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Fin de la grève des machinistes de Transdev : quel bilan pour les prochaines batailles ?

La grève reconductible qui a duré parfois jusqu'à huit semaines dans une dizaine de dépôts de bus Transdev d'Île-de-France, a démontré que les travailleuses et travailleurs ne manquent pas de combativité. Mais pour gagner sur toute la ligne, il faut rompre avec la passivité des directions syndicales et imposer un véritable plan de bataille pour construire l'unité et la coordination à la base.

lundi 1er novembre

Le 2 septembre, les conductrices et conducteurs de bus Transdev se mettaient massivement en grève et bloquaient une dizaine de dépôts en Seine-et-Marne (77) près de Melun et Marne-la-Vallée, ainsi que dans le Val d’Oise (95) à Saint-Gratien. Ce mouvement inédit a entraîné plus de 1.500 travailleurs en grève reconductible pendant parfois plus de huit semaines avec certains dépôts de bus en grève à 100%, contre les conséquences de l’ouverture à la concurrence des lignes de bus et la privatisation des transports publics.

« Travailler 42h payées 35 et rouler 145km/jour sans avoir de pause » : la méthode Transdev pour faire payer la crise aux travailleurs

L’élément déclencheur, c’est « l’accord socle ». Une réorganisation du travail imposée par la direction localement, dépôt par dépôt, pour augmenter le temps de travail et faire baisser la rémunération des salariés. Elle fait suite au nouveau contrat signé entre Transdev et Île-de-France Mobilités, l’organisme chargé de la gestion du réseau de transports en commun en région parisienne dirigé par Valérie Pécresse (LR), dans le cadre de l’application de la Loi d’Orientation et de Mobilité (LOM) qui a ouvert la guerre des prix entre les différents opérateurs du secteur afin de remporter les appels d’offre pour l’exploitation du réseau bus dans la grande couronne de région parisienne.

Interrogé par Révolution Permanente, un conducteur de bus du dépôt de Saint-Gratien résume ainsi la nouvelle organisation du travail : « La direction a réduit le temps de parcours. Une ligne que je faisais en 45 minutes, je dois la faire en 30mn. Mais on ne veut pas travailler 42h payées 35 ! » Quant au temps de pause : « il n’existe plus. Soi-disant on a 5 minutes, mais le temps de faire descendre les clients, de ranger la caisse, il n’y a même plus de pause ». Selon Pascal, « certains services se retrouvent à conduire non-stop, ça peut aller jusqu’à 145 km en ville en une seule journée de travail ». Assoumane, un autre gréviste, explique de son côté : « On se retrouve à ne même pas pouvoir aller aux toilettes entre les tournées, c’est inhumain ! Les roulements de repos aussi ont changé, les conducteurs sont pris en otage et ne connaissent pas leur planning de la semaine. Ce n’est pas acceptable. Il y a tellement de malades que le directeur recrute des intérimaires ». Avant de conclure : « j’ai dix ans de boîte, je sais qu’il me reste encore vingt ans de travail, je n’ai pas envie de me retrouver malade ».

Dans une interview publiée par La Gazette des Communes, le directeur financier de Transdev explique que pour faire face à la crise économique, « il fallait abaisser les coûts fixes pour tenir le choc ». Pourtant en 2019, la multinationale avait enregistré plus de 45 milliards d’euros de bénéfices, selon la Caisse des Dépôts. En s’attaquant aux conditions de travail et à la rémunération des salariés, Transdev cherche donc à sauver ses profits en faisant payer la crise aux travailleurs. Les mêmes qui avaient été envoyés en première ligne face à la pandémie quelques mois plus tôt afin d’assurer la continuité du service sur le réseau de bus pendant les confinements, et qui voient aujourd’hui les prix du carburant et des courses augmenter en même temps que leur pouvoir d’achat baisser.

« A nous tous de décider ! » : AGs et coordination, la bataille pour l’unité des grévistes à la base

C’est la première fois depuis 1999 qu’un tel mouvement de grève a lieu dans ces dépôts de bus d’Île-de-France. Avec une radicalité, une détermination et un moral exempts du poids des défaites du passé, toute une nouvelle génération d’ouvriers ont ainsi pris conscience de leur intérêt à se battre ensemble contre leur patron, pour exiger le respect et la dignité. Cette unité à la base s’est matérialisée le 28 septembre, lorsque 400 grévistes venus de différents dépôts de bus Transdev – notamment Vaux-le-Pénil, Lieusaint, Saint-Gratien, Chelles, Lagny – s’étaient réunis Place Saint-Jean à Melun pour coordonner la lutte, avec à leurs côtés, de nombreux soutiens dont des travailleurs de la SNCF et de la RATP.

