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Fermetures des écoles : en l’absence d’un plan national de gestion de crise, enseignant.e.s et familles laissés dans la confusion.

En dépit des propos rassurants et du calme affiché par le ministre de l’Education Nationale, qui a affirmé que le ministère était « préparé depuis plusieurs semaines » à la fermeture des écoles, collèges et lycées, rien n’était en réalité prévu pour répondre aux impératifs imposés par la crise sanitaire qui frappe aujourd’hui le pays. En témoignent la profonde désorganisation et la confusion totale qui règnent dans les familles et les établissements scolaires depuis vendredi.

lundi 16 mars

Alors que les écoles se fermaient tour à tour dans plusieurs régions françaises particulièrement touchées par la pandémie de Coronavirus (Oise, Haut-Rhin), rares étaient ceux qui pouvaient s’attendre à la fermeture nationale annoncée jeudi soir par le Président de la République : le matin même, son ministre de l’Education,Jean-Michel Blanquer, affirmait au micro de BFMTV : « fermer les écoles n’est pas la stratégie adoptée » -> https://www.bfmtv.com/mediaplayer/video/virus-selon-jean-michel-blanquer-fermer-les-ecoles-n-est-pas-la-strategie-adoptee-1229653.html.

L’annonce de la fermeture totale a ainsi fait l’effet d’une bombe, que ce soit du côté des familles ou des enseignants, pour lesquels se posent deux questions majeures : comment organiser la garde des enfants pour les familles dont les parents travaillent, en particulier les familles des professionnels de santé, réquisitionnés pour gérer la crise ? Et comment assurer la continuité des apprentissages, qui, selon les vœux du ministère, reste une priorité pour cette période ? Car le ministre l’a bien précisé, « La période qui s’ouvre n’est pas une période où les enfants ne doivent pas travailler, au contraire, ils sont en situation de continuité, simplement les modalités évoluent »-> https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/video-aucun-eleve-ne-doit-rester-au-bord-du-chemin-jean-michel-blanquer-detaille-l-organisation-apres-l-annonce-de-la-fermeture-des-ecoles-a-cause-du-coronavirus_3863641.html.

Contrairement aux propos de M. Blanquer, qui a affirmé a posteriori être engagé dans des discussions avec les recteurs d’académie depuis plusieurs semaines, l’organisation de cette continuité des apprentissages est pour l’instant laissée largement à la charge des personnels enseignants et de direction, qui, sans véritables outils et informations, doivent eux-mêmes organiser les semaines à venir. Les outils proposés par le CNED, présentés par le ministre comme la réponse pour assurer l’enseignement à distance, sont en effet loin d’être prêts. Et même s’ils l’étaient, ils ne sont pas connus par les enseignants, qui ne les utilisent pas dans leur pratique quotidienne, puisque le CNED est un organisme spécialisé dans l’enseignement à distance.

C’est donc, pour l’instant, le « bricolage » qui s’organise, notamment par le biais de l’ENT, sur lequel les enseignants sont invités à se rendre pour fournir des ressources aux élèves et aux familles, selon des modalités qui peuvent varier du tout au tout : dépôts de cours et/ou d’exercices, envoi de ressources numériques, utilisation de forums et plateformes en lignes... Ce lundi matin, on constate que de nombreux enseignant.e.s et familles n’ont pas pu se connecter en raison de trop nombreuses demandes d’accès. Il apparait pourtant évident que, le ministère demandant d’assurer la continuité pédagogique, le premier réflexe des personnels comme des parents est d’utiliser cet outil ! A nouveau, le manque total d’anticipation du ministère se révèle.

Difficile, dans ce contexte, de faire en sorte qu’« aucun élève ne reste au bord du chemin », comme le souhaite le ministre. Si l’intention de poursuivre les apprentissages est louable et répond à la demande des familles, il ne fait aucun doute qu’elle va aggraver les inégalités scolaires entre les enfants. Déjà, car tous les élèves ne bénéficient pas d’une connexion internet, ce qui précarise leur accès aux documents fournis par les enseignants. Certains établissements ont annoncé proposer aux familles de se rendre à l’école pour bénéficier d’une connexion internet ou récupérer une version papier du travail à faire.

Mais ces deux démarches restent plus lourdes qu’un simple clic à la maison, et il fait peu de doutes que certaines familles, notamment parmi les plus précaires, n’y auront pas recours, même si cela leur est proposé. Ensuite, il est évident que les familles les plus défavorisées, ou celles où le rapport à l’école est plus distancié, ne seront pas en mesure d’aider leur enfant dans le travail à la maison, renforçant le décalage déjà important entre ceux qui ont un soutien à la maison et les autres. De même, les enfants en difficulté ou souffrant d’un handicap, qui bénéficient pour certain d’un.e AESH, ne pourront bénéficier de l’aide humaine qui leur est bien souvent indispensable !

