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France-Algérie. Que se cache-t-il derrière les frictions diplomatiques ?

Le discours de Macron tente de séduire l’électorat de droite réactionnaire mais crée des contradictions pour les intérêts de la politique étrangère française.

vendredi 8 octobre

Ces derniers jours, la crise diplomatique entre la France et l’Algérie est montée d’un cran. Cette tension est provoquée en partie par certains propos jugés « irresponsables » par le gouvernement algérien et qu’a tenu Emmanuel Macron le 30 septembre dernier lors d’une rencontre avec une vingtaine de jeunes descendants de protagonistes de la Guerre d’Algérie, relate le journal Le Monde. L’ambiance électrique entre les deux pays est également due à la forte réduction des visas pour les ressortissants des trois pays du Maghreb décidée quelques jours plus tôt. Cette dissension a provoqué aussitôt l’interdiction du survol de l’espace aérien algérien aux avions militaires français participant à l’opération « Barkhane », comme réponse par le gouvernement algérien à ce qu’il a qualifié « d’ingérence extérieure dans les affaires de l’Etat. »

Pourtant, dès son élection, le chef de L’Etat français a mis la réconciliation mémorielle avec l’Algérie au centre de son programme dans l’espoir de consolider les relations diplomatiques soumises souvent à des turbulences, et afin de favoriser les affaires et la collaboration militaire avec l’ancienne colonie. Cette tentative s’est notamment matérialisée par la désignation de Benjamin Stora pour rédiger un « rapport de conciliation », mais aussi par l’éloge faite par le président français à son homologue algérien en novembre 2020, saluant son « courage » et l’assurant qu’il va l’aider dans la période de transition après le mouvement populaire, le Hirak.

Mais cette tentative de rapprochement des deux gouvernements ne semble pas atteindre les objectifs escomptés, ce qui explique les propos durs du président français, caractérisant l’Etat algérien comme construit sur « une rente mémorielle », entretenue par « le système politico-militaire » depuis l’indépendance en 1962. Un propos qui n’a pas plu aux dirigeants algériens notamment après le projet de loi « de reconnaissance et de réparation » et d’indemnisation des Harkis il y a quelques jours de cela. Ces déclarations constituent une énième occasion pour le régime algérien de consolider son Union Nationale en instrumentalisant la fibre nationaliste comme il l’a fait récemment en rompant ses relations diplomatiques avec la monarchie marocaine à la veille des élections régionales.

Cet énième échec de la politique étrangère d’Emmanuel Macron, qui a par ailleurs appelé à l’ « apaisement » et rappelé avoir des relations « vraiment cordiales » avec le président Abdelmadjid Teboune, se greffe à celle de l’annulation du contrat de vente des sous-marins pour l’Australie, à l’échec de l’intervention militaire au Sahel où la France se trouve embourbée et tentant une difficile réorganisation de son occupation militaire, à la provocation de l’accentuation de la crise au Liban, à ses difficultés en Lybie à cause de sa proximité avec l’un des acteurs du conflit, le maréchal Khalifa Haftar, ainsi qu’à l’échec de la stratégie commune de défense de l’Union Européenne. Tous ces échecs mettent Emmanuel Macron au centre des critiques par une bonne partie de la classe politique française à quelques mois des élections présidentielles.

Une vision réactionnaire de l’histoire de l’ancienne colonie, stratégie de Macron pour la « réconciliation mémorielle » !

Dans les propos relatés par Le Monde, il a rappelé que « la construction de l’Algérie comme Nation est un phénomène à regarder. Est-ce qu’il y avait une nation algérienne avant la colonisation française ? Ça, c’est la question. Il y avait de précédentes colonisations. Moi, je suis fasciné de voir la capacité qu’a la Turquie à faire totalement oublier le rôle qu’elle a joué en Algérie et la domination qu’elle a exercée. Et d’expliquer qu’on est les seuls colonisateurs, c’est génial. Les Algériens y croient ». Cette façon d’éluder le problème de la colonisation est là pour dédouaner le colonialisme français des atrocités commises durant ses 132 ans de colonisation, de rappeler aussi sa mission « civilisatrice » comparativement à l’occupation ottomane, mais aussi pour régler ses comptes avec la Turquie, son rival géopolitique en Méditerranée orientale.

