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Répression syndicale

Gaël Quirante : du licenciement à l’arrestation, récit d’un harcèlement judiciaire et policier

Gaël Quirante, militant combatif à La Poste (SUD PTT92) et membre de la direction du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA), en grève depuis plus de 14 mois avec les postiers du 92, a été interpellé par la police dimanche matin à son domicile. C'est pendant le rassemblement de soutien pour exiger sa libération devant le commissariat du 15ᵉ arrondissement de Paris où il était retenu, qu'il est finalement sorti libre après 32h de garde à vue.

mardi 18 juin

Des policiers en casques et uniformes intimident les manifestants pendant le rassemblement devant commissariat du XVème arrondissement pour exiger la libération de Gaël.

Gaël Quirante est connu pour son rôle dans la grève des postiers du 92. Syndicaliste de combat et militant anti-capitaliste convaincu que c’est par la lutte qu’il est possible de construire une autre société, nombreux sont celles et ceux qui ont croisé sa route cette année, avec ses collègues de la Poste, lors des manifestations de Gilets Jaunes cet hiver, ou avant, pendant le mouvement contre la loi Travail en 2016, et encore avant dans la bataille contre la réforme des retraites en 2010. Et c’est alors que la grève dans les bureaux de poste du 92 contre les réorganisations des services et la précarisation des postiers dure depuis bientôt 15 mois maintenant, que la police l’a arrêté chez lui dimanche à 6h du matin, sur ordre du parquet de Paris suite à une plainte déposée par La Poste contre lui.

Les réorganisations à La Poste, Macron et son monde

Vétéran des luttes contre la précarisation et la privatisation de La Poste où il a commencé à militer au début des années 2000 comme il le raconte dans une interview pour Paris Luttes Info, cela fait un moment que la direction veut se débarrasser de Gaël. Suite à une condamnation en 2010 pour une supposée tentative de séquestration d’un cadre du service des Ressources Humaines pendant une grève, il a fait l’objet de plusieurs procédures de licenciement, refusées successivement par l’inspection du travail, le tribunal administratif et le ministère du travail qui jugent alors que les faits reprochés ne sont pas assez graves pour le licencier et reconnaissent ainsi que c’est en raison de son engagement syndical que Gaël est attaqué.

Mais au printemps 2018, son dossier atterri de nouveau sur le bureau de la nouvelle ministre du travail, Murielle Pénicaud, qui autorise le licenciement. Interrogée le 8 avril 2018 sur France 3, celle-ci justifiait alors sa décision en arguant qu’être « condamné au pénal, ça n’est pas rien ». Mais à y regarder de plus près il semble plutôt que la vraie motivation de la ministre macroniste réside dans le projet libéral et anti-social qu’elle porte en tant que membre de ce gouvernement, qui se matérialise parfaitement dans les plans de réorganisation des services mis en place à La Poste ces dernières années, et contre lesquels Gaël luttait.

Dans une rubrique intitulée « Notre stratégie pour 2020 », en se basant sur « le déclin historique [de ses] métiers historiques : le courrier et la fréquentation des bureaux de poste » pendant que « le monde du colis voit surgir de nouveaux concurrents », le groupe La Poste formule ses objectifs en ces termes : « améliorer notre compétitivité et assurer la bonne santé économique du groupe ». En d’autres termes, cela signifie d’une part faire baisser le coût de la main d’œuvre en cassant les droits des salariés, et d’autre part accroître les activités financières de l’entreprise au détriment des activités de service public.

Dans un article des Échos intitulé « Pourquoi le patron de La Poste, Philippe Wahl, a mis la main sur l’assureur CNP », on apprend que celui qui est devenu PDG de La Poste en 2014 après avoir pris la tête de La Banque Postale « n’a cessé de renforcer la culture bancaire de cet établissement qui n’avait vu à ses guichets pendant des décennies, que des détenteurs de livret A » c’est-à-dire des petits épargnants. C’est ainsi qu’en 2013 il faisait l’acquisition d’une banque privée à destination de la riche clientèle qu’il veut attirer, l’établissement BPE désormais baptisé « la banque privée de la Banque Postale », avant de lancer en 2015 une École de la banque et du réseau.

Interrogé par La Dépêche sur les choix de développements pour l’entreprise qu’il dirige, celui que l’Opinion cite comme « le rescapé de la Royal Bank of Scotland » qu’il a menée à la faillite lors de la crise des subprimes avant d’atterrir à La Banque Postale, explique également vouloir développer les activités de La Poste sur trois branches. « La première c’est profiter du commerce en ligne » dit-il – un secteur qui représente 3,5 milliards de revenus par an. Or pour ce faire, La Poste a décidé de passer par ses filiales afin de pouvoir utiliser une main d’œuvre précaire et à bas coût, parfois sans-papiers, tout en s’en lavant les mains. C’est ce que montre la grève débutée le 10 juin à Chronopost, filiale de La Poste spécialisée dans la livraison de colis, dans le dépôt d’Alfortville dans le Val-de-Marne (94), par des travailleurs sans-papiers eux-mêmes employés par un sous-traitant, et qui exigent leur régularisation et expliquent avoir été embauchés par l’entreprise qui connaissait bien leur situation afin de leur imposer des conditions de travail inhumaines.

