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Femmes, vie, liberté : quelles perspectives stratégiques pour la révolte iranienne  ?

Depuis un mois une révolte féministe historique secoue l’Iran. Comment comprendre le mouvement et quelle suite lui donner ? Quelles leçons stratégiques pouvons-nous tirer de l'expérience de la révolution iranienne de 1979 pour pousser cette lutte vers la victoire ?

lundi 31 octobre

Plus de 40 jours se sont écoulés depuis que le meurtre brutal de Mahsa Jina Amini a ébranlé l’Iran et déclenché les plus grandes manifestations antigouvernementales dans le pays depuis 2009.

Dans l’islam chiite, il est de tradition d’organiser une célébration le 40ème jour après la mort d’un être cher, le chehellom. Des dizaines de milliers d’iraniens se sont rendus à Saqqez, la ville kurde natale d’Amini, pour manifester et commémorer son chehellom. Malgré les barrages routiers, des milliers de personnes ont marché à pied pour se rendre sur sa tombe.

Comme George Floyd il y a presque deux ans, Mahsa Jina Amini est devenue un symbole international de la résistance. Sa mort a fait sortir dans la rue les travailleurs de tout l’Iran, et les étudiants, lycéennes, Kurdes, Baloutches, Arabes, Perses, Azéris, Lur et Turkmènes, main dans la main. Le monde a observé leur courage face à la répression impitoyable du régime.

À ce jour, au moins 250 personnes ont été tuées, 900 blessées et 12 500 arrêtées, bien que les chiffres officiels soient difficiles à obtenir. La répression a été particulièrement forte dans les provinces du Sistan et Baluchestan et dans celle du Kurdistan, qui sont des régions qui comptent un nombre important de minorités ethniques. Les coupures massives d’internet se poursuivent, mais les jeunes iraniens, experts en technologie, continuent de trouver des moyens de transmettre leur lutte au reste du monde. Ce sont ces mêmes jeunes qui sont les premières cibles de la répression : des manifestants âgés de 11 ans seulement ont été tués par des balles réelles tirées par le régime.

Parmi les personnes arrêtées, beaucoup sont des militants politiques ou du mouvement ouvrier. Le 15 octobre, un incendie a éclaté à la prison d’Evin, un acte considéré par de nombreux manifestants comme l’œuvre du régime dans l’objectif d’intimider le mouvement. Evin est le principal centre de détention des dissidents politiques et des opposants au régime. Elle est également connue sous le nom d’ « Université d’Evin », tant le nombre d’étudiants, d’intellectuels, d’artistes et de militants anti-gouvernementaux détenus y est important.

Malgré la répression brutale des manifestants pour étouffer la révolte, celle-ci continue de se développer et la crise de légitimité s’intensifie de jour en jour. A tel point que d’éminents partisans du régime ont été amenés à concéder certaines revendications au mouvement. Ali Larijani, ancien président du Parlement iranien, qui fait parti des hauts dirigeants au pouvoir depuis la révolution de 1979 et qui a été un temps candidat à la succession de Khamenei en tant que Guide suprême, a appelé à un réexamen de l’application de la loi sur le hijab obligatoire et à une diminution de la répression des manifestants par le régime.

Un autre exemple des divisions croissantes au sein de la classe dirigeante peut être observé parmi les religieux qui composent l’oligarchie cléricale chiite d’Iran. Le grand ayatollah Asadollah Bayat-Zanjani, un religieux de haut rang, a récemment critiqué la « police des mœurs », qu’il considère comme illégale et contraire à l’islam.

