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Racisme environnemental

Gestion impérialiste des déchets. Une ville tunisienne croule sous les ordures

Depuis plusieurs semaines maintenant, Sfax, une ville de Tunisie, croule sous les ordures. Au-delà d’un problème de gestion au niveau de la ville, la crise constitue un exemple criant des inégalités et du caractère destructeur de la gestion des déchets par des entreprises impérialistes.

vendredi 19 novembre

Les déchets en décomposition s’entassent dans les rues de Sfax, une grande ville de la côte Est de la Tunisie. Alors que Sfax est une des villes les plus polluées du pays, la crise des ordures qui sévit depuis quarante jours a donné lieu à de violents affrontements entre des habitants et la police.

La fermeture de l’une des principales décharges de la région, à Aguereb, une ville située dans la banlieue de Sfax est à l’origine de la colère des habitants. Cela faisait en effet des années qu’ils dénonçaient les effets désastreux sur l’environnement et la santé des habitants des déchets toxiques illégalement déversés sur le site, cela dans l’inertie totale du gouvernement. La fermeture de la déchéterie il y a plus d’un mois a entraîné un amoncellement d’ordures à Sfax, exposant les habitants à des déchets en décomposition.

Derrière la fermeture de la déchèterie, il faut avant tout voir une illustration de la gestion impérialiste des déchets par de grands groupes étrangers, dont le groupe français SUEZ.

En 2008, la décharge d’Aguereb a été ouverte par SEGOR (Société d’Exploitation et de Gestion des Ouvrages et Réseaux), un partenariat entre le groupe SUEZ et la SCET, une entreprise tunisienne. Le contrat entre la ville et SEGOR prévoyait que la société ne recevrait que des déchets municipaux et s’engagerait à effectuer des opérations de recyclage, de traitement et de tri.

Loin des promesses initiales, les habitants ont toujours affirmé que la décharge exploitée par SEGOR a reçu illégalement des déchets médicaux toxiques, contaminant ainsi l’approvisionnement en eau de la région et détruisant la zone écologiquement riche de Cana. La région abrite en effet une faune rare et menacée telle que des gazelles, des autruches et des aigles. La déchèterie n’aurait également jamais entamé quelconques opérations de recyclage et de tri, entrainant une accumulation de déchets. Pour pallier au manque de place dans la décharge, SEGOR brûlait ses déchets, augmentant la pollution atmosphérique avec des effets dévastateurs sur la santé et l’environnement des habitants d’Aguereb. La population a notamment vu augmenter le nombre de cancers du poumon et du foie.

Selon une source anonyme ayant travaillé avec la GIZ, une agence publique environnementale allemande qui souhaitait investir dans des projets de recyclage potentiels à Sfax, la corruption au sein de la SEGOR faisait règle. La SEGOR aurait notamment été impliquée dans la vente illégale de déchets recyclables à des résidents pauvres qui les revendaient à une agence tunisienne de gestion des déchets. Non seulement la société recevait de l’argent du gouvernement municipal pour ses opérations de recyclage fictives, mais elle soutirait encore plus de profits sur le dos de la population tunisienne.

Cet exemple particulier à Sfax s’inscrit dans le contexte plus large de l’impérialisme des déchets, souvent appelé "commerce des déchets", où les pays d’Europe et d’Amérique du Nord externalisent et exploitent des pays plus pauvres pour y déverser des déchets et en tirer un profit, sans se soucier de l’impact sanitaire de leurs pratiques.

Pour faire face à la situation, les habitants d’Aguereb ont formé un groupe appelé Manich Masab ("Je ne suis pas une décharge") et ont saisi le tribunal local pour faire fermer la décharge. Ils ont obtenu gain de cause le 11 juillet 2019. Cependant, la décision n’a pas été mise en œuvre avant octobre 2021 au moment où la décharge a atteint sa capacité maximale.
Fin septembre, SEGOR a été contrainte de fermer temporairement afin d’élargir ses frontières pour recevoir davantage de déchets. Le conseil municipal d’Aguereb a par la suite refusé de la rouvrir, invoquant la décision de justice et les impacts environnementaux et sanitaires pour les habitants.

Toutefois, en l’absence d’une solution alternative, les autorités municipales refusant de collecter les ordures de la ville et n’ayant nulle part où les déverser, les déchets municipaux s’amoncellent dans les rues de Sfax.Les habitants ont qualifié la situation de "catastrophique", car les ordures se sont entassées près des hôpitaux et des écoles, attirant mouches et nuisibles, et dégageant une odeur insupportable.

