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Monde

Crise énergétique

Fermeture de Nord Stream. La guerre commerciale continue sur le dos des peuples

En Russie comme en Europe, on espère atteindre ses objectifs en coupant les vivres des populations de l’autre camp. Après les sanctions européennes, Poutine a désormais coupé les vannes de gaz. La perspective d’un hiver froid fait ressurgir les rivalités au sein des puissances européennes.

mardi 6 septembre

Depuis le mois de juin, le principal gazoduc qui relie la Russie à l’Europe, Nord Stream 1, ne tournait qu’à 20 % de sa capacité. Gazprom expliquait cette baisse de régime par de nombreuses pannes et des entretiens intempestifs qui n’ont pas berné grand monde. Ce vendredi, le porte-parole du Kremlin, Dimitri Peskov, a levé le voile : tant que « l’Ouest collectif » ne sera pas décidé à lever les sanctions énergétiques contre la Russie, Gazprom suspendra la majeure partie de ses exportations de gaz.

Depuis plusieurs semaines, les dirigeants européens se préparaient à cet effet boomerang de leur propre politique de sanction. Après avoir voulu mener une « guerre totale » pour provoquer « l’effondrement de l’économie russe » selon les mots de Bruno Le Maire, les dirigeants européens accusent aujourd’hui Poutine d’utiliser le gaz comme une « arme de guerre ». Dans les deux camps, on espère faire payer systématiquement les travailleurs et les classes populaires de l’autre bloc.

Et Poutine ne fait pas intervenir cette mesure à l’improviste. Il sait que l’automne et l’hiver vont être une période très difficile pour les classes populaires du continent européen. Dès le 1er octobre, les factures des Britanniques vont exploser, date pour laquelle un appel au boycott des factures est appelé. Vendredi, c’est à Naples que des centaines de personnes ont organisé un grand feu de joie avec leurs factures d’énergie !

Avant même cette annonce du Kremlin, les prix de l’énergie étaient exorbitants : les prix de gros de l’électricité sont passés de 85€ le mégawattheure il y a un an à des projections à 1000€ pour l’année prochaine ! Suite à la décision de Poutine de fermer les vannes, le prix de référence du gaz en Europe a monté de 30 %, grimpant à 272€ le mégawattheure (le 26 août, il était monté à 345€), contre 70€ avant l’invasion de l’Ukraine.

Même les mesures particulières du Portugal et de l’Espagne, « l’exception ibérique » négociée pour un an avec Bruxelles, qui consiste à désindexer les prix de l’électricité de ceux du gaz, n’ont pas eu d’effet magique. Le prix moyen par mégawattheure en août en Espagne était de 307,80 euros, soit 19,3 % de plus qu’en juillet (258,10 euros), ce qui en fait le mois le plus cher depuis le début des relevés, selon les données de l’opérateur du marché ibérique de l’électricité. À titre de comparaison, aux États-Unis, le prix du mégawattheure était de 137 dollars en décembre 2021 et se situe autour de 146 dollars au milieu de cette année, selon les responsables du gouvernement américain et avec une parité presque égale entre l’euro et le dollar.

Ce n’est pas seulement l’économie des ménages qui est attaquée dans ce scénario, les pénuries et les prix de l’énergie commencent également à provoquer des arrêts et une réduction de la production, des licenciements, des suspensions et des fermetures dans de nombreuses usines, comme c’est le cas dans la verrerie Arc, ou avec des dizaines de piscines publiques à travers le pays.

Si les dirigeants russes souhaitent affaiblir leurs opposants en frappant leur population, ils espèrent aussi jouer sur les divisions internes au bloc européen. Les pays de l’Union européenne sont dépendants à 40 % du gaz russe, mais cette dépendance est plus marquée pour certains pays comme l’Allemagne. Malgré les importations de GNL, il subsiste un déficit de 20 % des ressources habituelles en gaz pour les pays européens. Il faut donc trouver de nouvelles sources d’approvisionnement, et forger de nouvelles infrastructures puisque l’existant est bâti pour un approvisionnement en provenance de Russie. Et les voies de résolution de ce problème pour les Etats européens, de même que le retour du militarisme allemand au devant de la scène pourrait redistribuer les cartes au sein de l’Union Européenne.

