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Jeunesse

Du fric pour la jeunesse

Frédérique Vidal chez HugoDécrypte : l’arnaque derrière les annonces de façade

Le 5 février, HugoDecrypte recevait sur sa chaîne Twitch Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Pour la macronie il s’agissait de continuer sa campagne auprès d’une jeunesse en situation de grande détresse, mais derrière le vernis communicationnel et les effets d’annonce, Vidal, Macron et consorts continuent de lui offrir des perspectives de misère.

jeudi 11 février

La macronie a depuis quelques mois lancé une offensive de séduction auprès de la jeunesse. Après l’interview de Macron à Brut en décembre dernier et la mise en scène de sa rencontre avec les étudiants de Paris Saclay fin janvier, Frédérique Vidal s’est à son tour essayé à l’exercice en participant à un live de HugoDecrypte, une influenceur de la jeunesse. Alors que la détresse étudiante a longtemps du faire face au mépris et à la culpabilisation, puisque la crise sanitaire et son expansion auraient été de la responsabilité des étudiants, du fait des soirées ou des « bonbons laissés sur les tables », le gouvernement a depuis quelques semaines changé de braquet et multiplié les entreprises de séduction.

Facs fermées, licenciements, précarité, isolement, concurrence et évaluation permanente au milieu d’une pandémie : la jeunesse étudiante est depuis plus d’un an en grande détresse. Une situation dont les tentatives de suicide à répétition dans la jeunesse ont été le témoignage le plus effroyable alors que l’ensemble des sondages et enquêtes font état d’un désespoir généralisé. Face à cela, le gouvernement a en apparence repris la main et présenté un éventail de mesures censées pallier à cette situation. Des mesures dont Frédérique Vidal a à nouveau fait la publicité à l’occasion de son interview avec HugoDecrypte. Alors que la popularité de Macron est en hausse dans la jeunesse, nous proposons un décryptage de cette interview afin de mettre à jour l’incurie des mesures annoncées, leur réalisation aléatoire et la caducité de ce qui ne peut en faits s’apparenter qu’à des effets d’annonce et à des mesures cosmétiques.

Vidal minimise la détresse étudiante : les chèques psy à l’épreuve du réel

Ces dernières semaines, les découvertes de tentative de suicide ont tristement émaillé l’actualité étudiante. Loin d’être des exceptions ces terribles événements et leur multiplication ne sont au contraire que l’un des symptômes d’une jeunesse écrasée par un système néolibéral violent et pourrissant, et ce d’autant plus alors que la situation s’est dégradée avec la pandémie et l’incurie de la stratégie sanitaire mise en place par le gouvernement. Alors que la jeunesse est, en cumulé, confinée et coupée de toute vie sociale depuis près d’un an, le nombre de personnes dans un état dépressif a augmenté de plus de 16 points chez les 18-24 ans et de plus de 15 points chez les 25-34 ans selon une étude de Santé Publique France. Un rapport de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale conclue même que 50% des étudiants sont inquiets pour leur santé mentale, faisant ainsi de la santé mentale des jeunes un problème de santé publique national. Fin janvier [un nouveau sondage Ipsos publié par le Parisien révélait que 40% des 18-24 ans souffraient d’un trouble anxieux généralisé. Selon Le Parisien, « c’est + 9 points comparé à l’ensemble des Français. Trois jeunes sur 10 ont déjà eu des pensées suicidaires ou ont songé à se mutiler. Et 2 sur 3 estiment que la crise actuelle du Covid va avoir des conséquences négatives sur leur propre santé mentale. »