Un religieux anonyme de la ville sainte chiite de Qom -qui a également été le théâtre de manifestations- a déclaré à Middle East Eye début octobre que « la majorité du séminaire de Qom, ou du moins un grand pourcentage de religieux, est de plus en plus opposée à la République islamique, parce qu’elle a à la fois affaibli l’islam et les religieux aux yeux des gens », a-t-il déclaré. « Et ce, alors que de nombreux religieux n’ont aucune relation avec l’establishment et ont pris leurs distances avec sa politique, car ils ne veulent pas être considérés comme faisant partie de la République islamique. »

S’il reste à voir dans quelle mesure la révolte va diviser le régime, cette vague de manifestations s’est déjà révélée être l’un des défis les plus complexes à affronter pour le régime bourgeois des mollahs depuis sa création en 1979. Dans le contexte de crise plus large en Iran, cette révolte prend une place particulière.

Les caractéristiques de la révolte en cours

Ce qui a commencé comme un soulèvement féministe - insufflant le slogan désormais international "Femmes, vie, liberté" - s’est rapidement transformé en une révolte antigouvernementale plus large. À bien des égards, ces manifestations actuelles s’inscrivent dans la continuité des manifestations antigouvernementales de 2017 et 2019 en Iran (et aussi dans les pays de la sphère d’influence de l’Iran, comme le Liban et l’Irak) - qui ont mis en avant le slogan similaire de "Pain, travail, liberté." Cette vague de lutte des classes avait, à bien des égards, braqué les projecteurs sur le sentiment anti-néolibéral croissant dans le monde et était directement liée à la lutte contre l’austérité et la cherté de la vie.

Contrairement au mouvement de 2009, qui visait des réformes et était mené par la classe moyenne et essentiellement limité aux grandes villes iraniennes, cette vague de manifestations plus récente en Iran appelle explicitement à la chute du régime -même si l’on ne sait toujours pas ce qui le remplacera- et est principalement composée de membres de la classe ouvrière. Dans un contexte de crise rampante du capitalisme, la période post-pandémique, marquée par la guerre en Ukraine et une forte inflation, a engendré une nouvelle vague de lutte de classe contre le coût de la vie.

Les semi-colonies comme l’Iran sont les plus touchées par la crise du capitalisme car elles sont fondamentalement subordonnées au capitalisme mondial et à l’agressivité de l’impérialisme. Malgré le statut de l’Iran en tant que puissance régionale, sa puissance économique et militaire fait toujours pâle figure face aux pays impérialistes.

De plus, l’Iran doit faire face aux impacts continus de la pandémie. Le pays était un épicentre de la pandémie et l’impact sur l’économie de cette dernière était si grave que le régime iranien a été contraint de faire une demande sans précédent au FMI pour un prêt d’urgence de 5 milliards de dollars. Et si la mauvaise gestion du régime a exacerbé les pires effets de la pandémie, la combinaison des sanctions occidentales et du coronavirus a frappé durement la classe ouvrière et les secteurs les plus pauvres de la société iranienne. Ces sanctions se poursuivent encore aujourd’hui.

Avec ces éléments dans la balance, il n’est pas étonnant que l’Iran soit traversé par des mouvements de manière quasi constante depuis que les restrictions les plus sévères liées à la pandémie ont été assouplies. En ce sens, le soulèvement actuel peut être considéré comme l’apogée d’une crise sociale qui couvait déjà bien avant le mois dernier.

Ce que beaucoup n’ont pas prévu, c’est que ce mécontentement social naissant serait surtout le fait des femmes actives dans un pays où la participation des femmes au marché du travail est l’une des plus faibles du monde, mais où, paradoxalement, plus de 60 % des diplômés de l’université et de l’enseignement supérieur sont des iraniennes. En plus de l’oppression patriarcale, de nombreuses femmes en Iran sont soumises à l’insécurité économique.

Au-delà de ces facteurs structurels, la subjectivité des femmes en Iran doit être comprise dans le contexte d’une ère post#MeToo et d’un mouvement féministe mondial revitalisé composé de femmes et de personnes trans, queer et non binaires qui font face à des attaques différentes mais interdépendantes.

