Hypocrisie et faux-semblants

Feministwashing dans l’Education nationale

Tristane Chalaise

Feministwashing dans l’Education nationale

Tristane Chalaise

Le 8 décembre 2020, le ministre de l’Éducation Nationale, de la Jeunesse et des Sports a signé la charte de la très patronale association « JamaisSansElles ». Son principal engagement ? Faire accéder davantage de femmes à des postes de direction. Alors que c’est dans les secteurs les plus précaires de l’Education nationale que les femmes sont les plus nombreuses, Jean-Michel Blanquer ne choisit de s’intéresser qu’au sommet de l’échelle. Le gouvernement révèle ainsi une fois de plus la fracture entre son féminisme, qui ne s’adresse qu’à la minorité la plus favorisée, et une réelle politique féministe, qui vise l’émancipation de toutes les femmes.

Blanquer signe la charte #JamaisSansElles : une conception élitiste et libérale du féminisme

Dans la vidéo publiée sur Twitter, ce n’est pas aux enseignantes, aux personnels de vie scolaire, aux AESH, aux ATSEM, aux agentes, que Jean-Michel Blanquer s’adresse. Alors que ces dernières représentent l’écrasante majorité des personnels de l’Education Nationale, le ministre ne parle qu’à celles qui occupent des postes de direction ou de représentation, et celles appelées à occuper des fonctions dirigeantes. En signant la charte #JamaisSansElles, le MENJS ne s’engage en effet qu’à deux choses : « favoriser l’accès des femmes à des postes à responsabilité en son sein » et « que ses principaux représentants, y compris le ministre, ne participent plus à aucune manifestation publique, ou événement ou intervention médiatique, […] qui ne compteraient parmi de nombreux intervenants aucune femme ».

En signant la charte #JamaisSansElles, le ministre de l’Education Nationale confirme que le gouvernement applique en matière de féminisme les choix du patronat. L’association, créée en 2016, a été fondée à l’initiative d’un groupe d’entrepreneurs et de personnalités du numérique – à l’origine exclusivement masculins (!) – et compte dans son « Conseil féminin » (sic.) des figures emblématiques du grand patronat et de la droite française : Laurence Parisot, présidente du MEDEF de 2005 à 2013, qui a activement participé à la précarisation du marché du travail sous couvert de flexibilité, ou encore Natalie Kosciusko-Morizet, plusieurs fois ministre sous la présidence de Nicolas Sarkozy. L’association n’a pour objectif que de promouvoir la mixité dans le cadre strictement restreint des cercles dirigeants, desquels elle est issue et avec lesquels elle est en liens étroits.

Sous couvert de « discrimination positive », ce féminisme estampillé MEDEF ne défend en réalité que l’émancipation des femmes les plus favorisées, ces dernières transposant au féminisme la théorie libérale du ruissellement. Comme l’enrichissement des plus riches est supposé rejaillir mécaniquement sur le reste de la population, l’émancipation des femmes les plus riches et supposée encourager mécaniquement celle des femmes les plus pauvres. Or, tout comme le ruissellement économique, le ruissellement féministe ne fonctionne pas. Il n’est qu’un moyen de justifier théoriquement la domination et l’exclusion des plus pauvres et des populations issues de milieux sociaux défavorisés, d’invisibiliser et maintenir dans la précarité celles qui sont le plus victimes de l’inégalité et des violences liées au genre. Dans ce discours, la majorité des femmes est ignorée et infantilisée, se voyant retirer la capacité à jouer un rôle dans sa propre émancipation.

De la « tenue républicaine » à la casse de l’Education, retour sur l’hypocrisie d’un Blanquer féministe

L’« engagement » de Jean-Michel Blanquer sur les questions féministes nous donne ainsi l’occasion de revenir sur l’hypocrisie d’un ministre qui s’est régulièrement illustré par des prises de position profondément sexistes et réactionnaires. On peut déjà souligner que, si le ministre s’engage à ne faire participer aucun représentant de l’Education Nationale à un évènement public ou médiatique d’ampleur qui ne comporterait aucune femme, il ne semble percevoir aucune contradiction à participer à un gouvernement dont l’un des ministres est visé par des accusations de viol. Tout comme Marlène Schiappa, qui prétend s’engager pour les droits des femmes, il n’hésite pas à s’afficher auprès de Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, que deux femmes accusent d’avoir profité de leur fragilité et de sa position d’élu pour leur imposer des faveurs sexuelles. Visiblement, tant qu’il y a une femme dans les parages, la présence d’un agresseur présumé n’est pas un problème. Alors même que le gouvernement met en avant la question de l’image et de la représentation des femmes dans l’espace public, on peut se demander comment ce dernier peut justifier l’image que lui-même renvoie.

Le ministre semble par ailleurs oublier qu’il a lui-même encouragé le sexisme dans l’institution scolaire par ses prises de position, notamment au sujet de la tenue des filles à l’école. Alors qu’il s’engage à « promouvoir la mixité et à lutter contre les biais et stéréotypes de genre », le ministre invitait en septembre les collégiennes et lycéennes, qui réclamaient le droit de porter la tenue de leur choix dans leurs établissements scolaires, à s’habiller « de façon républicaine ». En clair, pour les filles, interdiction de porter des vêtements jugés trop courts ou trop décolletés, avec, sous-entendu, un rappel sur l’interdiction du port du voile à l’école. Le ministre se faisait ainsi le relai d’une culture du viol qui sexualise le corps des femmes, tout en rendant les filles responsables des violences sexuelles qu’elles subissent et en légitimant les violences faites aux femmes qui portent le voile.

