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Opinion

Gaza : avant qu’il ne soit trop tard

À Gaza, chaque jour est l’occasion d’une nouvelle escalade dans l’horreur, pendant que le projet de nettoyage ethnique des Palestiniens s’accélère et se précise en Cisjordanie. En toile de fond, l’ensemble de la région est menacée d’implosion. Face à l’accélération du génocide dans la Bande, il y a urgence à réagir massivement.

Nathan Deas

24 juillet

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Gaza : avant qu'il ne soit trop tard

Il n’y a que les grands médias pour trouver toujours judicieux de se demander si un génocide est effectivement en cours à Gaza (souvent pour conclure, comme Le Monde, que ce n’est pas le cas, puisque, paraît-il, la « question divise »). Pendant que les journalistes « dissertent », les politiques, eux, font preuve de moins de retenue. Cette semaine encore, de Caroline Yadan à Aurore Bergé, une ministre en exercice, les soutiens les plus actifs des massacres de Tsahal ne se sont pas contentés de « débattre », ils ont affirmé sur tous les plateaux télés qu’ils ont eu loisir de fréquenter, qu’il allait falloir encore criminaliser, par une nouvelle loi, davantage celles et ceux qui auraient le malheur de parler de « génocide » au sujet de ce qui se joue dans la Bande.

Rarement la duplicité et la décadence morale des classes dirigeantes occidentales (mais aussi des bourgeoisies arabes dont le silence masque une complicité active) n’auront été aussi évidentes que ces derniers jours. Il n’y a rien de fortuit en effet à ce que ce « débat » ressurgisse au moment même où le génocide franchit une nouvelle étape dans l’horreur à Gaza, alors que le parlement israélien vient de voter une motion symbolique en faveur de l’annexion de la Cisjordanie et que l’état-major de Netanyahu menace, après avoir bombardé les populations iraniennes, de plonger la Syrie dans une nouvelle guerre civile en attisant les divisions interconfessionnelles dans le pays pour renforcer, par le chaos, sa domination régionale.

À rebours des déclarations prétendument horrifiées de ceux qui font mine de découvrir, affolés, les objectifs du gouvernement israélien, il est important de souligner qu’ils ne datent pas d’hier (de même que le problème n’est pas seulement Netanyahu comme vient de le démontrer à nouveau le vote ultra majoritaire du parlement israélien au sujet de l’annexion de la Cisjordanie). Depuis le 7 octobre dernier, le gouvernement israélien a rarement fait mystère de ses intentions, et indubitablement le développement de ces derniers mois est inséparable du projet de certaines des composantes historiques du mouvement sioniste, notamment de ses « faucons » les plus farouchement d’extrême droite.

En 1979, la publication des journaux de Moshe Sharett, l’un des fondateurs de l’Etat d’Israël et son deuxième premier ministre, évoquait déjà la perspective de l’expulsion des Palestiniens de tous les territoires situés entre le Jourdain et la mer Méditerranée, mais aussi l’occupation du sud de la Syrie, la question de l’établissement d’un Etat maronite au Liban, ou encore la nécessité de soustraire Gaza au contrôle égyptien en réoccupant la Bande, etc. Quelques années plus tard, en 1982, la publication du « plan Ynon » du nom de son auteur, un haut fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères israélien, en précisera les contours : la nécessité pour souscrire à cet objectif de travailler à l’approfondissement des divisions arabes en s’appuyant sur des lignes sectaires ethniques (y compris un Etat druze en Syrie, auquel le plateau du Golan pourrait être annexé). Une « vision » qui ressemble à la virgule près à l’actualité de ces derniers jours en Syrie, mais aussi aux différentes opérations israéliennes, depuis près de deux ans, au Liban ou en Irak notamment.

Mais alors que l’actualité du génocide et de ses horreurs parvient aux yeux du monde (malgré la campagne méthodique israélienne d’assassinats des journalistes de Gaza), et face au sursaut de mobilisation de ces derniers mois, le soutien des puissances impérialistes passe aussi par la revitalisation d’une « autre jambe ». Si la répression se poursuit [1], l’adhésion des capitales européennes au génocide en cours prend désormais également une autre forme. Il est impossible d’analyser autrement en réalité la surenchère de condamnations « humanitaires » et d’appels au « droit international » auxquels se sont livrées les puissances européennes ces dernières semaines.