Face à cela, Frédérique Vidal a mis en avant les chèques psy octroyés par le gouvernement et assuré que la couverture des soins psychologiques serait entièrement couverte par le gouvernement. Elle conclut : « Le vrai problème c’est que les jeunes n’osent pas parler de leurs problèmes psychologiques. Parce que tout est mis en place pour répondre à la détresse étudiante. Moi je le dis aux étudiants, il ne faut pas avoir honte de parler, il faut que les jeunes se rendent compte qu’en parler ça n’est pas un problème. La question n’est pas et ne sera jamais financière. La question c’est comment est-ce qu’on arrive à convaincre un jeune d’aller voir un professionnel de santé ». L’argumentaire est ici choquant, parce que ce qui empêche les étudiants de bénéficier d’un suivi psychologique n’est pas une prétendue honte à exprimer ses problèmes mais la faiblesse structurelle des dispositifs de santé. Ainsi en moyenne, un psychologue est habilité pour 30 000 étudiants, depuis quelques semaines « le nombre de psychologues a été doublé et 80 psys ont été recrutés ». En faits, le suivi psychologique vire souvent à l’impossible dans le public, les services étant surchargés, les temps d’attente extrêmement longs. Loin d’être une réponse à la généralisation de la détresse étudiante, les annonces du gouvernement, une fois l’effet d’annonce estompé, s’effritent rapidement à l’épreuve du réel.

Continuité de l’évaluation plutôt que de la pédagogie : quand les mesures austéritaires interdisent la réouverture des universités

La ministre a essayé de justifier la fermeture des universités par l’apparition sur les réseaux sociaux du #balancetafac en septembre dernier :« Il y a eu le #balancetafac qui à chaque fois qu’il y avait des étudiants un peu serrés balançait des photos sur le net, ça n’a pas aidé à garder les universités ouvertes. Ces situations elles ont existé. Mais pour ces quelques cas on a pénalisé l’ensemble des étudiants. Tout le monde s’est persuadé qu’il y avait un problème particulier avec les jeunes étudiants en tant que vecteur de contamination. ». Une façon bien singulière de se dédouaner des politiques austéritaires appliquées à l’université quand chaque année, les amphis sont bondés, les étudiants dans les escaliers, les personnels épuisés et de moins en moins nombreux pour accueillir tous les bacheliers. Une routine liée à la casse systématique de l’université par les réformes de l’enseignement supérieur et dont Frédérique Vidal a été à l’initiative avec Parcoursup, la LPR ou encore Bienvenue en France, générant un manque de moyens criant aux vues des besoins croissants du secteur que le Covid avait cette fois mis sous le feu des projecteurs. En réalité à rebours de ce discours démagogique, à l’heure où l’apparition de nombreux variants est à l’origine d’une nouvelle phase épidémique, la réouverture même des universités est indexée à un investissement massif et à la mise en place d’un protocole sanitaire conséquent qui nécessiterait des embauches massives, et des locations ou réquisitions de locaux.

Et c’est là que le bat blesse, puisque si Frédérique Vidal a, l’exercice l’imposant, tenté de défendre son bilan, un chiffre pourtant revendiqué par la ministre est assez révélateur du soin porté par le gouvernement à la jeunesse étudiante. Pour préparer la rentrée universitaire de septembre, 25 millions ont été attribués aux universités. Une goutte d’eau au regard des centaines de milliards accordés au grand patronat depuis le début de la crise sanitaire et des besoins d’une université en crise depuis des décennies.