Une violence de l’institution envers les élèves, et les personnels, qui s’est encore aggravée pendant la crise sanitaire. Comme le ministre le reconnait lui-même dans sa vidéo, les femmes représentent plus de 70 % des enseignants du secteur public, avec presque 85 % dans le premier degré. Les femmes sont aussi en écrasante majorité dans le personnel ATSEM, chez les agents et les AESH, qui sont, pour ces dernières, des femmes à plus de 90 % ! Ainsi, en réouvrant les établissements scolaires sans que ne soient mises en place de véritables mesures pour éviter la propagation du virus, c’est avant tout des femmes que le ministre a exposé a des risques sanitaires. https://www.revolutionpermanente.fr/Virginie-AESH-decedee-du-Covid-L-hommage-de-ses-collegues Des femmes – mais aussi des hommes – qu’il n’a pas voulu entendre lorsque celles-ci ont dénoncé ces conditions de travail, prétextant qu’il n’y avait aucun risque. Un moyen d’hystériser des revendications pourtant légitimes, qui participent à la décrédibilisation de la parole des femmes et à l’invisibilisation des secteurs « féminisés » du monde du travail...

En prétendant lutter pour les droits des femmes et encourager la mixité dans l’institution, le ministre semble ignorer qu’il participe d’un gouvernement qui a profondément dégradé les conditions de travail et accentué la précarité des femmes, dans la continuité des gouvernements précédents. En maintenant le gel du point d’indice, en réduisant les moyens alloués aux établissements, en réduisant drastiquement les réseaux d’éducation prioritaire, en supprimant des postes d’enseignants, en recourant de plus en plus à la contractualisation et aux CDD, en multipliant les tâches et en sous-payant les personnels, c’est avant tout des femmes, majoritaires dans l’Education Nationale, qui se retrouvent confrontées à des situations de violences économiques et sociales de plus en plus profondes. Pour ces femmes, le ministre n’a aucun mot, ne propose aucune mesure. Car ce n’est pas en les faisant gagner en « participation, responsabilité, visibilité » qu’il leur permettra de s’émanciper et de sortir de la situation de détresse qu’elles peuvent expérimenter au quotidien.

Pour une véritable politique féministe dans l’Education Nationale, augmenter les salaires et mettre fin à la précarité

Faire parler publiquement des femmes et leur favoriser l’accès à des postes à responsabilité est loin d’être une mesure suffisante pour lutter contre le sexisme, que ce soit dans l’Education Nationale ou ailleurs.

Si le ministre souhaite mener une véritable politique de lutte contre les violences et les inégalités liées au genre, cela devra nécessairement passer par une augmentation des salaires pour l’ensemble des personnels de l’Education Nationale. Cela permettra de lutter contre la précarité, qui est une véritable violence faite aux femmes, en leur donnant accès à l’indépendance financière, facteur d’émancipation. Non seulement la pauvreté est un facteur qui maintien les femmes dans une situation de dominées, avec par exemple un moindre accès à l’enseignement supérieur, mais c’est aussi un facteur qui les contraint à rester dans des milieux familiaux violents.

Cette revalorisation des salaires et des traitements doit par ailleurs s’accompagner d’une titularisation et d’une CDIsation de tous les personnels travaillant en lien avec l’Education Nationale. La contractualisation est en effet un moyen pour maintenir les personnels dans la précarité, les AESH et les AED constituant des exemples emblématiques de cette stratégie qui vise à multiplier les contrats courts pour faire des économies et « flexibiliser » le personnel. Ces mesures doivent s’accompagner d’une reconnaissance des tâches accomplies par l’ensemble des personnels, en particulier les plus précaires, qui sont perçus comme corvéables à merci et constituent une variable d’ajustement dans leurs établissements.

De même, des moyens doivent être investis dans l’Education Nationale pour permettre aux personnels d’exercer dans des conditions décentes et mettre fin à la multiplication et à l’accumulation des tâches dont sont victimes les enseignants et personnels, au détriment de leur santé et de la qualité de leur travail. Cela permettra d’offrir aux élèves les conditions nécessaires de véritables apprentissages, nécessaire à leur accession aux études et à la profession de leur choix. Cela permettra par ailleurs de développer l’éducation sur les questions de genre tout en favorisant l’émancipation des élèves garçons et filles, préalable à une véritable lutte contre le sexisme et les oppressions liées au genre.

Alors que le ministre prétend accéder à une mixité « par en haut », revaloriser les salaires et améliorer les conditions de travail permettra d’encourager la mixité « par en bas ». Proposer des niveaux de rémunération suffisants et de bonnes conditions de travail pour tous les personnels est un moyen pour encourager les hommes à rejoindre les métiers de l’éducation. Cela permettra de rompre avec une vision genrée des métiers du soin et de l’éducation, et favorisera véritablement l’ouverture vers des filières non-genrées pour toutes nos élèves. Cela permettra aussi de prouver que dans l’Education Nationale comme ailleurs, « quand les femmes avancent, aucun homme ne recule ! ».

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