Aussi, ce qu’il omet volontairement de rappeler, c’est que la construction d’une Nation n’est pas figée dans le temps, mais bien plutôt une construction historique dans le temps long.
On voit clairement sa proximité avec la vision des secteurs les plus réactionnaires et souverainistes, à l’image du quasi-candidat aux élections présidentielles, Éric Zemmour. Certes, si on se réfère à la notion d’État-Nation moderne parue à partir du XVIIème siècle en Europe, à l’image de l’Etat-Nation français, la Nation algérienne en tant que telle ne s’est pas constituée à ce moment historique car elle était sous la domination ottomane puis française. Les populations autochtones ont combattu contre l’empire ottoman et contre le colonialisme français pour avoir leur souveraineté et se débarrasser des affres du colonialisme.
La construction de l’Etat algérien moderne s’est, au contraire, constitué aux antipodes de la colonisation française grâce à une série de luttes et de résistances. Celle de l’Emir Abdelkader, du Cheikh el Hadad, des frère el Mokrani, de Lala Fatma N’soumer et d’autres durant le XIXème siècle, mais aussi à l’émergence de l’idée d’indépendance par l’Etoile Nord-Africaine au début du XXème siècle sous l’impulsion de la révolution bolchévique et du mouvement ouvrier international pour finir avec la guerre de libération nationale de 1954-1962.
Un autre rappel historique que Macron n’a pas osé évoquer, c’est que l’un des pays qui se sont opposés à l’indépendance de l’Algérie est l’un des alliés de la France au niveau de l’OTAN : la Turquie.

Si on se réfère à la notion classique d’une Nation qu’on peut définir comme étant un ensemble territorial dirigé par un gouvernement central, un royaume, le territoire algérien actuel a connu des formes d’Etat à partir du IVème avant J-C. En effet, des gouvernements centraux, sous forme de royaumes, se sont constitués à l’image des Massyles et Massaessyles qui ont unifié le pays correspondant au nord de l’Algérie aujourd’hui. 200 ans plus tard, la Numidie, ancêtre de l’Algérie, est de nouveau réunifiée avec le roi Massinissa, de la frontière actuelle marocaine jusqu’à la frontière actuelle de la Libye. A ce moment historique, la Gaule n’était pas encore le pays des Gaulois, elle était encore une tribu sous domination Romaine. L’Algérie n’existait pas non plus à ce moment là. C’est dix siècles plus tard que Bologhine Ibn Ziri, Dziri, qui a refondé Alger au Xème siècle en prenant le contrôle de l’Ifriqiya (correspondant à la Tunisie actuelle augmentée de l’Algérie orientale), a donné naissance à Alger et plus tard à l’Algérie (Dzaïr), en français. Quant à la France, ce nom vient des Francs, une tribu germanique qui a conquis la Gaule à partir du cinquième siècle et fondé un royaume avec Pépin le Bref, rois des Francs, au VIIIème siècle. Un roi d’origine germanique contrairement à la vision qui affirme l’authenticité française, pays des Gaulois !

Macron pris au piège entre ses alliés extérieurs et sa politique intérieure !

Le déclin structurel de l’impérialisme français est bien compris par ses alliés notamment étasuniens. La récente création d’une nouvelle alliance militaire « Ankus » regroupant les USA, la Grande Bretagne et l’Australie vient en réponse à une incapacité de la France mais aussi des pays de l’Union Européenne de répondre aux enjeux de la nouvelle stratégie des USA antichinoise.

Le contrat d’armement d’abord concédé à la France puis ravi par les Etats-Unis n’est en fait que la partie visible d’un iceberg de reconfiguration des alliances inter-impérialistes. Le choix des armements génère des liens opérationnels, permet l’échange et la formation commune des équipages militaires et facilite la coordination et la complémentarité des opérations. Dans tout cela, la France en tant que première force militaire de l’UE, est reléguée au second plan au profit d’une alliance anglo-saxonne face à la Chine.

Confronté à plusieurs mouvements de protestations depuis son élection comme celui de la réforme du rail, de la réforme des retraites, des gilets jaunes, des quartiers populaires et du passe sanitaire, mais aussi à une crise hégémonique qui se reflète par les scores électoraux de LREM aux différentes échéances électorales, Emmanuel Macron s’est inscrit sur le terrain de la droite en désignant les « islamistes » comme ennemis intérieurs. Cette orientation vise à détourner l’attention des classes populaires de leurs préoccupations sociales et démocratiques vers les questions identitaires et sécuritaires, mais aussi pour s’adresser à l’électorat de la droite, indispensable à sa réélection. C’est dans cette optique qu’il a mis en œuvre la loi séparatisme, la loi sur la sécurité globale et récemment la réduction des visas pour les maghrébins.

