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Culture et Sport

Rap engagé

« Gilets Jaunes, colère noire », nouveau clip de l’1consolable. Interview d’un rappeur à la rime acérée

« Une sortie de crise via le Grand Débat ? Franchement, des barres ! » Le refrain tape en plein dans l’actualité. Avec ses rimes acides et son flow hors du commun, L’1consolable ne nous déçoit jamais. Alors si « Gilets Jaunes, colère noire » n’est pas encore parvenu à vos oreilles, c’est le moment de s’offrir le détour. Interview d’un artiste résolument engagé du bon côté de la barricade.

lundi 8 avril

Révolution Permanente : On connaît ton rap engagé depuis un certain nombre d’années et notamment depuis ton clip « On vaut mieux que ça » tourné dans les manifestations de 2016 contre la loi travail. Qu’est-ce qui t’a poussé à écrire le morceau "Gilets jaunes, colère noire" ?

L’1consolable : Il y a deux raisons majeures. La première est que ce que je lis lorsque je m’informe de l’actualité me touche, m’émeut et bien souvent me révolte. Aussi, comme régulièrement par le passé (voir par exemple les RAPortages ou les chroniques rappées sur l’actualité hebdomadaire à Là-bas si j’y suis, mais aussi les morceaux "Justice", "49.3", "On vaut mieux que ça", "Tous les chemins mènent aux Rroms" et quelques autres), l’émotion éprouvée me pousse parfois à réaliser un morceau afin de dire ce que j’ai sur le cœur et transformer ma colère en autre chose. La transformation de l’émotion politique en une chanson se fait chez moi souvent nécessité et m’intime d’écrire.

La seconde raison est plus simple encore : ayant moi-même pris part dès début décembre au mouvement des Gilets Jaunes, ayant participé à un certain nombre des manifestations parisiennes du samedi, ayant donc fait en première personne l’expérience de la répression brutale qui s’abat sur les Gilets Jaunes, j’avais besoin d’en témoigner. Or, mon mode de témoignage à moi, c’est le rap. D’où la naissance du morceau et du clip qui l’accompagne afin de donner à voir concrètement ce dont il est question dans la chanson, l’incroyable combativité et détermination des Gilets Jaunes comme la féroce répression policière et judiciaire qui les frappe.

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R.P. : Dans le milieu militant "traditionnel" de gauche, il y a eu pas mal de réticences et d’incompréhension vis a vis des Gilets Jaunes, surtout au début. Ton point de vue est différent ?

L’1consolable : Dans ce milieu dont je suis moi même issu, il y a en effet eu de plus ou moins grandes réticences face au mouvement des Gilets Jaunes. Ça a eu l’avantage de nous donner matière à penser et à discuter les un.e.s avec les autres, mais aussi et surtout de nous dévoiler à nous-mêmes nos propres préjugés et impensés.

Moi-même, je n’ai pas spontanément et instantanément rejoint le mouvement à la mi-novembre ; il m’a bien fallu deux semaines me décider à finalement y aller début décembre. Le mouvement nous a, je crois, tous pris de cours. Il est arrivé à un moment où on ne l’attendait pas, déclenché par un motif qui a paru à certain.e.s surprenant voire illégitime parce qu’anti-écologique, et il s’est exprimé par des modalités fort différentes des mouvements de gauche traditionnels. Aussi m’a-t-il fallu, comme à beaucoup d’entre mes camarades, un peu de temps pour observer, me documenter, et tenter de comprendre à qui et à quoi nous avions affaire. Pour ma part, deux semaines m’ont amplement suffi pour achever de me convaincre que j’y avais ma place, et que non seulement je pouvais y être mais que, surtout, il fallait que j’y sois.

Mes observations m’ont en effet conduit à penser que la revendication supposément anti-écologique n’en était pas une : les Gilets Jaunes ne réclamaient pas de pouvoir continuer à mettre à sac la planète ; ils réclamaient simplement la justice et l’égalité, sur le plan fiscal notamment, elleux qui sont majoritairement issus d’endroits où ils n’ont d’autre choix que de prendre la voiture pour aller travailler et tenter, tant bien que mal, de survivre. Et, à travers ce geste, ils dévoilaient l’injustice qu’il y avait à les pénaliser elleux qui, répétons-le, n’ont d’autres choix que de prendre leurs voitures, alors que dans le même temps les Etats laissent les plus grands pollueurs de la planète (Nestlé, The Coca-Cola Company, PepsiCo, Tim Horton’s, McDonald’s, mais aussi Bayer, Total, Exxon, BP, Shell, ou encore les multinationales de l’industrie de la viande comme JBS, Cargill et Tyson) continuer à détruire impunément l’écosystème et ses habitants, protégés par le pouvoir de l’argent.

