[Entretien]

Federici. Des grèves et des femmes

Silvia Federici

Federici. Des grèves et des femmes

Silvia Federici

Militante féministe et professeure émérite de l’Université Hofstra, dans l’Etat de New York, Silvia Federici a co-fondé le International Feminist Collective et a notamment participé, dans les années 1970, à la Campagne pour un salaire au travail ménager ("Wages for Housework Campaign").

Parmi les ouvrages de Federici traduits en français, on trouve Caliban et la sorcière : Femmes, corps et accumulation primitive, chez Entremonde, en 2017, ainsi que Le capitalisme patriarcal, chez La Fabrique, en 2019. Elle revient sur quelques concepts liés à l’idée de « grève » dans cet entretien pour RPDimanche.

RPD

L’idée d’une grève des femmes a souvent suscité une bonne dose de perplexité. Et pas seulement du point de vue de celles et ceux qui considèrent la sphère de la reproduction comme un terrain de lutte inessentiel par rapport à l’objectif final consistant à frapper le système capitaliste, mais également du côté de celles et ceux qui considèrent la suspension du travail domestique et du care ou de soin comme quelque chose d’irréalisable en raison des répercussions innombrables qu’elle aurait. Comment répondrais-tu à cette double objection, assez classique ?

Silvia Federici

Je commencerais par rappeler qu’il y a déjà bel et bien eu une grève des femmes. C’était à Reykjavík, en Islande, au cours de l’automne 1975. La grève, qui pendant une journée a obligé les hommes à remplacer leurs épouses ou leurs mères dans le travail domestique, a tout simplement paralysé la ville, démontrant que lorsque les femmes cessent de travailler, c’est tout qui s’arrête. Et c’est cela que les camarades islandaises souhaitaient démontrer.
Pour ce qui est des objections adressées contre les femmes qui feraient grève sur le terrain de la reproduction, il s’agit des mêmes critiques qui sont formulées à l’encontre des infirmières et des personnels hospitaliers lorsqu’elles et ils se mettent en grève. Comme l’ont souligné ici, aux Etats-Unis, les syndicats d’infirmières à plusieurs reprises, il s’agit d’accusations infondées et c’est en réalité l’exact opposé qui est du côté du vrai. En renversant le chantage auquel elles sont exposées – à savoir l’idée selon laquelle la vie des autres dépend d’elles - les infirmières ont démontré que pour protéger les intérêts des patients, il fallait faire grève, car ce qui affecte le plus les patients c’est bien entendu l’allongement de la journée de travail, les réductions de personnels et les salaires de misère. Cela vaut également pour le travail domestique. Refuser les conditions de travail qui détruisent nos vies et nous rendent subalternes signifie vouloir protéger les intérêts des personnes qui sont les plus dépendantes de nous et de nos services. Alors, bien entendu, une grève contre les conditions actuelles du travail reproductif requerrait un énorme effort organisationnel et, surtout, un effort imaginatif parce qu’une grève de ce type peut s’articuler de différentes façons et autour de différents espaces.

RPD

En quoi consiste concrètement une grève reproductive là où le travail reproductif est un travail non rétribué ?

Silvia Federici

Et bien cela veut dire amener les enfants en manif ou encore, par exemple, faire un sit-in avec eux dans des bâtiments administratifs plutôt que de les amener à l’école. Cela veut dire s’allier aux infirmières, aux enseignantes, à l’ensemble des femmes qui travaillent dans les services, c’est-à-dire dans ces lieux où le travail de reproduction est organisé par l’Etat ou par les privés, et ce pour revendiquer de meilleurs services et un plus grand contrôle et pouvoir de décision, pour nous. Cela signifie organiser des réunions de quartier pour discuter de comment nous souhaitons organiser notre reproduction, là où sont nos nécessités mais également pour nous entraider pour mener ces luttes sans pour autant laisser de côté les tâches les plus urgentes et centrales – comme par exemple prendre soin des malades qui ont besoin d’une assistance permanente.
Bien entendu, sur le terrain de la reproduction il est impossible de penser une grève des femmes – ou des hommes – qui suive le modèle des grèves syndicales. Mais le fait que le travail reproductif ne soit pas rétribué ne veut pas dire que le mettre entre parenthèse ne puisse pas avoir des répercussions significatives sur l’économie. La véritable question, c’est comment organiser la suspension du travail reproductif à partir du moment où ce même travail reproductif peut être essentiel à la reproduction de notre propre vie. La question centrale est donc celle-ci : comment garantir notre vie tout en faisant grève contre la reproduction ? Comment réussir à suspendre les activités qui servent avant tout à la reproduction de la force de travail – à sa reproduction pour le marché – tout en continuant à nous reproduire. Une réponse, sans doute partielle, à cette question consisterait à dire qu’il faut amener cette lutte sur les lieux de travail salarié – par exemple amener les enfants à l’usine ou au bureau.