Le second secteur dans lequel Philippe Wahl veut développer les activités de La Poste, ce sont « des services pour accompagner le vieillissement de la population ». Ainsi on se souviendra du service « Veiller sur mes parents » mis en place en juillet 2017, qui consiste à faire payer 19,90 € aux usagers afin qu’un facteur assure une visite hebdomadaire pour suivre l’état d’une personne agée isolée. La marchandisation de ce lien social entre les postiers et les personnes âgées, qui était jusque-là gratuit, démontre l’accroissement de la pression mise sur les salariés, les cadences accélérées et la volonté de faire du chiffre à tout prix et surtout au détriment des usagers. Effaré par la mise en place de ce nouveau service, un facteur commentait même : « nous ne sommes pas des infirmiers, que se passe-t-il si on dit que la personne va bien et que ce n’est pas le cas ? »

Enfin le troisième secteur dont parle Philippe Wahl, c’est celui des espaces de sauvegarde numérique sécurisée, notamment avec les coffre-forts numériques Digiposte. S’adressant aux entreprises qui sont de plus en plus enclines à recourir à ce type de service, l’offre ne s’inscrit dans aucune des missions de service public que devrait normalement remplir La Poste. Ainsi les bénéfices réalisés grâce aux activités postales, de même que les financements de l’État provenant eux-mêmes de la poche du contribuable, servent in fine au développement de services pour les entreprises, plutôt qu’à améliorer les activités à destination des habitants des zones rurales et des quartiers populaires où ce sont 500 bureaux de poste qui ferment chaque année, et plus de 100 000 emplois qui ont été supprimés en 10 ans.

Ce n’est donc pas un hasard si la ministre du travail a cautionné la répression contre Gaël Quirante. Ce modèle social et économique mis en place à La Poste est en effet celui prôné par le gouvernement d’un Macron alors fraîchement élu président de la République. Le chantre de la « start-up nation » n’a d’ailleurs jamais caché son accointance avec les entreprises concurrentes de La Poste, en particulier Amazon dont il inaugurait le tout nouveau site dans la Somme à la rentrée 2017. De même, en 2018 pendant la bataille du rail contre la réforme ferroviaire, prenait-il en exemple La Poste pour affirmer que le fait que « les futurs agents ne soient embauchés au statut […] ne met en rien le service public en péril »… « Compétitivité », « polyvalence », « flexibilité » sont les maîtres mots du néo-libéralisme que la direction de La Poste veut mettre en place et qui est incarné par la macronie au détriment des salariés, mais aussi des usagers des services publics qu’elle tend à privatiser. Des services publics sacrifiés sur l’autel d’une rentabilité économique qui ne profite qu’à un patronat qui a « du sang sur les mains », tel que l’expliquaient les grévistes du 92 à l’automne dernier, en imputant la vague de suicides à La Poste aux pratiques managériales déshumanisantes. C’est contre ce projet, pour une société libérée de l’exploitation et des oppressions de la société capitaliste que milite Gaël. Mais voilà, en validant le licenciement du militant, la ministre du travail a montré une première fois que le patronat trouve dans l’État un précieux protecteur.

Gaël Quirante avec le cortège des postiers du 92 au début de la grève en 2018.

Du licenciement à l’arrestation : la répression contre Gaël est un acte politique !

Depuis plusieurs années, les postiers du 92 mènent des grèves pour satisfaire des revendications à la fois locales et nationales. En 2010 contre la réforme des retraites, ou en 2016 contre la loi Travail, avec les méthodes de l’auto-organisation en Assemblées Générales et comités de grève, ils avaient su exprimer, et parfois gagner, leurs revendications quant aux conditions de travail et aux salaires sur leurs bureaux de poste respectifs. Devenu un véritable bastion du mouvement ouvrier, c’est sans hésiter que ce collectif de travailleurs a décidé de s’opposer au licenciement de Gaël par les méthodes de la lutte des classes, c’est-à-dire par la grève. Et s’ils n’ont pu obtenir la réintégration de leur camarade, ils ont toutefois obtenu la reconnaissance de son statut de délégué syndical qui l’autorise a continué de militer pour défendre les postiers sur leurs lieux de travail dans le 92.

Par ailleurs, les postiers s’étant au départ mis en grève contre le licenciement de Gaël, les discussions en Assemblées Générales ont fait émerger des revendications contre la suppression des tournées, l’augmentation de la charge de travail, les réorganisations qui tendent vers la privatisation du service public postal. En cause notamment, la « pause méridienne », réorganisation du travail mise en place progressivement sur différents bureaux de poste depuis 2018, qui oblige les facteurs à faire deux tournées par jour, entrecoupées d’une pause de 45 minutes non-rémunérée. Contrairement à l’ancienne pause de 20 minutes (rémunérée) entre le triage du courrier et le départ pour une tournée unique, cette réorganisation fait peser sur les postiers une charge de travail supplémentaire, leur impose plus de points de distribution à faire, tandis que leur temps de travail s’allonge de fait.