J’ai aussi constaté que les revendications des Gilets Jaunes ne s’arrêtaient pas là : ils réclamaient plus de justice sociale en général, que chacun puisse vivre dignement, mais aussi la démission de Macron, ou encore davantage de prise du corps politique sur les lois et décisions qui le gouvernent, autrement dit : une vraie démocratie, débarrassée de l’actuelle oligarchie au pouvoir. Le samedi 16 mars 2019, le slogan le plus chanté sur les Champs-Elysées n’était pas même "Macorn Démission !" mais un sobre et limpide "Révolution !".

Deux semaines m’ont par ailleurs suffi à déjouer le premier piège médiatique tendu au mouvement des Gilets Jaunes qui en montrait soigneusement et répétitivement les éléments fascistes -car il y en avait, il faut bien le reconnaître- et certaines de leurs actions odieuses (comme la dénonciation de six migrants cachés dans la cuve d’un camion dans la Somme) jusqu’à donner à l’ensemble du mouvement une allure de mouvement droitier, à tendance raciste, homophobe, puis -on l’apprendra ensuite- antisémite. Or, en se documentant un tant soit peu, en lisant des articles, des témoignages, en écoutant des documentaires sonores, en regardant des vidéos en ligne et, surtout, en mettant un pied dans les manifestations ou sur les ronds-points, on voit bien que la réalité est toute autre : s’il y a bien des éléments fascisants dans le mouvement, ils y sont extrêmement minoritaires, et en aucun cas représentatifs de l’ensemble des personnes impliquées. Par ailleurs, on peut constater sur le terrain un très net recul de la présence de ce type d’individus et groupes entre le début du mouvement et maintenant, notamment, il faut bien le souligner, grâce à la présence des groupes antifascistes et à leur vigilance de tous les instants. Deux constats donc : une présence de l’extrême droite ultra-minoritaire, et en recul constant depuis le début du mouvement.

Ce dont je me suis aussi rendu compte en allant dans les manifestations, c’est que le caractère composite et hétérogène du mouvement en est une force et non une faiblesse. Des individus issus de traditions politiques différentes, parfois adverses, se retrouvent à tenir un même lieu face aux forces de police, à lutter ensemble contre un ennemi commun que tout désigne -et ce ne sont clairement pas les migrants-. Cette expérience territoriale commune, ces pratiques collectives de lutte, de solidarité, d’organisation du quotidien mais aussi des actions et du soutien aux camarades, créent non seulement des liens forts entre les un.e.s et les autres, mais aussi le sentiment d’une puissance collective, capable d’agir sur un réel dont les experts médiatiques s’échinent pourtant à nous répéter chaque jour qu’il ne peut être autre. Enfin, cette mise en présence d’individus aux parcours et traditions politiques différents les contraint à se parler, à se découvrir les un.e.s les autres, à mettre à l’épreuve leurs préjugés non seulement en confrontant leurs arguments mais également en découvrant l’autre dans le quotidien d’une vie, d’une lutte, d’une expérience commune, ce qui est peut-être plus précieux encore.

Malgré tout cela, de nombreux.se.s camarades ont longtemps rechigné à y aller (certain.e.s rechignent encore aujourd’hui). Ils ne pouvaient s’empêcher d’y voir le fascisme avant tout, des électeurs de Marine Le Pen, des foules qui entonnent sans réfléchir les chansons de Dieudonné. Celles et ceux de mes camarades qui, malgré ces réticences, ont fait l’effort d’aller dans les manifestations ou sur les ronds-points ont changé de point de vue : leurs préjugés n’ont pas tenu face à l’épreuve du réel.

Mais d’autres, plus frileux encore, s’en sont tout simplement longtemps tenu.e.s à l’écart, depuis certain.e.s syndicalistes jusqu’aux militant.e.s anarcho-autonomes. Je pense qu’il faut y voir autre chose qu’une inquiétude face au fascisme car cette dernière pousserait plutôt à se rendre dans les manifestations afin d’en expulser les groupes fascistes (comme le groupe fasciste des Zouaves de Paris, qui avait violemment attaqué le cortège du NPA le samedi 26/01/2019).

Non, ce qu’il faut se résigner à y voir, même si cela s’avère coûteux, c’est un bon vieux mépris de classe, le même mépris qui s’affiche quotidiennement sur nos écrans de télévisions, d’une bouche à l’autre à l’unisson, indifféremment d’Emmanuel Macron jusqu’à Luc Ferry en passant par Yves Calvi, Christophe Castaner, Benjamin Griveaux, Raphaël Enthoven, BHL, Finkielkraut, Jean-Michel Apathie, ou encore Christophe Barbier. Tout comme la classe bourgeoise, dont elle a intériorisé certains codes et points de vue, la classe moyenne blanche des centre-villes, militante et éclairée, progressiste et écolo, n’en méprise pas moins les classes populaires blanches des périphéries ou des zones rurales, tou comme elle méprise les classes populaires racisées des banlieues et cités.