Cette initiative répondait à la nécessité de s’organiser face à la stratégie de la direction de Transdev pour casser la grève. Celle-ci consistait d’une part à isoler chaque dépôt en essayant de négocier localement chaque protocole de fin de conflit, et d’autre part à intimider les grévistes en en assignant certains au tribunal pour faire l’exemple ou en menaçant de faire appel à la police pour réprimer les piquets de grève. Forts des conseils et de l’expérience des travailleurs de la SNCF et de la RATP qui avaient fait grève à l’hiver 2019-2020 contre la réforme des retraites, et qui s’étaient organisé en Île-de-France au sein de la Coordination RATP-SNCF, les grévistes de Transdev ont donc répondu à la direction par l’union des travailleurs à la base.

Le communiqué rédigé à l’issue de cette rencontre exigeait ainsi « un seul et même protocole de fin de conflit pour tous les grévistes », « en refusant de négocier dépôt par dépôt », et appelait également les organisations syndicales et politiques à soutenir les grévistes en donnant à la caisse de solidarité. Face aux tentatives de la direction pour faire signer des accords aux délégués syndicaux et passer au-dessus de la volonté des salariés, un gréviste résumait alors : « Il faut qu’on s’organise en AG, qu’on se coordonne, prenons les numéros de tous le monde élisons des délégués sur chaque dépôt, c’est la base qui a lancé cette grève, l’étiquette syndicale on s’en fout on est tous ensemble. C’est à nous tous de décider ! »

Face à Macron, Pécresse et la casse des transports publics, la nécessité de coordonner l’ensemble des travailleurs du secteur

En Île-de-France la présidente du conseil régional Valérie Pécresse veut accélérer la privatisation tous azimuts. Un accord collectif concernant l’ouverture à la concurrence du réseau RATP Bus devrait par exemple entrer en vigueur dès cette année pour ensuite être étendue à l’ensemble des entreprises de transports. Il prévoit d’imposer aux machinistes la perte du statut et le transfert vers les entreprises privées qui remporteront les appels d’offres.

En ce qui concerne la SNCF, la privatisation est déjà en marche puisque des transferts de cheminots vers le privé sont prévu dès 2024 dans les Hauts-de-France. Tandis que jeudi dernier la région PACA a acté la première privatisa-tion de ligne SNCF en entérinant l’attribution de la gestion de la ligne Nice-Marseille à Transdev.

Face à l’ampleur des attaques, le mouvement de grève reconductible entamé début septembre chez les machinistes Transdev montre qu’il est possible de relever la tête. Mais surtout cette grève démontre qu’il est nécessaire de construire une réponse d’ensemble, qui coordonne tous les travailleurs du secteur des transports en commun. Anasse Kazib, cheminot et candidat de Révolution Permanente à la présidentielle, explique en ces termes l’importance de soutenir cette grève pour l’ensemble des travailleurs du transports : « on a la nécessité par en bas, cheminots, de la RATP, de Keolis, de Transdev et toutes les compagnies de taper ensemble. Plutôt que de se faire défoncer les uns après les autres, on doit nous, ensemble, les défoncer, envoyer un message clair à celles et ceux qui veulent casser nos conditions de travail ».

C’est pourquoi lors de la rencontre du 28 septembre, Wynnessa, déléguée de l’Union Solidaires Transports (UST) et gréviste au dépôt Transdev de Vaux-le-Pénil (77) appelait à « réunir tous les travailleurs des transports pour se coordonner ». A l’issue de la rencontre, rendez-vous était donné à tous les travailleurs du secteur à former un cortège commun à l’occasion de la manifestation du 5 octobre à Paris contre l’ouverture à la concurrence et la casse des transports publics, après un rassemblement qui s’est tenu juste avant la manifestation sous les fenêtres du siège d’Ile-de-France Mobilités, à Saint-Ouen, où se sont retrouvés de nombreux et nombreuses travailleurs et travailleuses des transports, toutes entreprises et toutes étiquettes syndicales confondues. Même si ces tentatives de construire des liens et une coordination à la base entre les différents dépôts en grève ont été importantes, elles n’auront malheureusement pas été construites suffisamment à l’avance et de manière solide.

Après huit semaines de grève reconductible, où sont passées les directions syndicales ?

En employant les méthodes radicales de la grève reconductible et du blocage de la production, mais aussi en voulant se coordonner à la base et en étant moteur pour briser l’isolement et le corporatisme, les grévistes de Transdev ont montré la voie à suivre. De nombreuses sections syndicales de base à la SNCF, la RATP et ailleurs se sont solidarisées avec les grévistes en donnant à la caisse de grève et en participant aux actions de soutien, à l’instar de l’interpro de Melun.

Cependant cette solidarité à la base n’a pas été suivie par les directions syndicales. Alors que ce conflit était au cœur de la rentrée sociale, aucun dirigeant des confédérations syndicales ne s’est déplacé pour soutenir les travailleurs face à la répression, ni pour apporter un soutien financier conséquent à la caisse de grève et aider les grévistes à tenir dans la durée. Par ailleurs, elles n’ont proposé aucun plan de bataille pour coordonner les différents dépôts et les différents secteurs en lutte, la journée de grève interprofessionnelle du 5 octobre étant encore une fois une simple date isolée et sans lendemain.

