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Du Pain et des Roses

Université d’été de Révolution Permanente

Françoise Vergès : « sans les femmes qui le nettoient, le monde arrêterait de tourner »

Face à un auditoire composé de jeunes et de travailleuses immigrées et précaires, Françoise Vergès présentait hier un exposé sur le féminisme décolonial à l’Université d’été de Révolution Permanente.

lundi 8 juillet

Après une présentation réalisée par Jamila Mascat, membre du comité de réaction de RP Dimanche, Françoise Vergès commence par lire les premières lignes de son livre Un féminisme décolonial, dans lequel elle évoque les 45 jours de grève des travailleuses et travailleurs du nettoyage des gares parisiennes. Une lutte héroïque qui s’est terminée par une victoire pour les 84 grévistes, employés par un sous-traitant de la SNCF, le groupe Onet.

Une introduction réalisée face à deux dirigeantes de cette grève, présentes dans la salle, qu’elle a conclue en évoquant les « femmes qui nettoient le monde », non seulement au travers du travail domestique non rémunéré mais aussi dans les emplois salariés précaires. Avec cette phrase, elle souhaitait en effet insister sur le caractère féminisé de ces métiers, souvent précaires, qui garantissent que les bureaux, les usines, les cantines, les écoles, les hôpitaux et les villes entières soient propres, pour que tout puisse fonctionner. « Un travail indispensable, mais invisible » a-t-elle ajouté.

« Dans le néo-libéralisme, la surproduction capitaliste et la croissance démesurée du consumérisme produisent une énorme quantité de déchets. Ces déchets, il faut les ramasser, et ce travail de nettoyage ce sont les femmes qui le réalisent. Mais ces déchets on les retrouve en énorme quantité dans les pays de l’hémisphère Sud, tel que le Ghana, où sont envoyés les résidus de l’industrie digitale qui y génèrent une pollution massive. » Avec cet exemple, Vergès démontre ainsi la contradiction du discours du « capitalisme vert ». Celui-ci défend l’importance d’une vie saine, de respirer un air pur, de respecter la nature, mais repose sur les travailleuses et les travailleurs – majoritairement des femmes – qui travaillent pour assurer de telles conditions de vie aux classes moyennes supérieures urbaines, mais qui sont, quant à elles, contraintes de vivre dans les périphéries, dans des lieux pollués où s’accumulent les déchets. Une situation à partir de laquelle est construit le discours stigmatisant qui affirme que les « pauvres sont sales ».

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La fonction “civilisatrice” du féminisme colonial et la question de l’impérialisme

Dans son exposé, Vergès a ensuite rappelé la façon dont, durant les dernières décennies, le néo-libéralisme a mis en œuvre des plans d’ajustement structurel, qui ont participé à l’incorporation massive des femmes au marché du travail dans des conditions précaires, alors même que les droits des femmes a été une partie intégrante du discours porté par les institutions néolibérales.

Remontant aux années 70, elle s’est interrogée sur la façon dont, en parallèle, les philosophes anti-totalitaires ont imposé l’idée que toute révolution engendrait nécessairement la contre-révolution, assimilant le communisme au nazisme, et appelant par conséquence à abandonner toute perspective radicale contre le capitalisme. En outre, elle a rappelé comment cette attaque contre les idées révolutionnaires a été suivie, et s’est combinée, avec un discours colonialiste stigmatisant, tirant des conclusions réactionnaires des luttes de libération nationale en Afrique, en voyant dans les régimes issus de ces processus la preuve que ces peuples « étaient incapables de construire des démocraties ».

Par ailleurs, le féminisme bourgeois et néo-libéral, comme elle l’a rappelé, s’est également allié à l’Etat impérialiste, en se faisant le porteur d’une « tâche civilisatrice » d’imposition de l’égalité aux femmes racisées. Un phénomène auquel ont participé des secteurs de la gauche, prenant la tête d’un tournant islamophobe, contre le port du voile au nom du féminisme. A partir de cet épisode du mouvement féministe, Françoise Vergès a posé la question du rôle d’un féminisme blanc impérialiste qui présente les femmes racisées comme des victimes, en se proposant « de les aider à conquérir l’égalité et la liberté ». Par là même, ce féminisme faisait passer la violence patriarcale d’un problème structurel, lié aux sociétés capitalistes, coloniales, …, à un problème individuel et culturel, inhérent notamment à la violence des hommes racisés.

Pour un féminisme anti-impérialiste et internationaliste

Le débat qui a suivi la présentation fut long et enrichissant. Les travailleuses de Onet, dont la majorité sont immigrées, les travailleuses du collectif Las Kellys de Barcelone – qui nettoient les chambres d’hôtels -, ainsi que des travailleuses du nettoyage à domicile ont ainsi pu prendre la parole et échanger. Plusieurs militantes de la FT et de Pan y Rosas de différents pays sont également intervenues, rappelant les nombreux exemples de chaînes de productions racisées et genrées, à l’image des saisonnières qui récoltent les fraises dans le Sud de l’Espagne et ont dénoncé des agressions sexuelles, ou encore des domestiques qui officient dans les quartiers privés des familles riches d’Argentine, en lutte contre la discrimination qu’elles subissent.

Une intervention a porté sur la nécessité de construire un féminisme anti-impérialiste, tandis qu’une autre insistait sur la nécessité de construire l’unité des exploitées - contre la division entre natifs et immigrés et toutes les divisions racistes, machistes, imposées par les classes dominantes et reproduites par les bureaucraties syndicales, et en particulier dans les métropoles impérialistes.

L’heure du déjeuner a fini par sonner. La conversation a alors pu se continuer à table, en dépassant les barrières de la langue par un jeu de traductions. Nous avons ainsi pu continuer à discuter de nos accords et de nos désaccords, dans une conversation riche et animée. Avant de partir, Françoise Vergès a conclu : « contre la mondialisation capitaliste, nous avons besoin d’un féminisme internationaliste. ». « Nous sommes d’accord” lui ai-je répondu dans mon français bredouillant. C’est ainsi qu’elle est partie, en lançant dans un sourire de défi : « Dans ce cas nous avons beaucoup de travail devant nous ! ».




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