Malgré toutes ces tentatives de s’adresser à l’électorat de la droite, il semble que celui qui tire profit de la banalisation des discours racistes c’est Éric Zemmour, qui enregistre des intentions de vote de plus en plus importantes d’après les sondages. Ce dernier ne cesse de cracher son venin sur les immigrés, de revendiquer le repli identitaire, glorifier la grandeur de la France et sa mission « civilisatrice » et critiquer tous ceux qui reconnaissent les crimes du colonialisme français, y compris le chef de l’Etat lors de sa visite en Algérie en décembre 2017. Ce genre de critiques ont poussé ce dernier à revoir son rapport au colonialisme français.

En outre, le chef de l’Etat n’a pas hésité à faire les yeux doux au mouvement populaire, le Hirak, pour s’attaquer au régime algérien. Il a déclaré notamment : « on voit que le système algérien est fatigué, le Hirak l’a fragilisé ». Or, ce qui a sauvé le régime algérien pendant ce soulèvement populaire c’est bien le soutien des puissances impérialistes notamment la France. Au cours de ce mouvement, Emmanuel Macron n’a pas hésité à faire l’éloge du président Algérien et tenté d’approfondir ses relations diplomatiques avec lui. Comme il l’a fait d’ailleurs de la manière la plus ouverte avec le nouveau dictateur du Tchad, Mahamat Idriss Déby, qui a pris le pouvoir après la mort de son père Idriss Déby Itno, l’allié éternel de l’impérialisme français.

Tout compte fait, l’appel à l’apaisement par le chef de l’Etat français est sans doute lié à l’intervention de l’armée française au sahel.
En effet, d’après le Figaro « l’armée française doit constamment composer avec le voisin algérien, notamment quand elle mène des opérations au nord du Mali, où sévit le JNIM, la filiale d’al-Qaïda au Sahel. Mais le sujet est presque tabou, pour ne pas froisser Alger. En revanche, les actions contre l’État islamique au grand Sahara, dans la région des trois frontières, entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso, sont indépendantes du renseignement algérien ». Cette tentative d’apaisement s’explique aussi par la volonté d’éviter de se retrouver entre les bras de la monarchie marocaine dans son conflit avec le régime algérien, qui ne cesse d’accumuler des rappels et des sanctions commerciales notamment lancées par l’UE et de l’ONU au sujet de ses interventions colonialistes au Sahara Occidentale !

Les contradictions du régime algérien face à l’impérialisme !

De son côté, le régime algérien a sauté sur l’occasion dans l’optique de conforter son Union Nationale après avoir rompu ses relations avec la monarchie marocaine pour les mêmes raisons. En instrumentalisant la fibre nationaliste, il a dénoncé à cet effet « l’ingérence de l’ancienne colonie dans ses affaires internes ». Il a rappelé son ambassadeur en France et opté pour l’interdiction du survol des avions militaires français pour intervenir au Sahel, comme mesure que certains secteurs politiques jugent « anti-impérialiste ». Avec tout ce qu’elle comporte comme avancées pour la diplomatie algérienne, cette décision n’est en réalité que de la poudre aux yeux. En effet, l’accord donné à l’armée française de survoler son espace qui date de 2013 représente en lui-même une mesure pro-impérialiste qui met en péril la souveraineté de l’Etat algérien, bâti dans la lutte contre la puissance coloniale française et en soutien aux processus anti coloniaux.

Confronté depuis deux ans à un mouvement de masse, le Hirak, qui lui a causé une crise hégémonique qui se reflète à travers les abstentions records enregistrées lors des échéances électorales, mais qui est aussi due à une crise économique et sociale aggravée par la pandémie, le régime algérien veut entamer sa troisième étape de normalisation institutionnelle en organisant des élections locales le mois de novembre prochain, dans l’optique de lui conférer un minimum de légitimité démocratique.
Pour ce faire, il s’appuie sur une politique autoritaire et ultra-libérale. Il a décidé à travers le Haut Conseil de Sécurité de qualifier de terroristes le MAK et Rachad en introduisant le terrible article 87 bis qui qualifie de terrorisme toute manifestation de rue. Il veut se débarrasser de toute forme d’organisation populaire, associative, syndicale ou partidaire qui ne s’insère pas dans le moule uniformisant de sa pensée unique, comme les pressions exercées sur les partis politiques comme RCD, le PST et l’UCP et la dissolution des partis FAD et UDL. C’est une attaque frontale conte les acquis démocratiques arrachés par de rudes luttes comme celles du mouvement d’Octobre 88 dont les algériens célèbrent aujourd’hui ses 33 ans.

