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Politique

Roussel fait du Sarko

« Gauche des allocs » : Roussel divise les travailleurs et s’en prend aux plus précaires

En opposant le « travail » aux « allocs », Roussel prend pour cible les plus précaires en pleine crise sociale. Alors que gouvernement et le patronat veulent s’en prendre aux chômeurs, Roussel cautionne cet objectif ouvertement réactionnaire et divise notre classe.

mardi 13 septembre

Crédits photo : Eric Piermont / AFP

Ce vendredi, Fabien Roussel a choisi de profiter des projecteurs médiatiques braqués sur la Fête de l’Huma pour faire parler de lui. Face à des journalistes, le leader du PCF a expliqué : « la gauche doit défendre le travail et le salaire et ne pas être la gauche des allocations, minimas sociaux et revenus de substitution » avant d’évoquer des « Français » fatigué de « l’assistanat ». Une position qu’il a réaffirmé lundi sur Sud Radio affirmant : « j’assume pleinement » et précisant que son objectif est de parler à « ceux qui préfèrent vivre avec un travail et un salaire plutôt que de devoir courir après du RSA, des allocations chômage »

Pour Roussel, il semble qu’une partie des travailleurs au RSA et au chômage le seraient par confort… et que la gauche aurait cessé de défendre le travail et se couperait ainsi d’une partie des « Français ». L’ex-candidat à la présidentielle a donc décidé de se poser en champion de la « gauche du travail » et n’hésite pas à reprendre à son compte un clivage éminemment réactionnaire, activement promu par la classe dominante, dans l’espoir (implicite) de draguer les ouvriers séduits par le RN…

« Travail » contre « allocs » : une opposition forgée par la droite et la classe dominante pour diviser les travailleurs

Face à la crise économique et à la montée d’un chômage de masse, le discours visant les « assistés » ou les « fraudeurs » a accompagné les contre-réformes de l’assurance-chômage ou du RMI dès les années 1990, durcissant les conditions d’octroi de ces aides pour contraindre les travailleurs à accepter n’importe quel emploi.

Dans le même temps, la volonté de la droite de draguer les classes populaires l’a conduit à développer un discours sur le « travail » mobilisant la même opposition. Dans les années 2000, cette stratégie est associée à Nicolas Sarkozy qui, en 2007 expliquait par exemple : « La fracture sociale, c’était défendre les pauvres sans travail. Je veux qu’on n’oublie pas les travailleurs pauvres. Je ne promets pas plus d’assistance, mais plus de travail. »
 
Ces oppositions ont un objectif clair : diviser notre classe, et laisser entendre aux travailleurs ayant un emploi que les chômeurs sont responsables de leurs problèmes, ou vivent de leur travail. Or, c’est la même logique que Roussel reproduit en effaçant la lutte des classes et la question de qui est responsable du chômage de l’équation. Dans le discours volontariste du dirigeant du PCF, le patronat a disparu : c’est pourtant lui qui licencie, lui qui choisit qui a le « droit » de travailler en fonction de ses profits, lui qui bénéficie de l’existence d’une « armée de réserve » de chômeurs, permettant de faire pression sur les travailleurs ayant un emploi.

En outre, comme la droite, Roussel tend à résumer les « travailleurs » aux personnes ayant un emploi. Pourtant, la tradition du mouvement ouvrier a toujours considéré les chômeurs comme des travailleurs sans emplois. D’ailleurs, l’idée d’une opposition entre les personnes bénéficiant d’aides sociales et les salariés ne résiste pas à l’examen : beaucoup de travailleurs bénéficient d’aides (prime d’activité pour les bas salaires, allocations familiales pour les familles, etc.) tandis que les chômeurs (indemnisés ou non) alternent avec des périodes de travail.

« Assistanat » : quand Roussel se fait la caution de gauche des attaques à venir du gouvernement

La reprise par Roussel de ce clivage et de ce vocabulaire n’est pas fortuite. Elle correspond à la volonté du communiste de draguer des secteurs populaires séduits par le RN en reprenant le langage de la droite et de l’extrême-droite. Roussel justifie ainsi l’emploi de ce vocabulaire et de cette logique en évoquant les Français rencontrés sur le terrain, dans sa circonscription, qui « parlent d’assistanat en nous disant qu’ils travaillent et que [les bénéficiaires de minimas sociaux] ne travaillent pas. »

C’est un fait : depuis des décennies, les sociologues observent, sur fond d’effondrement des grands partis qui encadraient la classe ouvrière, le développement d’une conscience « triangulaire » chez les travailleurs et les classes populaires. Pour Olivier Schwartz, ces derniers ont désormais « le sentiment d’être non pas seulement soumis à une pression venant du haut, mais aussi à une pression venant du bas (…). C’est l’idée qu’il y a trop de chômeurs qui non seulement n’ont pas d’emploi mais qui n’en cherchent pas, qui vivent du RMI ou des aides sociales (…). »

Cette idée ne vient pas de nulle part, elle est le produit de l’idéologie véhiculée matin, midi et soir par la classe dominante et des offensives évoquées plus haut. En la reprenant à son compte Roussel choisit consciemment de diviser notre classe, à partir de catégories qui obscurcissent la réalité des rapports d’exploitation capitaliste. Logiquement, le prétendu « communiste » passe très vite de la critique « des allocs » à l’idée que celles-ci seraient responsables du chômage. Ce week-end Roussel expliquait ainsi sur TF1 : « je veux mettre fin à un système qui nourrit le chômage par les allocations et le RSA ».