Alors que des embryons de mobilisations étudiantes ont ces dernières semaines clairement exprimé le mot d’ordre de la reprise en présentiel des cours et de la réouverture des universités, Frédérique Vidal interrogée sur la question a botté en touche. Revendiquant l’action de son gouvernement la ministre a commenté le retour progressif des étudiants sur les bancs de l’université et la reprise en présentiel des cours à 20 % des effectifs. Une mesure bien tiède qui ne coûte pas grand-chose au gouvernement et lui permet de se déresponsabiliser de son absence d’investissements pour une vraie réouverture des universités et paraît bien arbitraire quand la jauge de 20% dépend avant tout du nombre d’étudiants dans les promotions, des possibilités pédagogiques et des locaux disponibles. Mais surtout une mesure incapable de répondre à l’ampleur de la généralisation de l’échec scolaire et si Vidal se cache derrière « un taux de présence aux examens [qui] est resté le même que lors du premier semestre de l’année 2019-2020 » affirmant par là-même que le système universitaire a tenu bon », une enquête de France Bleu révèle au contraire que le taux de connexion aux cours à distance est passé de 70% à 30% à l’université Savoie Mont-Blanc quand la présence des étudiants aux partiels ne révèle pas grand-chose sinon la peur de perdre sa bourse ou une année scolaire. De fait, ce qui guette la jeunesse c’est un décrochage massif quand le distanciel est un nouvel instrument de sélection entre ceux qui disposent d’un équipement informatique ou non, qui peuvent s’isoler ou non, qui travaillent ou non, qui peuvent se nourrir ou non. En pleine crise sanitaire et économique, ceux qui paient les pots cassés, ce sont une nouvelle fois les plus précaires,

A cette situation Frédérique Vidal a noté qu’il y avait eu « une exception : les examens se sont déroulés en présentiel ». Un constat au goût amer pour les étudiants et qui pose la question du rôle véritable de l’université. Les efforts du gouvernement ne reposent pas tant sur la continuité pédagogique que sur celle de l’évaluation. En pleine crise sanitaire et économique, il faut continuer à évaluer, à sélectionner, quand à l’horizon pour les étudiants le marché du travail se resserre à mesure que des plans de licenciements sont concrétisés. Ce qu’il s’agit de sauver pour Frédérique Vidal, c’est la fonction de reproduction de la main d’œuvre de l’université dans un capitalisme pourrissant et c’est de cela encore qu’il s’agit quand la ministre explique « veiller à la valeur du diplôme » et ce donc au détriment des étudiants.

Précarité étudiante : des mesures minimales incapables de répondre à une situation systémique

La précarité n’est pas une bonne nouvelle pour la jeunesse, il y a près d’un an la tentative d’immolation d’Anas nous le rappelait déjà amèrement. Dernièrement, les images d’étudiants faisant la queue sur plusieurs centaines de mètres devant les banques alimentaires ont légitiment choqué. Frédérique Vidal, après l’annonce la semaine dernière de la possibilité pour chaque étudiant de bénéficier de repas à un euro dans les Crous, a exposé deux mesures supplémentaires censées remédier à la faim étudiante : la possibilité de manger à l’intérieur des restaurants universitaires et l’extension des horaires d’ouverture après 18 heures. Une nouvelle fois ces annonces ne résistent pas à l’épreuve des faits et la quantité des recours aux associations et organisations caritatives l’illustre. D’abord de nombreux Crous restent clos, d’autre part ces derniers jours les témoignages d’étudiants n’ayant pas pu disposer d’un repas à cause du déficit en préparations effectuées et du manque de moyens injectés, quand enfin les images de la piètre qualité des repas délivrés ont agité la toile.

Enfin, signe de l’abandon du gouvernement la ministre a souhaité mettre en avant le rôle des associations caritatives : « Pourquoi est-ce que les épiceries solidaires ça fonctionne ? Ce qui fonctionne le mieux c’est les étudiants pour les étudiants » , tentant ainsi de justifier par un argumentaire douteux la désertion de l’État. Aussi salutaires soient-elles, les actions entreprises par les associations humanitaires et caritatives n’offrent qu’une réponse partielle à la détresse étudiante.