C’est cette passivité qui a permis à la direction de Transdev d’imposer des négociations dépôt par dépôt pour en finir avec la grève. Au dépôt de Lieusaint où la grève s’est arrêtée la semaine du 11 octobre, Cynthia conductrice de bus depuis 16 ans, raconte : « les délégués syndicaux qui ont signé l’accord avec la direction l’ont fait un dimanche après-midi, sans en avoir discuté avant avec les grévistes. Alors qu’on a fait une vingtaine de réunions depuis le début de la grève, ils n’ont jamais accepté d’appeler tous les salariés à se réunir pour discuter. Une fois qu’ils ont signé un accord qui nous donne des miettes, ils ont mis la pression aux grévistes en leur disant que seuls ceux qui reprendraient le travail pourraient être payés pour une partie de leurs jours de grève ».

A Vaux-le-Pénil, les grévistes ont finalement voté la reprise du travail le 28 octobre. Wynnessa rapporte qu’elle et ses collègues ont obtenu « huit revendications sur neuf », même si « la neuvième c’était la plus importante » car il s’agit du maintien du « Temps Indemnisé » (TI) durant les pauses entre deux tournées. Jusqu’ici ce temps était considéré comme du « Temps de Travail Effectif » (TTE) et donc rémunéré comme tel. Or l’accord que la direction voulait initialement imposer prévoyait de rémunérer ce TI à pourcentage variable (par exemple 50%), impactant ainsi directement la fiche de paie des conducteurs.

Dans ce dépôt la grève a été suivie à presque 100% pendant huit semaines et les grévistes ont réussi à imposer le paiement à 100% de ce TI. Mais il y a un hic. En effet, dans la nouvelle organisation du travail, la direction prévoit par exemple que « pour un départ prévu à 14h50, les chauffeurs devront à la fois faire la mise à quai, le chargement des usagers et le départ à 14h50 ». Pour Wynnessa, cette nouvelle organisation est impossible à tenir et mettra en danger les conducteurs de bus, puisque « soit ça va pousser les salariés à ne pas respecter les limitations de vitesse pour rattraper le retard qu’ils auront pris et éviter de se faire agresser par des clients mécontents, soit ça va les obliger à rogner sur leur temps de pause pour faire le départ à l’heure ». C’est la raison pour laquelle une commission composée de syndicalistes aura pour mission de relever les anomalies constatées les prochaines semaines. C’est donc avec l’idée de ne rien lâcher et de continuer de mettre la pression sur la direction que les salariés de Transdev retournent au travail aujourd’hui. Certes, cette première manche est terminée, avec l’obtention partielle de certains acquis arrachés par la grève et le rapport de forces, mais les salariés de Transdev n’ont pas dit leur dernier mot. Il s’agit aujourd’hui de tirer les bilans de ces premières semaines de grève pour préparer la suite. La direction de Transdev et Ile-de-France Mobilités n’en resteront pas là dans leur soif de profits, les travailleurs de Transdev n’en resteront certainement pas là non plus dans leur volonté de relever la tête et de ne pas se laisser faire.

Contre les politiques antisociales et autoritaires du gouvernement et du patronat : s’organiser et préparer les prochains affrontements sur le terrain de la lutte des classes

Alors que l’actualité est marquée par la polarisation du débat public sur le terrain de l’extrême-droite, la grève chez Transdev a montré que notre camp social ne manque ni de détermination ni de combativité pour répondre sur le terrain de la lutte des classes. Cette grève a montré le visage d’une nouvelle génération ouvrière qui n’hésite pas à se battre pour se défendre face aux politiques anti-sociales du gouvernement et du patronat. Une nouvelle génération qui est aussi bien souvent issue des quartiers populaires et de l’immigration, et subit ainsi l’offensive islamophobe, raciste et autoritaire des Macron, Zemmour, Le Pen et consorts.

Mais elle a montré également la nécessité de préparer en amont les prochains conflits, en s’organisant à la base pour imposer aux directions syndicales un véritable plan de bataille. Alors que le gouvernement et le grand patronat sont déterminés à faire payer la crise aux travailleurs et aux classes populaires, il faut rompre avec les illusions du « dialogue social » et construire le rapport de force à la base, par la grève « tous ensemble », comme les grévistes ont cherché à le faire avec la coordination des travailleurs des transports (RATP, SNCF, Transdev, Keolis...).

Face à la casse des conditions de travail des salariés du transport, mais aussi face à l’inflation et à l’urgence climatique, il s’agit de défendre la mise en place d’une entreprise de transports en commun unique sous contrôle des travailleurs et des usagers, ainsi que la gratuité des transports en commun. Un tel programme implique de construire le rapport de force dans la lutte des classes, dans l’unité de tous les travailleurs et travailleuses à la base, à l’image des grévistes de Transdev. C’est cette perspective que défend Révolution Permanente à travers la candidature d’Anasse Kazib à l’élection présidentielle.




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