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Portrait de gréviste

Fred, gréviste à l’Infrapôle Paris Nord : « Sous prétexte d’une photo, la SNCF veut me licencier »

Dans les couloirs de Gare du Nord, Révolution Permanente a eu la chance d'échanger avec Fred, chef d’équipe de la brigade banlieue de Paris Nord. Avec ses collègues, il est en grève depuis le 18 janvier. Convoqué ce vendredi par sa direction à un entretien disciplinaire, gros plan sur un cheminot en lutte, aujourd’hui menacé de licenciement.

vendredi 26 mars

Fred Crépin (à gauche) est convoqué à un entretien disciplinaire le 26 mars par la direction de la SNCF. Crédit photo : LouizArt

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« 16 ans que je suis à la brigade souterraine, ce qui fait une bonne brigade c’est les agents »

Je m’appelle Frédéric Crépin, j’habite dans l’Oise à 90 kilomètres d’ici. Chez moi il n’y a pas trop de travail, alors en 2005 j’ai mis des CV un peu partout, la SNCF ça été les premiers à me répondre, j’ai passé les tests je les ai réussi. Le 22 août ça fera 16 ans que je suis à la brigade souterraine. D’abord simple opérateur, j’ai fait les concours en interne, depuis 2 ans je suis chef d’équipe. Je dirige la brigade aujourd’hui avec le chef principal. Mais faut le savoir, tu ne seras jamais un bon chef si tu n’as pas une bonne brigade derrière toi. Ce qui fait une bonne brigade c’est les agents et aujourd’hui on a de très bons agents.

« Je n’aurais jamais pensé en 2005, ou en 2010, ou même en 2015 faire 60 jours de grève »

On a toujours été habitué à travailler dans des conditions difficiles, le travail manuel c’est dur, c’est physique, mais ce qui est dur aussi c’est le manque de reconnaissance. Ça fait un moment qu’on tire la sonnette d’alarme, on nous répond toujours "oui, oui ça va changer ne vous inquiétez pas !" mais rien ne change. Et il y a vraiment eu un ras-le-bol, les promesses de notre direction elles n’ont jamais été tenues, alors pour alerter on a lancé un préavis de grève.

Au début c’était vraiment un coup de bluff pour les alerter, et on a vu que plutôt que nous écouter, ils nous ont méprisé. Le jour où on devait commencer la grève, ils ont embauché des sous-traitants pour bosser à notre place. On s’est dit "s’ils veulent jouer à ça, alors on y va". Je n’aurais jamais pensé en 2005, ou en 2010, ou même en 2015 faire 60 jours de grève. C’était inimaginable parce qu’avant c’était pas pareil, on était beaucoup plus nombreux pour la même quantité de travail, nos chefs étaient plus des collègues que nos chefs, on n’avait pas du tous les mêmes rapports. Aujourd’hui il y a beaucoup plus de monde dans les bureaux, beaucoup plus d’intermédiaires, il faut suivre la hiérarchie et on se sent beaucoup moins écoutés. C’est pesant.

Tu m’aurais posé la question il y a trois ans, je t’aurais dit "non c’est impossible". Mais aujourd’hui on est en grève pour nos conditions de travail, pour la sécurité des usagers. Ca fait soixante jours et demain ça peut durer encore vingt, trente ou même soixante jours de plus, on ne lâchera pas ! Parce que notre collectif est tellement soudé, qu’il ne lâchera rien.

« Quand tu vois des étudiants, des travailleurs de la raffinerie de Grandpuits, des gars de la RATP, d’autres cheminots qui viennent te soutenir, ça fait chaud au cœur, ça permet de tenir, c’est comme ça que tu avances »

On est déterminés, mais en fait on l’a toujours été ! Dans le travail, on ne se lance pas à moitié. Quand on commence un chantier on le fait jusqu’au bout, et on le fait bien, parce qu’on connaît notre métier. On fait le boulot depuis plusieurs années et avec détermination dans un but : entretenir les voies pour que les trains puissent rouler. Là on s’est lancé dans une grève c’est pareil, on va aller jusqu’au bout.

Notre détermination elle était déjà là, mais elle est renforcée par les soutiens qu’on peut avoir. Quand tu te dis et que tu vois des étudiants, des travailleurs de la raffinerie de Grandpuits, des gars de la RATP, d’autres cheminots qui viennent te soutenir, qui prennent du temps sur leurs emplois du temps, alors qu’ils vivent eux aussi des situations difficiles, ça fait chaud au cœur, ça permet de tenir, c’est comme ça que tu avances. Alors nous aussi on va les soutenir en retour, aujourd’hui on était à une journée de solidarité pour les étudiants, on y va parce que la précarité on la connaît et on l’a connue !

« Faire grève c’est un droit, ils n’ont pas le droit de nous harceler, de nous menacer de licenciement, ce sont nos vies qui sont en jeu »

Il y a un ressenti, déjà pour casser notre grève alors qu’on travaille habituellement de nuit, ils nous ont fait travailler de jour. Ils nous demandaient de faire des tâches qui étaient impossibles à faire puisque ça nous mettions en danger. On nous demandait de faire du travail sur les voies, alors qu’en heure creuse il y a un train qui circule toutes les 10 minutes et toutes les 2 minutes en heures de pointe. Quand on part pour travailler c’est pour rentrer chez nous voir notre famille le soir, pas pour se faire écraser par un train. Au début je me disais ça fait partie du jeu, mais c’est devenu malsain. C’est une entrave à la grève et la SNCF a été condamnée pour ça, et parce que ça nous mettait en danger. Et après lorsqu’on voulait poser nos congés, pour profiter un peu de notre famille c’était refusé.

Moi, mes enfants ils sont fiers, ma femme elle a peur, elle a peur parce qu’il n’y a pas longtemps j’ai reçu une lettre recommandée, une garantie disciplinaire de licenciement, et une convocation pour vendredi 26 mars. Ils pensent mettre un terme à mon contrat. Comment ils le justifient ? Parce que lors d’une délégation syndicale, on a pris une photo sur une portion de voie de service où ne circule pas de train, et sur la photo je ne porte pas de gilet orange. Au nom d’une faute de sécurité ? Non, c’est sous prétexte d’une photo que la SNCF veut me licencier.

Pourtant faire grève c’est un droit, ils ont le droit de ne pas comprendre, ils ont le droit de ne pas être d’accord, mais ils n’ont pas le droit de nous harceler, de nous menacer de licenciement. Ce sont nos vies qui sont en jeu. D’habitude quand on croise nos chefs, on s’arrête, on dit : "bonjour, comment ça va ?", et eux nous ignorent et nous méprisent. Parce que quand on va dans leurs sens ça va, mais là pour une fois qu’on va dans notre sens à nous, alors on n’est plus rien.

Mais aujourd’hui mes enfants sont fiers, mon fils il a vingt ans, il travaille en boucherie, il est fier que son père ne se laisse plus faire. Ma fille, elle a 13 ans, elle ne comprend pas trop, mais quand on a des discussions, elle est contente. Mais ma femme depuis que j’ai reçu la lettre elle le vit très mal, parce qu’elle a peur et ça peut se comprendre. Et ma brigade aussi, ils sont derrière moi, d’ailleurs ils veulent tous venir vendredi me soutenir. Toute l’équipe est soudée quoiqu’il se passe dans le travail. D’ailleurs tous ce qu’on a fait, on l’a toujours voté à main levée, pas de chef, pas de leader, personne ne décide pour les autres ! Et tous ce qui se passe ça nous fout la rage donc on va rester déterminés jusqu’au bout.




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