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Analyse

« Faire des élèves de la chair à patrons » : l’offensive de Macron sur les lycées professionnels

Après avoir évité les casseroles qui l'attendaient pour son déplacement à Saintes, Macron a précisé les contours de la réforme du lycée professionnel. Au programme moins d'enseignements, plus de stages, et des suppressions de filières selon les besoins du marché du travail, pour une réforme calquée sur les intérêts du patronat.

Antoine Weil

5 mai 2023

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« Faire des élèves de la chair à patrons » : l'offensive de Macron sur les lycées professionnels

Crédit photos : Elysée

Pendant que des centaines de manifestants l’accueillaient avec des huées et des bruits de casseroles, Macron a tenté ce jeudi à Saintes de préciser son projet sur l’enseignement professionnel. Au fil de ce discours, le président de la République a insisté sur l’importance de sa réforme, répétant qu’il s’agissait « d’une cause nationale », avant d’annoncer 1 milliard d’euros par an d’investissement supplémentaire.

L’éducation est en effet un des dossiers sur lequel Macron souhaite s’appuyer pour sortir de la séquence des retraites. Sous couvert de pseudo-revalorisations salariales recyclant le « travailler plus pour gagner plus », Macron accélère la casse de l’éducation, un secteur déjà miné par le manque de moyens et les bas salaires des personnels. Le 23 avril dernier, il annonçait un « pacte enseignant » promettant de maigres hausses de rémunération en échange d’une nouvelle dégradation des conditions d’enseignement. Désormais, il a précisé le volet de son projet dédié à l’enseignement professionnel, continuant dans la même lignée néolibérale.

Moins de cours, plus de stages en entreprises pour une jeunesse surexploitée

En plus de la promesse du milliard de revalorisation, Macron a fait une autre annonce choc ce jeudi, déclarant que les stages des lycées en enseignement professionnel seront désormais indemnisés. Ainsi un élève de seconde pourra toucher 50 euros par semaine, 75 euros en première et 100 euros en terminale. Une annonce scandaleuse tant la rémunération est dérisoire. Cette « rémunération » s’accompagne d’un recours plus fréquent aux stages pour ces élèves, le président expliquant que « les stages seront plus nombreux » et que leur durée « sera augmentée de 50 % » en classe de terminale.

Une déclaration qui clarifie bien le projet macroniste : faire des lycéens de la filière professionnelle une main-d’œuvre corvéable à merci. L’enjeu central de la réforme du lycée professionnel consiste à répondre aux exigences du patronat et à faire ainsi entrer de plus en plus les intérêts des entreprises au sein de l’éducation. Réduire le temps d’étude pour ces lycéens qui ne sont plus vraiment des élèves mais des travailleurs, qui doivent donc être au plus vite rapprochés des entreprises. Pour mettre à bien ce projet, l’Etat se propose même de les rémunérer à la place de leur employeur : ce ne sont en effet pas les entreprises mais bien l’Etat qui assurera la gratification des lycéens en stage. Dès lors la hausse budgétaire promise servira essentiellement à renflouer les entreprises en leur offrant une main d’oeuvre gratuite.

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Le reste des annonces de l’exécutif confirme cette volonté de rapprocher toujours plus les lycéens des entreprises. Ainsi dans chaque lycée sera mis en place « un bureau des entreprises », ouvrant grand les portes des établissements scolaires aux intérêts du patronat, tandis que des intervenants « issus du monde de l’entreprise » viendront régulièrement dans les établissements pour donner des cours, avec le statut de « professeur associé ».

Se dessine alors un enseignement professionnel toujours plus lié au marché du travail, dans lequel les lycées auront toujours moins de temps d’enseignements, et leur formation leur servira essentiellement à apprendre à se conformer aux attentes des entreprises, aux frais de l’Etat. Un projet néolibéral qui commence très jeune, Macron souhaitant même que des formations pour la découverte des métiers ait lieu … dès la cinquième.

Pour les enseignants, une faible revalorisation pour faire accepter une réforme néolibérale

Aux grands principes invoqués de « lutte contre le décrochage scolaire » et « d’amélioration de l’insertion professionnelle » qui motivent ces changements, le troisième axe brandi par le projet macroniste pour l’enseignement professionnel concerne « la reconnaissance du travail et de l’engagement du corps enseignant ».

Comme dans l’enseignement général, Macron a ainsi annoncé de possibles revalorisations salariales pour les enseignants de la filière professionnelle, en échange du recours au volontariat, de remplacements plus fréquents, et de la participation des enseignants à des missions, le tout pour une augmentation maximum de « 7 500 euros brut annuels ».

En échange de quelques miettes, la gouvernement propose donc aux enseignants d’être des promoteurs actifs du modèle de lycée pro qu’il soaite mettre en place. Cette revalorisation en échange de services s’accompagne d’une faible hausse de salaire de « 100 à 230 euros net par mois » pour l’ensemble des professeurs. Surtout, elle ne concerne que le personnel enseignant, excluant le reste des travailleurs de l’éducation nationale.

Avec la réforme du RSA, une autre manière de nous faire travailler plus

Derrière cette tentative d’acheter le soutien des enseignants au projet macroniste se cache cependant de nouvelles détériorations des conditions de travail. Macron a en effet annoncé que des filières d’enseignement professionnel allaient fermer car « il n’y a plus de débouché », laissant entrevoir de futures suppressions de classes et d’établissements. A Paris par exemple, 7 fermetures de lycées professionnels étaient d’ores et déjà annoncées, conduisant dès cet automne à une importante mobilisation des professeurs des lycées professionnels.

Ces fermetures s’intègrent dans la refonte plus globale de la « carte de formation » qui devra être revisitée en fonction des métiers en tension et « selon les territoires ». Qu’importe les envies et les aspirations des lycéens, ils seront dès 14 ou 15 ans conduits vers les filières les plus demandeuses d’emploi dans leur région.

Les derniers détails de la réforme de l’enseignement professionnel visent en ce sens à répondre aux exigences du patronat, qui peine à embaucher dans les secteurs mal payés et aux conditions de travail difficiles qui ne rencontrent pas l’enthousiasme des jeunes travailleurs. Davantage encore, dans une séquence actuelle marquée par la volonté du gouvernement, considérablement affaibli par la contestation sur les retraites, de sortir de la réforme des retraites en attaquant les chômeurs et les allocataires du RSA, ces dernières annonces sur les lycées professionnels participent d’une offensive sur la question du travail.

Lire aussi : Loi immigration, RSA : Macron tente de relancer l’offensive en visant les plus précaires

Lire aussi : « En avoir pour mes impôts » : une pseudo « consultation » pour préparer l’austérité

Il est donc crucial de s’opposer à cette nouvelle attaque contre l’enseignement public et cette offensive néolibérale sur le travail, qui vise à confiner dès le plus jeune âge les classes populaires à un avenir d’exploitation. Malgré cette offensive droitière du gouvernement la colère reste profonde, comme l’ont rappelé les manifestants qui ont accueilli Macron avec des casseroles à Saintes. Karen, professeure en lycée professionnel à Stains, y résumait d’ailleurs assez bien la situation : « Macron veut continuer ses attaques. La réforme des lycées professionnels va faire de nos élèves de la chair à patron ». Une situation qui appelle à la riposte. A rebours de la volonté de l’intersyndicale d’enterrer le mouvement avec la date lointaine du 6 juin, il s’agit au contraire de s’organiser dès maintenant pour stopper ses réformes sur le lycée professionnel, mais aussi sur le RSA et l’immigration.


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