^

Monde

Impérialisme

Génocide au Rwanda : le rapport Duclert commandé par Macron masque la complicité de l’Etat français

Dans un rapport du 26 mars dernier, la commission Duclert mise en place par Macron conclue qu'il existe « un ensemble de responsabilités lourdes et accablantes » de l’État français, tout en évacuant le verdict de sa « complicité de génocide » au Rwanda. Pourtant, les faits sont là.

mardi 30 mars

Crédit Photo : JEREMIAH KAMAU / REUTERS

Selon Le Monde, la commission Duclert, mise en place par Emmanuel Macron, conclue dans son rapport de 1200 pages du 26 mars dernier qu’il existe « un ensemble de responsabilités lourdes et accablantes  » de l’État français, tout en mettant à distance le verdict d’une « complicité de génocide », en s’appuyant pour cela sur une définition très restreinte de la notion de « complicité » comme l’explique l’association Survie. À ce titre, la commission « fait pire que la mission d’information parlementaire de 1998, qui avait déjà contribué, dans un exercice similaire, à masquer la complicité de l’État français », toujours d’après Survie.

Composée d’experts, de scientifiques et d’historiens, cette commission est largement critiquée depuis son lancement sous l’impulsion du gouvernement en 2019 pour ne comprendre aucun spécialiste du Rwanda. Elle exclue ainsi Stephane Audoin-Rouzeau ainsi qu’Hélène Dumas « en raison de propos hostiles à l’armée française ».

Sans surprise, 27 ans après les faits, l’État sort donc impunie de cette affaire et confirme son incapacité à reconnaitre une quelconque complicité de génocide.

L’implication de la France, ou la soif de conquêtes coloniales

L’année 1994 marque un tournant dans l’histoire interne du Rwanda. Le 1er aout de cette année, le journaliste Jacques Almaric, déclare dans le journal Libération dont il est le directeur de la rédaction : « le drame au Rwanda restera décidément dans l’Histoire comme un des épisodes les plus scandaleux de l’après guerre froide ». Si le XXe siècle est riche en termes de génocides, celui survenu au Rwanda, pays situé en Afrique dans la région des Grands Lacs, en fut l’un des plus meurtriers. Massacre à motif ethnique exécuté par une partie de la population rwandaise, il oppose deux communautés : les Hutus et les Tutsis. Le génocide rwandais reflète un véritable problème social, un drame qui ne peut être compris sans analyse des implications impérialistes dans la région.

Par intérêts géopolitiques, et dans le cadre d’une politique clairement impérialiste, la France a accordé son soutien à un régime indéfendable. L’ancien président de la République, François Mitterrand déclare : « Dans ces pays la, un génocide, ce n’est pas trop important » en réponse au génocide rwandais au courant de l’été 1994, cité par le quotidien Le Figaro le 12 janvier 1998. Si ces mots sont choquants, ils reflètent l’engagement total du gouvernement de l’époque auprès du régime hutu.

Les nombreuses preuves recueillies par des scientifiques et historiens, notamment Jacques Morel auteur de l’ouvrage La France au coeur du génocide des Tutsis, permettent aujourd’hui de révéler quel rôle la France a joué lors du génocide rwandais. Son implication est loin d’être moindre. Depuis 1975, la France a notamment apporté une collaboration militaire, financière et diplomatique au gouvernement hutu contre le Front patriotique rwandais (FPR) au début des années 1990. Sa suspicion d’avoir apporté son soutien à l’extermination d’une grosse partie de la population rwandaise est au coeur de nombreuses polémiques. Ainsi, comme le souligne l’association Survie, dans le récent rapport de la commission Duclert, « des points cruciaux ne sont abordés que de manière superficielle, comme la formation du Gouvernement Intérimaire Rwandais sous la houlette de l’ambassade de France, ou l’abandon à leurs tueurs de 2 000 Tutsis à Bisesero, sans que la hiérarchie militaire ne donne l’ordre de les secourir. De plus, les aspects les plus controversés de la présence française au Rwanda sont occultés, comme le rôle éventuel joué par des militaires ou des mercenaires français dans l’attentat du 6 avril 1994 et dans la défense de Kigali entre avril et juillet 1994, les raisons de la présence officieuse de soldats français pendant le génocide, les livraisons d’armes pendant le génocide, l’ordre donné de réarmer les auteurs du génocide une fois ceux-ci passés au Zaïre, ou encore le soutien apporté par les autorités françaises au projet de reconquête du Rwanda par le régime génocidaire. »

Ce génocide, déclenché par l’attentat du 6 avril 1994, prolonge une collaboration étroite et intense entre les deux pays concernés. L’entretien de relations diplomatiques s’explique avant tout par la volonté de la France d’asseoir sa présence en Afrique centrale, dans le cadre d’une stratégie impérialiste, visant à étendre et défendre ses intérêts économiques sur le continent.

L’opération Turquoise : sous "l’humanitaire", l’impérialisme

Peu de politiciens furent enclins à critiquer la mise en place de l’opération « Turquoise », opération militaire autorisée à agir sur le sol rwandais par la résolution 929 datant du 22 juin 1994 du Conseil de sécurité des Nations Unies, afin de « mettre un terme aux massacres ». Mais la France se trouve notamment accusée d’avoir continué à sympathiser avec le régime intérimaire rwandais, premier auteur et responsable du génocide, durant cette opération militaro-humanitaire. Annoncer que l’opération Turquoise était une mission « humanitaire » fut un choix stratégique du gouvernement français, permettant ainsi de mettre en scène une « pacification des mœurs » et de redonner une légitimité à la France sur la scène internationale. La haute sphère de décision française, dès le commencement du génocide, a toujours eu la fâcheuse tendance à se mettre en « mort cérébrale », lorsqu’était abordée la question du génocide. Encore aujourd’hui, ce crime contre l’humanité reste un sujet tabou dans la sphère politique. Au moment des faits, de nombreuses tensions et pressions ont existé, entre d’une part les voix qui se sont élevées pour la reconnaissance du rôle de la France dans la tragédie rwandaise, et d’autre part les députés qui refusaient de mettre en accusation la France de peur de salir son image - celle d’une belle France égalitaire, fraternelle et attachée à la liberté.

Dans le but de protéger ses nombreux intérêts géostratégiques et économiques, la France ne cesse d’accroître ses étroites relations avec le Rwanda, ayant pourtant obtenu son indépendance en 1962. Ce pays fortement prisé pour ses sols riches en uranium et en cobalt est, encore de nos jours, sous la houlette de la Françafrique. Il est important de rappeler à cet égard la forte présence de l’armée française dans ses anciennes colonies, comme au Sahel et au Mali, où les belligérants occidentaux mènent de multiples opérations. De ce fait, il n’y aucune illusion à avoir quant la possibilité, dans le cadre légal de l’État français, d’une véritable reconnaissance du rôle joué par ce dernier dans les génocides survenus dans les régions où il est impliqué. Sans attendre le rendu de telle commission gouvernementale ou telle décision de justice bourgeoise, une réelle reconnaissance, appuyée sur une histoire scientifiquement établie à partir non seulement d’archives mais aussi des témoignages et d’autres sources, implique dès aujourd’hui un combat acharné contre l’impérialisme français, et en premier lieu la revendication du retrait total et immédiat des troupes françaises en Afrique.




Mots-clés

Impérialisme   /    Afrique   /    Françafrique   /    Monde