Or, pour faire face à l’impérialisme, il faut permettre aux classes populaires de s’organiser et de se politiser sur la question de la souveraineté nationale, pour le respect des droits et libertés démocratiques, la libération des détenus d’opinion, l’indépendance des syndicats ouvriers et pour l’assemblée constituante souveraine convoquée par les comités populaires des travailleurs et des couches populaires.

En pleine crise politique, le régime a commencé à faire des concessions pour l’impérialisme, quelques mois avant l’élection d’Abdelmadjid Teboune, en élaborant une loi sur les hydrocarbures en étroite collaboration avec les cinq multinationales pétrolières présentes en Algérie, dont la française Total. Le nouvel homme fort du régime a encensé de son côté son homologue français quelques mois après son élection, en disant qu’avec lui « nous pouvons aller loin, dans l’apaisement, dans le règlement des problèmes de la mémoire » et que c’est quelqu’un de « très honnête, qui veut apaiser la situation ».

Depuis, le président algérien a enchainé des réformes pro impérialistes et antipopulaires à l’image de la réforme constitutionnelle qui met l’armée algérienne sous tutelle de l’ONU et subordonne ainsi les interventions militaires en dehors du territoire national à l’approbation des pays impérialistes. Cela explique l’appel à l’« apaisement » d’Emmanuel Macron, car c’est l’armée algérienne qui a les capacités de remplacer les missions de l’armée française au Sahel dans sa lutte contre le « terrorisme » en profitant de son expérience dans le domaine, de sa localisation géostratégique (1400 Km de frontière avec le Mali), de la montée actuelle des prix du gaz (premier pays exportateur de gaz naturel liquéfié (GNL) et le quatrième exportateur de gaz naturel) qui d’ailleurs lui permet de faire pression sur son voisin marocain et sur l’un des pays de l’UE, l’Espagne qui importe 50 % du gaz de l’Algérie.

Afin de conforter les intérêts de l’impérialisme et s’imposer comme force régionale, le régime répond parfaitement à la feuille de route tracée par le FMI.
C’est dans cette logique que Abdelmadjid Teboune a déclaré au mois d’aout dernier vouloir vendre des participations d’entreprises publiques et des banques dans le cadre des « réformes économiques tant attendues ». Cette réforme du centre névralgique de toute l’économie, vise à permettre aux institutions financières internationales de garantir aux multinationales et aux investisseurs étrangers, mais aussi à l’oligarchie algérienne, de pouvoir profiter de nouveaux marchés, en ayant la mainmise sur les 95% des avoirs bancaires dont disposent les banques publiques. Ces réformes ont pour objectif d’asphyxier celles et ceux qui ont été épargnés par les incendies qui ont frappé le pays l’été dernier, et par la pandémie qui causé 500 000 licenciements, et qui devront faire face à une thérapie de choc semblable à celle des années 90 qui vise cette fois-ci l’achèvement de la casse du secteur public et dépouiller les classes populaires de leurs richesses nationales. Ces différentes réformes nous renseignent à quel point le régime est en train de remettre en cause les acquis sociaux et démocratiques de l’indépendance nationale.

Les classes populaires des deux côtés de la Méditerranée n’ont aucun intérêt de ces guéguerres sous un fond souverainiste et antipopulaire. C’est la voie de la solidarité comme celle exprimée entre le mouvement de gilets jaunes et du Hirak qui doit être généralisée pérennisée. Mais aussi, la lutte contre les bourgeoisies des deux pays dans la perspective de faire barrage au rouleau compresseur capitaliste qui privent des millions de personnes de leurs droits élémentaires, afin de répondre aux besoins sociaux et démocratiques de l’ensemble des travailleurs et des classes populaires à travers le monde. Cela passe par l’auto-organisation et l’unité de la classe ouvrière avec la jeunesse et les couches populaires du pays contre l’impérialisme mais aussi contre le gouvernement et le régime algérien.




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