Un autre trait marquant de ces manifestations réside dans l’unité des divers secteurs en lutte, entre les Iraniens et leur diaspora (qui a organisé des manifestations dans plus de 150 villes du monde, dont une manifestation de plus de 80 000 personnes à Berlin), entre les divers groupes ethniques, mais aussi entre les différentes générations. La génération Z iranienne, ou daheh-ye hashtadiha, a été en première ligne de ces mouvements et a atteint la majorité lors des récents mouvements en Iran, mais aussi lors des manifestations de BLM qui ont élargi les horizons d’une nouvelle génération de jeunes radicalisés dans le monde entier. Plus de 40 % de la population iranienne a moins de 24 ans et le chômage des jeunes est endémique.

Une autre caractéristique que l’on ne peut ignorer est celle de la présence et de l’activité de la classe ouvrière, qui est très forte dans le mouvement mais qui n’a jusqu’à présent peu organisé d’actions indépendantes. Actuellement, les syndicats de donneurs d’ordres et des travailleurs de la sous-traitance de l’industrie pétrolière représentent le secteur organisé le plus important dans ces manifestations. Ces dernières années, l’Iran a connu une montée du militantisme ouvrier dans des secteurs aussi divers que la pétrochimie, les transports routiers et la manutention.

Il est important de noter que l’émergence de ces manifestations a poussé bon nombre de ces secteurs à lier les questions démocratiques et politiques aux questions économiques. Parallèlement à cette dynamique, les travailleurs s’organisent poursuivant la tradition des organes d’auto-organisation qui ont émergé pendant la révolution. En effet lors de la révolution de 1979, la classe ouvrière s’est dotée d’organe, les « shuras », qui permettaient alors d’organiser et de structurer le mouvement sur les lieux de travail mais aussi dans les universités et les quartiers.

La voie vers la prochaine révolution en Iran

Malgré tous les éléments progressistes de la révolte iranienne, la question stratégique reste de savoir si la classe ouvrière et le mouvement de masse (qui a émergé spontanément) peuvent progresser dans leur conscience et leur organisation en indépendance du régime pour ouvrir une situation révolutionnaire. En d’autres termes, comment les manifestations peuvent surmonter leur caractère de révolte sans être détournées par les forces bourgeoises nationales et étrangères.

Ici, nous pouvons nous tourner vers l’histoire de la lutte des classes en Iran, en se référant à la révolution iranienne, l’expérience la plus avancée, pour tirer des leçons et trouver une voie à suivre, en particulier alors que les iraniens poursuivent leur lutte contre leur asservissement à des régimes bourgeois répressifs et au système impérialiste qui les soutient.

L’une des leçons les plus importantes que nous pouvons tirer est que la classe ouvrière a un pouvoir décisif et que la question de son organisation est centrale. Cette idée va à l’encontre des notions postmodernes qui ont été largement empruntées par l’idéologie néolibérale, à savoir que la classe ouvrière n’a pas d’importance en tant que sujet ou n’est qu’un élément culturel qui constitue un sous-ensemble de la « citoyenneté » ou du « peuple ».

Elle met plutôt l’accent sur la classe ouvrière en tant que sujet révolutionnaire (le fait que le prolétariat a le pouvoir social de mener une révolution à sa victoire) et sur la pertinence de l’hégémonie ouvrière en tant que stratégie politique qui fait que la classe ouvrière met son pouvoir social au service des besoins de tous les secteurs sociaux affectés par le capitalisme et unit ces différents secteurs qui luttent fondamentalement contre le même ennemi en portant leurs revendications.

La logique de la théorie de la révolution permanente, théorisée par Léon Trotsky, est pertinente dans ce cas, elle s’est développée pleinement lors de la révolution iranienne. Dans les moments décisifs de la lutte des classes pendant la révolution de 1979, où la question du pouvoir se posait entre la bourgeoisie et la classe ouvrière, les travailleurs en lutte ne se sont pas arrêtés à leurs aspirations démocratiques contre le régime autoritaire du Shah. Au contraire, ils ont mis la production sous contrôle ouvrier au service du mouvement. En d’autres termes, grâce à cette brève expérience, les travailleurs commençaient à se rendre compte que le moyen de sortir de la misère qui leur avait été imposée était entre leurs propres mains.

