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Crise économique mondiale

Forum de Davos : face à la crise, la classe dominante prête à faire la guerre aux travailleurs

Un document présenté par le FMI à l'occasion du Forum de Davos révèle l’inquiétude suscitée au sein de la bourgeoisie face aux tendances mondiales et à la « fragmentation géo-économique ». Et pour faire face à la crise, la classe dominante fait de la guerre aux travailleurs une de ses priorités.

lundi 30 mai

Ce jeudi 28 mai, le Forum économique mondial s’achevait à Davos. Après deux sommets réalisés en ligne du fait du Covid, celui-ci avait cette année à nouveau lieu physiquement. Comme chaque année, il a réuni l’élite économique, les milliardaires, les chefs d’entreprise et les politiciens les plus influents du monde. Mais, pour cette édition 2022, le ton des débats reflétait la menace qui pèse sur l’économie mondiale.

« Fragmentation géo-économique : le FMI sonne l’alerte

Alors que le slogan était « Travailler ensemble, restaurer la confiance », les conteneurs empilés à Shanghai en raison du confinement et le blé bloqué en Ukraine par la guerre ont conduit le FMI à lancer un appel d’urgence avant même la conférence. « Pourquoi devons-nous résister à la fragmentation géoéconomique et comment ? » s’interrogent ainsi Kristalina Georgieva (directrice générale du FMI), Gita Gopinath (directrice générale adjointe) et Ceyla Pazarbasioglu (directrice du département Stratégie, politique et examen) dans un document destiné à être discuté à Davos et qui synthétise les enjeux du forum

Le trio de dirigeantes du FMI avertit que le monde est confronté au plus grand défi depuis la seconde guerre mondiale. Il ajoute que la guerre entre la Russie et l’Ukraine superpose une crise à une autre, « dévastant des vies, freinant la croissance et faisant grimper l’inflation ». Une alerte qui fait écho à la récente couverture de The Economist, qui titrait la semaine dernière en première page sur « La catastrophe alimentaire qui s’annonce ». Le journal notait que la guerre pouvait conduire à une famine de masse, alors que la hausse des prix des denrées alimentaires et de l’énergie affecte les ménages du monde entier. Une augmentation du coût de la vie qui a un impact inégal à travers le monde, mais qui, au Sri Lanka, a déjà conduit à un soulèvement populaire face à la crise sociale, dont le FMI, entre autres, est responsable.

Les tendances inflationnistes s’étendent partout, même aux puissances impérialistes. Il y a deux semaines, Andrew Bailey, le gouverneur de la Banque d’Angleterre, a ainsi évoqué une pénurie alimentaire mondiale potentiellement « apocalyptique », déclarant que la Grande-Bretagne sera confrontée à de puissants chocs d’inflation. M. Bailey a également déclaré que le pays était « impuissant » face à la hausse des prix internationaux en raison de la guerre en Ukraine.

Cette inflation a conduit les banques centrales à augmenter modérément leurs taux d’intérêt. Or, si ces taux partent d’une base très basse, une hausse du coût du crédit, même modérée, pourrait avoir des conséquences dangereuses sur la montagne de dettes à tous les niveaux de l’économie mondiale, alors que ménages, entreprises et États sont surendettés. Dans le même temps, la hausse des taux d’intérêt a contribué à augmenter encore l’instabilité financière.

La perturbation des chaînes d’approvisionnement a conduit les pays et les entreprises à reconsidérer stratégiquement l’organisation des chaînes de valeur mondiales afin de s’approvisionner dans des lieux moins éloignés. Un débat est ainsi en cours pour savoir si l’on va vers une rétraction de la mondialisation, qui modifierait la division internationale du travail qui s’est structurée dans le cadre de l’apogée du néolibéralisme. De fait, les changements dans les logiques de structuration spatiale du capital expriment souvent de manière concentrée la crise du capital lui-même.

Si l’on ajoute la crise climatique à ce combo, « nous sommes confrontés à une confluence potentielle de calamités » concluent les dirigeantes du FMI. Celles-ci expriment également leur impuissance à répondre à la situation en raison du risque de fragmentation géo-économique qui limite les réponses coordonnées des pays à l’échelle mondiale. Le trio du FMI souligne en effet que les forces de l’intégration mondiale simultanée qui ont soi-disant servi à accroître la productivité et à réduire la pauvreté au cours des trois dernières décennies ont conduit à une inégalité accrue des revenus, des richesses et des opportunités. Les guerres commerciales et les batailles autour des normes technologiques ou la sécurité ont parallèlement sapé la confiance dans le système économique. Selon une étude du FMI, les tensions technologiques pourraient entraîner à elles seules une perte de 5% du PIB dans de nombreux pays notent-elles à ce titre.

« Nous avons donc un choix à faire : céder aux forces de la fragmentation géo-économique qui rendront notre monde plus pauvre et plus dangereux ou remodeler la manière dont nous coopérons, afin de progresser dans la résolution de nos défis collectifs » déclarent finalement les dirigeantes du FMI. Et elles soulignent quatre priorités pour tenter de restaurer le système mondial : renforcer le commerce pour accroître la résilience, intensifier les efforts conjoints pour lutter contre la dette, moderniser le système monétaire et s’attaquer au changement climatique. Les vœux pieux du FMI ne sont jamais crédibles tant ses politiques participent activement à affamer le monde, mais la description de la situation globale par ces hautes responsables en dit long sur l’urgence.

Récession ou stagflation ?