Dans une réponse offensive aux soulèvements de la population, le président tunisien Kais Saied, qui a été la cible de nombreuses manifestations dénonçant sa prise de pouvoir au cours de l’été, a défié la décision de justice et ordonné la réouverture de la décharge en faisant appel à la police. Les militants et des habitants d’Aguereb ont dû faire face à une violente répression policière à la suite de l’ordre du président, entraînant la suffocation d’un manifestant après avoir inhalé du gaz lacrymogène de la police. En réponse à l’offensive du gouvernement, l’UGTT, le principal syndicat du pays, a appelé à une grève générale mercredi.

Les tensions ont également augmenté entre les habitants de Sfax et de la ville voisine d’Aguereb où se situe la décharge, résultat direct de la gestion impérialiste des déchets par des grands groupes, en l’occurrence français, qui contraint les habitants à payer les pots cassés. Pourtant, ni les habitants de Sfax, ni ceux d’Aguereb, ne devraient être contraints de subir la corruption de l’Etat tunisien et des entreprises européennes. C’est à SEGOR et sa société mère, le groupe SUEZ, de nettoyer le désastre environnemental qu’ils ont créé !

La crise de Sfax est loin d’être la seule dans le domaine en Tunisie. Cela fait en effet des années que les autorités locales et régionales sont débordées et ne disposent pas des ressources nécessaires pour gérer efficacement les déchets du pays. La corruption du gouvernement et les conflits ministériels ont conduit à la paralysie des autorités, qui se renvoient la balle de la collecte des déchets médicaux.

Les sociétés étrangères profitent de cette paralysie pour servir leurs intérêts privés. En 2020 notamment, une cargaison illégale de déchets ménagers en provenance d’Italie a été amenée dans un port de Sousse, en Tunisie, à la suite d’accords entre les deux pays qui garantissaient le soi-disant recyclage desdits déchets. Malgré les demandes répétées de militants et d’ONG, que les déchets soient renvoyés en Italie, ils continuent de pourrir à Sousse.

La gestion des déchets constitue par ailleurs un enjeu écologique majeur, en Tunisie et dans le monde. La Tunisie produit chaque année 2,5 millions de tonnes de déchets (alors que 2,01 milliards de tonnes de déchets solides sont produits dans le monde). Des recherches montrent qu’au moins 33 % des déchets mondiaux ne sont pas gérés de manière écologiquement responsable. En parallèle, la production annuelle mondiale de déchets devrait atteindre 3,4 milliards de tonnes au cours des 30 prochaines années, soit une augmentation d’environ 1 milliard de tonnes.

Or, le marché mondial de la gestion des déchets était évalué à 383,83 milliards de dollars en 2020 constituant dès lors une source de profit monumentale pour les grands groupes impérialistes. Le marché nord-américain de la gestion des déchets était à lui seul évalué à 208 milliards de dollars, les États-Unis représentant la plus grosse part du marché. Le commerce des déchets permet ainsi aux plus grands producteurs de déchets d’engranger des profits, en expédiant leurs déchets vers des pays d’Asie de l’Est pour la plupart, sous prétexte de "recyclage".

L’Europe, n’est pas en reste et bénéficie largement du commerce des déchets. Un rapport de 2019 a révélé qu’en Allemagne, par exemple, "une quantité stupéfiante de produits recyclables du pays ne finissent pas réellement là où les gens le pensent […] la plupart sont incinérés en Allemagne ou expédiés à l’étranger vers des pays plus pauvres, où ils sont parfois déversés ou brûlés illégalement."

La gestion des déchets dans le monde constitue une véritable aberration écologique, directement en lien avec le régime de production capitaliste. Comme l’écrivent Fred Magdoff et Chris Williams dans Truthout :

"Plus de production signifie plus de déchets : plus de déchets signifie plus de production. Le gaspillage est un signe de réussite du capitalisme. Lorsque les gens jettent un produit après l’avoir utilisé pendant une courte période, dans l’esprit de l’obsolescence programmée, ils en achètent un nouveau, contribuant ainsi à la croissance et aux bénéfices des entreprises."

Face à la gestion catastrophique des déchets par les entreprises impérialistes, il revient à nous, travailleurs, de lutter pour notre santé et la préservation de notre environnement. Les entreprises de combustibles fossiles, qui produisent d’énormes quantités de déchets toxiques, devraient devenir des propriétés publiques et être soumises au contrôle démocratique du peuple. Seule la population peut réellement planifier l’allocation des ressources dans la gestion des déchets équitable, en transférant les emplois des entreprises de combustibles fossiles vers des entreprises de technologies vertes et d’environnement. Aux mains des travailleurs, la consommation d’énergie pourrait être planifiée en fonction des besoins de la population et non dictée par les profits des patrons.

Il n’appartient par ailleurs qu’à la classe ouvrière de dénoncer l’obsolescence programmée et l’impérialisme du gaspillage, qui l’affecte avant tout et divise les travailleurs et les peuples opprimés en utilisant les pays économiquement plus faibles comme décharges pour les pays impérialistes.




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