RPD

La sphère du travail reproductif, comme tu l’as toi-même souvent souligné, qu’il soit privatisé ou pas, est caractérisée par une grande fragmentation des sujets et des conditions de travail qui tendent à rendre plus compliquée l’organisation collective. Quelles sont les stratégies qui permettent de combattre cette atomisation, en favorisant l’émergence de pratiques collectives de lutte ?

Silvia Federici

En réalité, la grève en tant que telle peut permettre de construire un réseau de contacts jusqu’alors inexistant.
Comme nous l’avons toujours soutenu, la partie la plus importante d’un mouvement de grève, c’est le processus organisationnel qui la précède et la prépare. La grève est la démonstration de ce que nous avons réussi à construire. Mais le véritable travail, c’est celui qui est conduit au cours des mois qui précédent la grève, à travers la construction d’espaces partagés entre femmes entre lesquelles, jusqu’alors, il n’existait aucun moment de lutte, ensemble.
Alors, bien entendu, les différences entre conditions sociales, en lien avec des rapports de pouvoir inégaux, les fragmentations du tissu urbain mais également, de plus en plus, du tissu rural, tout ceci représente de gros obstacles. Mais se mettre d’accord pour une grève ne signifie pas créer des unifications fictives. Cela signifie en revanche pouvoir commencer à mettre en place des espaces communs dans lesquels discuter des tâches, à travers lesquels nous permettre de connaître nos réalités et exigences réciproques. Je te donne un exemple : lors de la préparation de leur traditionnelle rencontre annuelle de femmes, l’an passé, les camarades argentines ont beaucoup discuté du nom à lui donner : fallait-il l’appeler Rencontre « nationale » ou « pluri-nationale », puisque l’intention était de favoriser la participation de camarades indigènes, notamment mapuches. Fondamentalement, le fait de projeter un jour ou plusieurs jours de lutte, ensemble, nous oblige à prendre conscience de nos réalités et de nos possibilités diverses.

RPD

Tu as pu soutenir qu’il n’y a, en réalité, jamais eu de grève générale dans la mesure où les femmes, même quand elles ont pu faire grève, ont toujours continué à travailler, à la maison, au foyer. L’International Women Strike, au cours des dernières années, a démontré la force et les potentialités de la grève des femmes. Cependant, la grève de la production et la grève de la reproduction semblent être condamnées à rester deux pratiques étrangères l’une à l’autre. Comment crois-tu qu’il soit possible de favoriser la jonction entre ces deux instances, afin de favoriser ce que, en France, on nommerait la « convergence des luttes » ?

Silvia Federici

En Argentine, les syndicats ont collaboré avec les camarades femmes qui ont organisé la grève du 8 mars, de façon à ce que de nombreuses femmes engagées sur des tâches extra-domestiques puissent faire grève. Pour répondre à ta question, il faudrait du temps, et c’est une question importante. Il s’agit d’un projet vis-à-vis duquel les femmes ont un rôle central. La lutte sur la question de la reproduction doit se poursuivre sur les lieux de la production, non seulement parce que de nombreuses tâches reproductives sont aujourd’hui marchandisées mais aussi parce que sur n’importe quel lieu de travail, la question de la reproduction est centrale. Nous ne pouvons pas ignorer les problématiques de santé, de la petite enfance et de suivi de la famille. Par ailleurs, nous devons également nous inquiéter de ce que nous produisons, en travaillant. Produisons-nous des biens qui sont nocifs et toxiques et qui ont un impact négatif sur nos vies ? Cela peut également s’appliquer à des biens immatériels et intellectuels, comme la production d’informations, par exemple. Mais il est certain que production et reproduction doivent être pensées conjointement. Il ne s’agit pas de deux sphères séparées, et quand bien même elles s’organisent sur la base de rapports sociaux différents.

[Propos recueillis par Jamila Mascat. Trad. GM]

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