« Nous avons au moins quatre crises, qui sont entrelacées. Nous avons une inflation élevée... nous avons une crise énergétique... nous avons une pauvreté alimentaire, et nous avons une crise climatique. Et nous ne pouvons pas résoudre les problèmes si nous nous concentrons sur une seule des crises », a averti dans le même sens Robert Habeck, le vice-chancelier allemand, lors du Forum de Davos, avant d’expliquer : « Je crains vraiment que nous entrions dans une récession mondiale avec un effet énorme... sur la stabilité mondiale. »

Martin Wolf, célèbre journaliste économique du Financial Times de Londres, estime de son côté que la question de savoir si les États-Unis et les autres grandes économies vont entrer en récession n’est pas la bonne, du moins en ce qui concerne les États-Unis. Pour lui, « la bonne question est de savoir si nous entrons dans une nouvelle ère d’inflation plus élevée et de croissance faible, semblable à la stagflation des années 1970. »

Wolf estime qu’une spirale inflationniste peut se mettre en place dans la mesure où les salariés tentent de défendre leur pouvoir d’achat tandis que les banques centrales cherchent à soutenir la demande réelle. La perspective du maintien d’une faible inflation semble donc perdue. Wolf affirme que cette évolution n’est pas ce que les « marchés » expriment pour le moment, mais qu’elle pourrait se produire si la Fed (la banque centrale américaine) n’agit pas de manière décidée. Pour lui, « un pic inflationniste » doit être « étouffé » dès le « début », et Wolf plaide ainsi pour que la Fed relève ses taux d’intérêt de façon plus marquée, malgré le coût d’une telle mesure en termes d’augmentation du chômage.

Début mai, un autre journal économique, le Wall Street Journal, publiait une transcription du discours du président de la Fed, Jerome Powell, lors de la conférence de presse faisant suite à la réunion de la Fed. M. Powell avait alors déclaré que son objectif était entre autres de « faire baisser les salaires » [« to get wages down »] pour contenir l’inflation, qui est à son plus haut niveau depuis quarante ans. Il s’est plaint à cette occasion du fait que les travailleurs ont trop de pouvoir sur le marché du travail : ils n’acceptent pas les emplois mal payés et assortis de peu de droits. Quel manque de respect pour l’exploitation capitaliste !

« La discipline comme objectif de la politique économique », tel était le titre d’un essai de 1980 de l’économiste Adolfo Canitrot sur la politique économique de la dictature civilo-militaire argentine. Quarante ans plus tard, Powell poursuit le même objectif, discipliner la classe ouvrière par le biais du marché du travail. Serait-il mal à l’aise avec l’émergence naissante d’un syndicalisme de base dans la principale puissance économique du monde ?

Sur son blog, l’économiste Michael Hudson, aujourd’hui critique du fonctionnement du système, mais qui dans les années 1960 a travaillé dans le monde de la finance aux côtés de l’ancien président de la Fed Paul Volcker, a répondu à Powell en rappelant que « l’inflation est causée par les monopoles d’entreprises, pas par le travail ». « L’inflation est l’excuse que les gouvernements de droite utilisent pour tenter de réduire le niveau des salaires, en faisant des augmentations de salaires la cause de l’inflation. En 1980, le dirigeant de la FED Paul Volcker avait augmenté les taux d’intérêts de 20% pour provoquer une récession qui réduisait les embauches et permettait d’arrêter les gains de salaires des années 1970s. »

Face à la publication des décisions de la Fed, les « marchés » ont répondu par une jubilation qui s’est exprimé par la hausse des cours de Wall Street le mercredi. La Banque centrale européenne, dirigée par Christine Lagarde (l’ancienne directrice du FMI), a annoncé qu’elle irait dans la même direction : elle prévoit de s’éloigner des taux d’intérêt négatifs par des hausses progressives dans les mois à venir.

Le journaliste britannique Martin Wolf ne le dit pas, mais derrière ses avertissements sur une demande, un pouvoir d’achat, qui se développerait au-delà des possibilités de l’offre, de la capacité des entreprises à produire, on trouve un manque d’espoir dans les possibilités du capitalisme à relancer de façon durable une dynamique d’accumulation vigoureuse. De fait, la croissance potentielle de l’économie que Wolf attend est de 2%.

La récession mondiale, c’est-à-dire la chute de la production à l’échelle mondiale, peut être comprise comme une rupture, même conjoncturelle, de l’accumulation capitaliste. Ce n’est pas un phénomène courant même si la crise et les difficultés d’accumulation sont persistantes dans plusieurs pays, y compris puissants. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’économie mondiale n’a connu que deux années de récession ou de rupture d’accumulation : en 2009, après la faillite de Lehman Brothers, et en 2020, en raison de l’impact de la pandémie de Covid dont l’origine est évidemment liée au mode de production capitaliste. Un éventuel troisième épisode de récession en moins d’une décennie et demie serait un signe (grave) de l’état de santé de l’économie mondiale. Mais il en serait de même de l’installation d’une situation de stagflation persistante. Ou des deux en même temps. Le débat sur les perspectives de récession ou de stagflation montre que, dans tous les cas, l’avenir est sombre.

Dans ce cadre, les politiques des États capitalistes et des organisations internationales révèlent de plus en plus ouvertement leur objectif de s’attaquer aux emplois et aux salaires. Une guerre mondiale contre la classe ouvrière est-elle en préparation ? Probablement. La guérilla quotidienne pour maintenir et étendre l’exploitation capitaliste opère des sauts dans les moments de crise. Pour l’instant, les maîtres du monde tentent d’imposer à la classe ouvrière l’alignement de ses attentes sur les (très faibles) perspectives du capitalisme mondial. Comme le souligne le trio des dirigeantes du FMI, celui-ci est en train d’exposer toutes les catastrophes dont il est porteur.

Article traduit de La Izquierda Diario.



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