La faim étudiante n’est que la face émergée de la situation dramatique de la jeunesse. C’est surtout le symptôme d’une jeunesse en situation de grande précarité, dont la fonction d’armée de réserve du capitalisme n’a jamais été aussi évidente. Ainsi Le Covid-19, les confinements et couvre-feux sont venus exacerber une situation de précarité qui était déjà dramatique pour la jeunesse. Les 18-25 ans sont le secteur de la population vivant le plus sous le seuil de pauvreté, la moitié d’entre eux sont forcés de travailler pendant leurs études pour subvenir à leurs besoins primaires. Travailleurs au black, travailleurs précaires, auto-entrepreneurs, la jeunesse forme un réservoir de travailleurs, bon marché et sans sécurité de l’emploi, et une armée de réserve pour les patrons, quand il est normalisé que vie étudiante rime avec fins de mois difficiles et pâtes dans le placard. Alors que la crise économique s’intensifie, les emplois jeunes sont les premiers à sauter. Pour les capitalistes, ces salariés très faciles à mettre à la porte (il suffit de ne pas renouveler leurs contrats – quand ils en ont un) constituent une réelle variable d’ajustement dans les périodes de crise. En ce sens les chiffres actuels sont catastrophiques pour la jeunesse, près d’un jeune sur cinq a été mis au chômage, plus de 20% vivent sous le seuil de pauvreté et près de 74% déclarent avoir été en difficulté financière ces derniers mois.

La réponse du gouvernement au chômage de masse des jeunes, est ridicule. Ainsi Frédérique Vidal a révélé que seulement 22 000 jobs étudiants et précaires avaient été créés dans la période pour répondre à la situation et a appelé les étudiants à faire des services civiques indemnisés une misère. Pourtant conscient du risque social que représente cette situation, le gouvernement a tenté à sa façon de faire du chômage une priorité, en présentant face au chômage grandissant des mesures de façades avec la subvention des entreprises qui embauchent des jeunes avec des contrats précaires et en développant une plate-forme « 1 jeune 1 solution ». A la précarité le gouvernement n’a répondu que par une allocation de 150 euros (soit 12,50 euros par mois sur un an) pour les boursiers. Et si Frédérique Vidal a rappelé avoir « doublé les aides spécifiques » : « Aujourd’hui, 100% des étudiants qui ont besoin d’aide peuvent aller au Crous, même s’ils ne sont pas boursiers. On a fait en sorte que les directeurs des Crous puissent attribuer directement 500 euros avec un examen a posteriori des raisons pour lesquelles ces 500 euros sont attribués », « l’aide » apportée loin de répondre à l’instabilité dans la jeunesse est scandaleuse quand on la compare aux moyens investis dans les caisses du grand patronat. Surtout Vidal a à nouveau refusé l’application de mesures d’urgence telle que le revenu étudiant ou l’ouverture du RSA aux moins de 25 ans.

Et Vidal de conclure dans une adresse aux étudiants « tout ce que vous démontrez comme force, cela ne s’apprend pas sur les bancs de la fac et c’est quelque chose qui fera de vous, de votre génération, une génération à part. Vous aurez eu à porter quelque chose que les autres générations n’ont pas pu apprendre ». A notre tour de conclure, si notre génération a effectivement à apprendre quelque chose de ces crises économique et sanitaire, c’est que Frédérique Vidal aura fait la démonstration de son incapacité à répondre à la détresse étudiante, et si on élargit le prisme, le capitalisme a démontré son incapacité à bouleverser son logiciel qui ne peut faire autrement que privilégier les profits à nos vies. En ce sens pour sortir de la crise, la jeunesse doit rompre avec toute illusion dans le gouvernement et lui apprendre quelque chose à son tour. Que mépriser la jeunesse a un coût et que l’ écho de mai 68 pourrait ressurgir, quand ses perspectives d’avenir s’amenuisent et que ses conditions matérielles d’existence sont dramatiques. Pour cela il sera nécessaire de penser la jonction avec le mouvement ouvrier, parce que si nous voulons imposer des mesures à la hauteur, il faut aller chercher l’argent où il existe : dans les profits faramineux du patronat. Et c’est seulement aux côtés des travailleurs qui sont en capacité de bloquer la production que nous pourrons imposer un rapport de force à même de nous faire gagner.




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