Ces appels n’ont servi qu’à mieux masquer la volonté des complices d’Israël de maintenir le statu quo, à l’instar du pitoyable exercice de réexamen des Européens de l’accord d’association avec Israël, ou encore de l’appel de 25 pays, dont la France, à mettre fin « immédiatement » à la « guerre à Gaza » - appel dont Netanyahu avait été prévenu en amont et qui ne s’est accompagné d’aucune mesure concrète pour que la « guerre » s’arrête réellement. L’annonce de Macron, ce jeudi, de reconnaître enfin l’État palestinien, s’il traduit un changement de ton, ne déroge pas non plus à la règle, tant Gaza est désormais un champ de ruine et alors que le soutien, notamment sur un terrain militaire à « flux tendu », de la France à Israël n’a jamais été démenti.

Il n’en reste pas moins que cette situation (de même qu’un certain nombre de retournements de veste comme celui du Guardian qui, dans un édito publié ce mercredi, a pour la première fois reconnu qu’un « génocide » était en cours à Gaza) ouvre des brèches pour le mouvement de masse en solidarité avec la Palestine. L’essoufflement du déluge de contre-vérités sur la Palestine, ainsi que de premières victoires contre la répression (du non-lieu de François Burgat à l’annonce de la libération de Georges Ibrahim Abdallah, en passant par le succès de la mobilisation pour Anasse Kazib et son camarade), mais aussi l’engouement suscité par la Flottille et la marche vers Gaza, le courage immense de jeunes Israéliens qui refusent de servir dans une « armée génocidaire », ainsi que le retour des mobilisations massives à Londres ou aux Pays-Bas ces dernières semaines, constituent une occasion qu’il ne faut pas manquer.

D’autant que le spectre d’une potentielle nouvelle vague de mobilisation pointe dans les pays voisins d’Israël. Alors que les Jordaniens ont à nouveau défilé à Amman pour dénoncer la complicité de la monarchie avec Israël, ce week-end, des germes de mobilisation sont perceptibles en Egypte ou au Liban, alors qu’un rassemblement s’est tenu devant l’ambassade égyptienne à Beyrouth contre le régime d’al-Sissi et le soutien inébranlable qu’il apporte au génocide.

Cela implique de rompre définitivement avec toute illusion en une solution par « en haut » pour mettre fin au génocide. Le peuple palestinien, et son extraordinaire résilience, ainsi que les travailleurs et la jeunesse depuis les métropoles impérialistes en lien avec les masses populaires du monde arabe sont les seuls à pouvoir arrêter le drame en cours. Le mouvement ouvrier a un rôle central à jouer dans cette perspective, comme ont commencé à le montrer les dockers de Tanger ou de Fos-sur-Mer, en bloquant des navires chargés d’armes à destination d’Israël. Alors que les directions syndicales sont depuis près de deux ans d’une passivité qui frôle la complicité, elles doivent enfin chercher à construire une mobilisation d’ampleur.

Il y a plus que jamais urgence. Jamais la situation à Gaza n’a été autant désespérée. Alors que plus de 1000 Gazaouis ont été tués lors des distributions alimentaires, une centaine de Palestiniens sont morts de faim ces derniers jours tandis qu’Israël a lancé une nouvelle offensive dans le centre de Gaza, à Deir al-Balah. Un bilan qui risque de s’aggraver très vite, alors que plus de 600 000 personnes souffrent de la famine. Dans la Bande l’alternative est désormais claire : il faut choisir entre mourir de faim ou être tué en cherchant de la nourriture. Dans le même temps et alors que le ministre de la Défense israélienne a annoncé au début du mois vouloir construire un camp de concentration à Rafah pour enfermer la population, les déplacements forcés permanents continuent de s’additionner et le projet de nettoyage ethnique menace de s’élargir en Cisjordanie. À Gaza, notre responsabilité est immense. Un jour, il pourrait être trop tard.


[1Comme un symbole, l’immense victoire que constitue la libération de Georges Ibrahim Abdallah, après plus de 40 ans d’enfermement, a été immédiatement contestée par le parquet de Paris, aux ordres de l’exécutif, qui a formé un pourvoi (fort heureusement non suspensif) en cassation.



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