Les shuras, qui ont également mis en évidence l’importance de l’organisation et de la coordination entre les secteurs en lutte, ont également démontré à quoi ressemble la véritable démocratie et comment la société pourrait être organisée, sur la base de ce type de démocratie, dans laquelle les lieux de travail, les quartiers, les écoles et même les communautés rurales peuvent décider démocratiquement de tout ce qui concerne le fonctionnement de la société.

Malheureusement, l’expérience de la révolution iranienne a été écourtée par un processus de répression et de contre-révolution, aux mains du régime islamique qui comptait sur l’influence déstabilisatrice de l’impérialisme occidental travaillant pour empêcher une révolution ouvrière. Dans le même temps, une grande partie de la gauche était incapable de faire face politiquement aux islamistes, que ce soit parce qu’elle soutenait le régime de Khomeiny ou parce qu’elle était confuse quant au caractère du programme de Khomeiny.

Certains intellectuels, comme Foucault (faisant échos aux idées de contemporains comme Laclau et Mouffe), ont commis l’erreur de faire confiance au discours porté par Khomeiny qui était un discours populiste « progressiste » fusionnant des concepts de gauche avec des idées pan-iraniennes et chiites, et ce au détriment d’une analyse de classe et marxiste. En mettant de côté l’absence de contenu de classe du programme de Khomeini, une grande partie de la gauche, y compris la gauche marxiste, s’est subordonnée politiquement au programme fondamentalement bourgeois du nouveau régime.

Sur la base de cette expérience, nous pouvons tirer les leçons suivantes pour aujourd’hui :

1. La classe ouvrière, qui contrôle les postes stratégiques qui font fonctionner la société, et non les catégories abstraites de « citoyens » ou de « peuple », a le pouvoir décisif d’unir les secteurs en lutte. Par conséquent, l’absence d’hégémonie ouvrière signifie que le mouvement s’exprimera sous cette forme « citoyenne », même si beaucoup de ses protagonistes font partie de la classe ouvrière.

2. Il faut défendre la construction d’organes démocratiques d’auto-organisation. Ces organes pourraient être les germes de futurs conseils ouvriers qui pourraient éventuellement mettre le contrôle de l’ensemble de l’économie entre les mains des travailleurs, et ce afin que les ressources du pays soient développées et distribuées en fonction des besoins de la majorité de la société.

3. Sans promouvoir l’idée que l’hégémonie ouvrière et les organisations de type soviétique se développent spontanément à mesure que la lutte des classes s’intensifie, la construction d’une organisation politique révolutionnaire est une tâche essentielle pour les révolutionnaires. Au lieu de laisser le vide de la direction politique ouvert à l’hégémonie des forces contre-révolutionnaires, la formation d’une direction indépendante de la classe ouvrière qui se bat pour la direction dans les organes démocratiques, qui peut organiser l’avant-garde des luttes avec sa perspective politique, et qui met en avant un programme pour affronter l’ensemble du régime bourgeois est fondamentale pour le succès du mouvement.

4. Libérer le potentiel de ce mouvement et ouvrir la voie de la révolte à la révolution dépend aussi de la subjectivité de la classe ouvrière internationale. Non seulement moralement mais aussi stratégiquement, la question du soutien aux travailleurs et aux opprimés iraniens dépend de l’activité et de l’organisation des travailleurs et des opprimés du monde entier, en particulier dans les pays impérialistes. Nos luttes en tant que travailleurs sont inextricablement liées les unes aux autres, et la mort de Mahsa Jina Amini, ou le meurtre d’un autre membre de notre classe, pourrait être l’étincelle qui allume le feu dans le monde entier.



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