La plus grande confusion règne aussi dans la gestion des personnels enseignants, qui, pour beaucoup, ne savent pas encore selon quelles modalités ils vont devoir travailler pendant la fermeture de leur établissement. Ce dimanche encore, le ministre de l’Education a rejeté la responsabilité de l’organisation au niveau local : « Dans chaque cas, c’est le chef d’établissement ou le directeur ou la directrice sont en situation de piloter qui vient et qui ne vient pas. »->https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/coronavirus-les-reponses-du-ministre-de-l-education-jean-michel-blanquer-a-vos-questions_3867435.html#xtor=CS2-765-[autres]- Les injonctions varient donc du tout au tout : des établissements convoquent l’ensemble des enseignantes et enseignants pour des suites de réunions, d’autres organisent des « permanences » à tour de rôle au sein de l’établissement, d’autres considèrent que les professeurs sont en télétravail chez eux, d’autres encore demandent qu’ils viennent « télétravailler » depuis leur établissement selon leur emploi du temps habituel…

De même, dans de nombreux établissements, la plupart des réunions (conseils de classe, équipes de suivi des élèves), sont maintenues. On ne peut ici que souligner les paradoxes et le mépris de l’institution pour la santé de ses employés. Alors que les établissements sont fermés pour éviter la contagion, et que le Premier Ministre, Edouard Philippe, a demandé hier à toute la population « d’éviter les déplacements, réunions, contacts, dans les entreprises et administrations », il est prévu que les réunions se tiennent dans la majorité des établissements, alors même qu’il est évident que les mesures de sécurité ne pourront pas être respectées ! Il est en effet difficile de garder une distance d’un mètre entre les individus dans une salle de réunion, et, lorsqu’on sait que dans certaines écoles, il n’y a même pas de savon disponible dans les toilettes, on imagine mal le ministère fournir du gel hydroalcoolique ou des masques aux enseignant.e.s…

Mais la parodie de gestion de la crise ne s’arrête pas là. Dès ses premières annonces, le gouvernement a en effet annoncé souhaiter réquisitionner tous les professionnels de santé, ce qui pose, pour ce secteur, la question cruciale de l’accueil des enfants. Là encore, le ministère de l’Education Nationale s’embourbe dans ses paradoxes en mettant en danger la santé des enfants et des enseignant.e.s. C’est finalement les écoles primaires, qui ne bénéficient, à l’heure actuelle, d’aucun matériel spécifique pour empêcher la contagion, qui auront à charge d’accueillir les enfants des personnels hospitaliers. Faisant appel au « civisme » des enseignant.e.s, le ministère ne donne ce weekend aucun moyen et aucune directive claire pour l’accueil de ces enfants dont les parents sont essentiels à la gestion de la crise.

Certaines écoles ont ainsi reçu la consigne d’accueillir tous les enfants dont au moins un parent est soignant, d’autres seulement ceux dont les deux parents sont soignants, certaines demandent des justificatifs et d’autres pas, certaines se basent sur le volontariat des enseignant.e.s tandis que d’autres imposent aux directrices et directeurs de prendre en charge tous les élèves concernés… Se pose aussi la question du nombre d’enfants à accueillir par classe : quel sens donner aux mesures d’isolement si on accueille une vingtaine d’enfants dans la même classe ? Réduire au chiffre de dix est-il suffisant pour limiter la contagion ? Là encore, les enseignants se trouvent désemparés, tout en recevant parfois des informations contradictoires de l’Inspection Académique et de leur direction.

La situation dans les établissements scolaires ce weekend montre la profondeur de la crise qui frappe le gouvernement, incapable, après des années de démantèlement du service public et de mépris pour ses employés, de gérer la crise sanitaire et ses impacts sur la société. Alors que règne la confusion la plus totale, chaque établissement scolaire est, pour l’heure, livré à lui-même et doit arranger « à sa sauce » la continuité du service public, mettant en danger la santé des personnels d’éducation et celle de leurs proches.

En tant que familles et enseignant.e.s, nous devons exiger que soient immédiatement mises en place des mesures pour préserver la santé des enfants et des personnels d’éducation. Les réunions doivent, comme partout, être suspendues, et les enseignantes ne doivent pas avoir à venir sur leur lieu de travail. Si la continuité scolaire doit être assurée, de véritable outils doivent être proposés aux enseignant.e.s et aux familles, avec une attention particulière pour les élèves en difficulté. Sinon, il est inutile de fournir des exercices et des leçons qui ne bénéficieront qu’aux élèves les plus privilégiés. De même, si des élèves doivent être accueillis, il faut que les enfants comme les enseignant.e.s bénéficient de véritables protections contre le virus et puissent être régulièrement testé, afin que celui-ci ne se propage pas. On nous demande de risquer nos vies et celles de nos familles pour assurer un service essentiel, pour que les soignants puissent se rendre dans les hôpitaux, mais nous refusons de le faire en courant des risques inutiles !




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