Alors que la rentrée est marquée par le projet de Macron de réformer l’assurance-chômage et le RSA, avec l’objectif précisément de « mettre au travail » les allocataires, cette sortie apparaît encore plus scandaleuse. En reprenant les catégories de la droite, Roussel se situe ouvertement de l’autre côté de la barricade, devenant une véritable caution de gauche aux attaques à venir contre les chômeurs et précaires !

Un cadeau pour l’extrême-droite

Par ailleurs, le discours sur « l’assistanat » charrie un autre élément réactionnaire de division de notre classe : le racisme. En effet, dans l’idéologie dominante, entretenue par les médias et la droite, les « allocs » et « l’assistanat » sont associés aux quartiers populaires et aux travailleurs immigrés. Si Fabien Roussel a affirmé sur Sud Radio ne pas parler des allocations familiales mais du chômage, jouer sur cette ambiguïté ne peut être un accident pour un ex-candidat à la présidentielle, rompu à la lutte politique.

Le soubassement raciste de cette opposition explique par exemple que Marine Le Pen fasse de la chasse à la « fraude sociale » et de la lutte contre « l’assistanat » un de ses chevaux de bataille : pour l’extrême-droite, l’allocataire c’est l’immigré. Dans un discours typique de la volonté d’alimenter la « conscience triangulaire » réactionnaire évoquée plus haut, la dirigeante d’extrême-droite expliquait ainsi en février 2022 : « les Français sont victimes des gaspillages d’en haut, avec la fraude fiscale, et d’en bas, avec la submersion migratoire, la fraude sociale et l’assistanat. » Pour l’extrême-droite, l’intérêt à entretenir ce clivage entre « Français » et « immigrés » et « travailleurs » et « assistés » est évident.

En allant sur ce terrain, Roussel prétend en réalité « batailler » politiquement secteurs des classes populaires… en allant consciemment sur le terrain idéologique de l’extrême-droite. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que celui-ci surfe sur une telle stratégie. En mai 2021, Roussel annonçait déjà que sa gauche ne « serait pas laxiste » et appelait à se saisir de la question de la « sécurité ». En juin 2021, il expliquait à propos des réfugiés déboutés du droit d’asile : « s’ils n’ont pas vocation à rester sur le sol français, ils ont vocation à repartir et être raccompagnés chez eux. » 

Une logique avec laquelle Roussel tentait par ailleurs de se démarquer de LFI en se constituant un profil propre, et qu’il poursuit en pointant sur Sud Radio le bilan « mitigé » de la NUPES.

Travailler toutes et tous pour des salaires dignes implique une guerre contre le patronat

 
De façon caractéristique, le martèlement de clivages artificiels et réactionnaires par Roussel va de pair avec une grande pauvreté programmatique. Alors qu’on compte des millions de chômeurs et que l’inflation conduit à une baisse généralisée de salaires déjà faibles, le discours de Roussel est essentiellement volontariste. Il serait possible de passer rapidement au plein-emploi, sans que l’on sache vraiment comment.

Le refus d’évoquer ne serait-ce que le programme du PCF ou de la NUPES sur le sujet dit beaucoup de la volonté avant tout polémique de Roussel. Plus que de défendre le « travail », il s’agit d’abord de se distinguer au sein de la NUPES, en taclant la France Insoumise avec laquelle Roussel a souligné ses désaccords en notant que « le sujet n’est pas d’augmenter les minimas sociaux mais de sortir des minimas sociaux », et de draguer l’électorat d’extrême-droite.

Sous couvert de remettre la question du « travail » au centre, Roussel esquive ainsi la question centrale : comment faire pour que tout le monde travaille et que les salaires soient dignes ? Or, dans un moment de crise, où le gouvernement se prépare à nous faire payer et où l’inflation ronge les salaires, arracher des revendications en ce sens suppose une lutte résolue contre le patronat, dont le leader PCF semble avoir oublié jusqu’à l’existence.

A propos de la rentrée sociale, Roussel répondait récemment au Monde que la question devrait se poser uniquement si les mobilisations des 22 et 29 septembre n’obtenaient rien, avant d’expliquer : « Je ne souhaite pas faire entrer le pays dans un cycle de manifestations et de grèves, c’est difficile pour les salariés de perdre un jour de salaire. Si le gouvernement bouge, il n’y aura pas besoin de manifestation ultérieure. » De la même façon, le programme pour la présidentielle du PCF - comme celui de la France Insoumise - soumet son projet « d’augmentation générale des salaires » à des « négociations tripartites (État, organisations patronales, organisations syndicales des salarié·e·s) » qui, si elles avaient lieu, feraient rapidement comprendre à Roussel qui dicte les conditions du « travail » en l’absence de rapport de forces.

Roussel et le clivage qu’il a choisi de développer sont le reflet de la dégénérescence lente et profonde du Parti Communiste Français. D’un côté, celui-ci ouvre un débat aux termes piégés. De l’autre, il met sous le tapis la question centrale de la bataille à mener pour arracher des revendications à la hauteur de la crise et s’opposer aux contre-réformes, de l’assurance-chômage aux retraites en passant par le RSA. Fondée sur une stratégie délétère, cette politique doit être dénoncée avec force dans le cadre de la lutte pour l’unité de notre classe et la préparation des combats à venir.



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