On comprendra alors plus aisément que certains militant.e.s de gauche aient eu du mal à être convaincu.e.s par le mouvement des Gilets Jaunes, assaillis par mille questions telles que : d’où sortent-ils ? Pourquoi ne s’en sont-ils pas remis aux grandes centrales syndicales pour organiser les mobilisations ? Où sont les merguez et les saucisses ? Blocages, manifestations non déposées, dans les "beaux quartiers" au lieu de Bastille-Nation, à plusieurs endroits à la fois plutôt que le long d’un seul parcours, parcours s’improvisant d’ailleurs bien souvent au fil de la marche et au gré des envies et intuitions des un.e.s et des autres, mais aussi sabotage, casse d’enseignes capitalistes (Subway, McDonald’s, banques...) et de haut-lieux de la bourgeoisie (Fouquet’s, Ministère de Benjamin Griveaux...), blocages des routes, des péages, des zones commerciales et occupation des ronds-points : quel est ce mode opératoire dont la séquence de Décembre a démontré l’efficacité, qu’une bonne partie de l’autoproclamée gauche, a pu ainsi oublier -ou faire mine d’oublier- de ses propres répertoires d’actions ?

Propos recueillis par Flora Carpentier

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« Gilets Jaunes, colère noire » | Paroles

Les rues de Paris se préparent, ils ont tout barricadé,
parient sur le fait que ceux venant par ici finissent par y canner,
y’a des blindés avec des gaz incapacitants,
des LBD 40 pour faire céder les récalcitrants,
les rues sont quadrillées, la foule éparpillée,
ils nous ont torpillé et ils ont cru qu’on finirait par plier,
dans tous les quartiers des cars de kissedés barrent vite les
avenues et boulevards, sidérant des yeux écarquillés !
La BAC y est comme devant chaque lycée,
donne sans s’affliger des coups sans savoir qui c’est
l’homme qu’ils frappent, matraquent, y’a des mâchoires brisées,
des vies aussi, les civils craquent, les visages sont visés,
les gilets jaunes avisés qu’ils doivent vider les rond-points,
ne plus tourner en rond dans les rues, ne plus traîner dans le coin,
la Police distribue les coups, et Macron les bons points,
on est loin de s’imaginer à quel point les beaux jours sont loin !

Refrain

Gilets jaunes verts de rage, et colère noire,
blancs comme un linge à l’idée de nourrir de faux-espoirs,
rouges de colère face à la terreur du terroir,
aux hommes en bleu qui laissent pour trace une peur bleue dans nos mémoires !
Gilets jaunes, matière grise qui nous sépare
du sommet de la Tour de Pise qui voit rouge comme elle part
à la renverse, on versera le sang des puissants et de leurs clébards,
une sortie de crise via le Grand Débat ? Franchement, des barres !

Les rues de Paris s’enflamment, la Bourse est incendiée,
sans cramer leur QG tu sais que leur pouvoir reste entier,
les vitrines sont brisées, les berlines carbonisées,
les flics visés comme on voit déjà des gens agoniser,
pendant que les uns se voient maîtrisés, et les magasins pillés,
des gamins emportent le butin, de quoi se faire un billet !
Putain ! Dépassés par ce qui se passe les bourgeois sont indignés,
pendant qu’on voit dans les yeux de ceux qui observent des étoiles briller,
les puissants se mettent à prier, va savoir où ils se terrent,
un transpalette fera plier l’immense porte d’un Ministère,
Benjamin Griveaux se tire sans demander son reste, petit père !
En aurait-on fait un martyr ? On ne saura pas, mystère !
Pas une manif qui se termine sans un nouvel éborgné,
sans l’un d’entre nous à terre que des bacqueux viennent tout de même cogner !
Faut-il s’étonner, derrière, lorsqu’un flic se fait boxer,
que la foule tranche en faveur du boxeur sans autre forme de procès ?

Refrain

Les rues de Paris s’remplissent, la police semble hys-
térique, très vite je sens qu’ils s’organisent pour nous nasser,
mais le mot est passé, le projet s’ébruite et on s’est déplacés
par petits groupes dispersés et les flics sont dépassés !
Tous ceux qui se font serrer par les CRS sont tabassés,
après le décès de Zineb, ils ne savent plus quel cap passer,
des gueules cassées, vu que c’est en force qu’ils veulent passer,
pas d’équivalent de violence avant loin par le passé,
17 y ont laissé un oeil, mais je vois pas les tirs cesser,
2000 blessés, je suis stressé, y’a de quoi craindre le pire : le décès !
Les street medics arrêtés, par les flics agressés,
par LBD, GLI, ou bien d’autres joujous à l’essai,
4 mains arrachées, pas moins, et combien de traumatisés
qui ont bien trimé ? Et trop de malheureux dans le coma ! Qui sait
comment se terminera tout ça, quand brûlera l’Elysée,
quand le « premier de cordée », épuisé, se sentira dévisser ?

Refrain (bis)




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