MidCat, le gazoduc qui doit relier la France à l’Espagne… mais qui divise les États européens

L’Allemagne doit repenser son approvisionnement en gaz dont elle a grandement besoin pour sa production électrique, d’autant plus en raison du niveau anormalement bas de ses cours d’eau cet été à cause de la sécheresse qui ont limité le déplacement du charbon pour ses centrales thermiques.

Une des solutions de substitution au gaz russe est le GNL (Gaz Naturel Liquéfié) qui peut être importé des États-Unis, du Qatar ou d’Afrique du Nord. Les Etats européens se livrent désormais à une course de vitesse pour savoir qui sera la porte d’entrée et donc la plaque tournante, enjeu hautement stratégique, de l’approvisionnement européen de gaz.

La France espère jouer ce rôle et accorde une grande importance à l’installation rapide d’un terminal méthanier au Havre, tandis qu’elle possède déjà une usine de regazéification à Fos-sur-Mer, et peut redistribuer des importations de gaz venus de Norvège.

Mais l’Espagne pourrait aussi sortir son épingle du jeu. Considérée comme une « île de gaz », l’État espagnol possède 7 usines de regazéification, qui permettraient de produire 35 % de la demande européenne en GNL. Mais elle souffre d’un manque chronique de connexions vers les autres pays européens (c’est d’ailleurs pourquoi la Commission Européenne a permis à l’Espagne et au Portugal de déroger aux règles de fixation des prix de l’énergie). Pour résoudre ce problème, les dirigeants portugais, espagnols et allemands ont ressorti des cartons un projet du début des années 2000, le gazoduc « MidCat » pour « Midi-Catalogne ». Censé relier le site méthanier de Hostalric au Nord de Barcelone à Carcassonne, ce gazoduc pourrait damer le pion à la France et doubler les capacités d’exportation de gaz de l’Espagne. Autrement dit, faire de l’Espagne la porte d’entrée du gaz nord-africain pour le vendre à l’Allemagne et aux autres pays européens.

Ce projet fait face au refus net de Macron et des ministres français qui avancent hypocritement que ce serait un investissement dans une énergie fossile comme le gaz dont il s’agirait de se passer. D’une manière non moins hypocrite, Olaf Scholz estime que cette infrastructure pourrait servir à terme pour de « l’hydrogène vert ». Quand l’argument écologique n’est pas suffisant pour régler les problèmes géo-stratégiques, on reparle chiffres : trop coûteux pour la France, plusieurs années de travaux et au moins 3 milliards d’euros, tandis qu’en Espagne, on estime que le gazoduc pourrait être construit en moins d’un an et coûter seulement 300 millions d’euros. Selon Macron, la construction de terminaux méthaniers au Nord et à l’Est de l’Europe serait plus économique.

Olaf Scholz se montre très intéressé pour faire aboutir ce projet. Le Portugal, l’Espagne et l’Allemagne seraient même prêts, face à un refus de la France, à poursuivre le projet en construisant un gazoduc sous-marin qui relierait l’Espagne à l’Italie. Mais la France n’est pas prête à céder à l’Espagne ou au Portugal son rôle de porte d’entrée commerciale pour le gaz (tout comme pour de nombreuses autres marchandises) avec l’Afrique du Nord.

L’insistance allemande et son soutien au renforcement de la péninsule ibérique doit aussi se comprendre dans le cadre d’un rapprochement stratégique avec l’Afrique du Nord. En effet, la diplomatie entre Berlin et la dictature marocaine traverse une période de réchauffement, et au Maroc comme en Algérie, l’Allemagne veut promouvoir la production d’hydrogène vert. Pour la France, toute la politique en Méditerranée et en Afrique du Nord doit être gérée par Paris, et non par Berlin.

Un contentieux sur l’énergie verte qui ne rapproche pas non plus les deux puissances dirigeantes de l’UE. Même si Macron a convaincu les Allemands de maintenir deux de ses trois centrales nucléaires en état de veille pour l’hiver, la volonté allemande de rupture avec le nucléaire nuit gravement aux intérêts d’un pays dont la sécurité énergétique et militaire tourne autour de l’énergie nucléaire.

La fermeture de Nord Stream a assombri l’automne et l’hiver à venir de l’UE, mais elle a également fait ressortir, peut-être pour la première fois et d’une manière plus visible, les contradictions qui existent entre les puissances impérialistes, dans ce cas entre Berlin et Paris.



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