… Les AED sont obligés d’appeler les parents pour savoir pourquoi leurs gosses ne sont pas vaccinés, et doivent leur faire tout un speach pédagogique. Il y a même des lycées où ils ont reçu des documents expliquant ce qu’il fallait dire aux parents qui ne veulent pas faire vacciner leurs enfants ».

Une autre AED, cette fois de la région parisienne, à propos de la surcharge de travail lors de la pré rentrée : « Cette année, ils ont décidé qu’il fallait que les livres soient déjà dans les salles des élèves pour éviter le brassage. Donc nous, les AED ça fait trois jours qu’on se casse le dos à monter des livres alors que ça ne fait pas partie de nos tâches habituelles. Mais évidemment, on ne peut pas refuser de le faire parce qu’on signe des nouveaux CDD d’un an sans prolongement de contrat, donc on est à nouveau soumis à une période d’essai d’un mois, qui fait que pour l’instant on ne peut pas vraiment se mobiliser ».

Les Accompagnants des Élèves en Situation de Handicap (AESH) sont également victimes des terribles avancées néolibérales de ces dernières années dans le secteur de l’éducation. En ce qui concerne les salaires, les internautes réclament « À quand la reconnaissance des AESH, et quand serons-nous respectés ? Nous apprenons nos affectations 3 jours avant la rentrée, on nous "invite" à des rencontres avec les familles la veille pour le lendemain. On nous impose des emplois du temps complètement décousus, que même les profs refuseraient, tout ça pour des salaires de misère... ». Et en ce qui concerne la gestion catastrophique de la pandémie, les AESH se demandent : « Trouvez-vous normal que les AESH passent dans 2, 3, 4 classes différentes alors que le protocole prévoit d’éviter le brassage ? »

Si ces expressions sur les réseaux sociaux, à quelques heures de la réouverture des établissements scolaires, témoignent du ras-le-bol des personnels de l’éducation nationale, seule l’action permettra de mettre un frein à une rentrée qui s’annonce d’ores et déjà catastrophique. Blanquer et son ministère n’ont eu de cesse depuis le début de la pandémie de faire la démonstration qu’aucun moyen ne serait alloué pour garantir la sécurité sanitaire, dans cette école garderie du Medef. Et tandis que les directions syndicales se dédouanent de toute responsabilité en posant une date de mobilisation le 23 septembre et optent pour la passivité face à une telle crise, nous, travailleurs de l’éducation, devons renouer d’urgence avec les méthodes d’auto-organisation. Ainsi, seule l’imposition par en bas de protocoles sanitaires viables, le choix concerté de programmes éducatifs tenables, concertés et élaborés entre enseignants, personnels, parents et élèves, peuvent permettre d’adapter l’éducation à la situation sanitaire.