C’est le « travailler plus sans gagner plus », qui a causé de nombreux cas de souffrance au travail pouvant aller jusqu’au suicide. Face à cette offensive de la part de la direction de La Poste contre les salariés, les grévistes ont su s’organiser pour tenir pendant plus d’un an, en alimentant une caisse de grève.

Une postière du 92 en grève, au rassemblement pour la libération de Gaël. Crédits : Hermann Click.

C’est pour son action syndicale et sa participation à la grève en tant que délégué syndical, et malgré son licenciement, que La Poste a donc porté plainte contre Gaël. Le motif prêterait à sourire si l’attaque n’était pas aussi grave. La direction l’accuse en effet d’avoir cassé une porte et une table en marbre au siège parisien de l’entreprise.

Ce jour-là, les postiers du 92 s’étaient rendu sur place pour demander à être reçu par la direction afin de lui transmettre leurs revendications. Face aux mépris des cadres dirigeants qui refusent de les recevoir, ils décident de ne pas en rester là, et improvisent un rassemblement. Mais la direction fait appel aux CRS. Pour se protéger des coups de matraques, les grévistes vont se réfugier dans une salle luxueuse au septième étage de l’immeuble, qui contraste avec les salles de travail vétustes des postiers qui doivent s’accommoder de conditions de travail dégradantes à longueur d’années. Qu’à cela ne tienne, les forces de répression défoncent la porte avec un bélier, et la table en marbre fera aussi les frais de cette intervention policière.

Et suite à une plainte déposée par La Poste pour ces dégradations, le parquet ordonne l’arrestation de Gaël ainsi que de trois autres personnes : une étudiante membre du comité de soutien, un photo-reporter proche des grévistes, et un des grévistes qui échappe de justesse à son interpellation. Les trois autres n’ont pas eu cette chance et se retrouvent tous en garde à vue prolongée pendant près de 48h. Or lorsqu’on connaît le lien de subordination au ministère de la justice, et donc au gouvernement, qui caractérise le procureur, on ne peut que se poser des questions sur la nature de cette opération. D’autant plus lorsque l’on sait que la nomination du procureur de Paris, Rémy Heitz, a été directement décidée par Macron en octobre 2018, et que c’est lui qui a diligenté les perquisitions au siège de Mediaprt après les révélations sur les écoutes téléphoniques dans l’affaire Benalla, sur commande de Matignon. Un procureur aux ordres du pouvoir, qui s’était aussi distingué par une note envoyée à tous les procureurs parisiens en pleins mouvement des Gilets jaunes, les enjoignant de procéder à des gardes à vue abusives pour ficher et empêcher les Gilets jaunes de manifester.

Si l’accusation de dégradations a été abandonnée au cours de la garde à vue, pour finalement ne retenir qu’une « violation de domicile » – les rassemblements de soutien pour exiger la libération du militant ont très certainement pesé dans l’allègement des charges – force est de constater que les méthodes expéditives employées par l’appareil répressif contre les travailleurs n’ont rien à voir avec l’empathie de la justice à l’égard des Benalla, Balkany et compagnie.

Rassemblement devant le commissariat du XVème arrondissement de Paris pour exiger la libération de Gaël. Crédits : Hermann Click

C’est donc dans un contexte post-électoral, marqué par l’essoufflement du mouvement des Gilets jaunes, et surtout alors que la grève des postiers du 92 perdure depuis presque 15 mois que Gaël a été arrêté. Si les grévistes ont réussi à obtenir de la direction de La Poste un protocole de fin de conflit, celui-ci laissait un flou sur les conditions de reprises du travail et en particulier sur les garanties de ne pas subir la répression une fois retournés au travail. Or la répression subie par les grévistes montre que la direction est loin de digérer l’affront que lui ont fait les grévistes en lui tenant tête pendant 15 mois, pas plus que celui du militant qui continue son travail syndical même après avoir été licencié. Tout comme elle montre la volonté d’offensive d’un gouvernement de plus en plus autoritaire, qui après avoir condamné 3 747 Gilets Jaunes et a en avoir emprisonné 216, s’attaque également aux syndicalistes, à La Poste, mais aussi à la SNCF et ailleurs.

Cette détermination dont font preuve les grévistes depuis plus d’un an devrait d’ailleurs faire réfléchir les directions syndicales qui n’ont jusque-là proposé aucun plan à la mesure des attaques en cours et à venir, au prétexte que la base ne serait pas prête à se battre. De même que la solidarité exprimée à l’égard de Gaël a permis de peser sur le rapport de force pour obtenir sa libération. Les deux rassemblements organisés sur deux jours consécutifs devant les commissariats où il a été successivement retenu, ont montré le visage de militants combatifs réprimés comme Eric Bezou, de cheminots de l’intergare tels Anasse Kazib, de militants d’extrême-gauche à l’instar d’Olivier Besancenot porte-parole du Nouveau Parti Anticapitaliste ou d’Eric Coquerel pour La France Insoumise, et d’étudiants. Tous prêts à se battre dans la rue, dans les lieux de travail et d’études, contre la répression, et contre les politiques anti-sociales du gouvernement.




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