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Du Pain et des Roses

Lutte de femmes

Giscard, président féministe ? Un hommage hypocrite qui réécrit l’Histoire

Après la mort de Valéry Giscard d'Estaing, une déferlante d'hommages hypocrites et mensongers tentent de l'ériger en grand féministe, ayant concédé l'accès à l'IVG pour les femmes. Il est temps de rétablir la vérité sur cette lutte emblématique qui s'est avant tout jouée dans la rue.

jeudi 3 décembre 2020

Photo : Valéry Giscard d’Estaing, aux côtés de Simone Veil, sa Ministre de la Santé.

Un président « réformateur » et « moderne », qui a « révolutionné l’accès à la contraception », qui a « permis aux femmes d’accéder à l’IVG »... Depuis la mort de Valéry Giscard d’Estaing des suites du Covid-19 ce jeudi 3 décembre, les médias traditionnels et les personnalités politiques n’ont de cesse de vanter le bilan septennal d’un homme qui aurait été « visionnaire » et à « l’avant-garde » en matière de droits des femmes. Cet hommage unanime particulièrement hypocrite n’est pas sans rappeler la réécriture faite par le champ médiatico-politique de la bataille pour le droit à l’IVG adopté en 1975 à l’occasion de la mort de Simone Veil en 2017, ministre de la santé sous Giscard.

Disons-le tout net : non, l’accès à l’avortement rendu possible par la loi Veil n’est pas la conséquence d’une soi-disant conscience féministe de Valéry Giscard d’Estaing ni le fait d’une bataille menée par la seule ministre de la santé au parlement. Lorsque Giscard est élu en 1974, la grande vague de lutte ouverte par mai 68 en France est encore toute fraîche. Sa promesse de dépénaliser l’avortement était avant-tout une tentative de coopter un mouvement social qui ne cessait de prendre de l’ampleur : la lutte des femmes pour leur émancipation et le droit à disposer de leur corps, qui s’est traduite par ce qu’on a appelé « la deuxième vague féministe ».

Loin d’être un visionnaire, Valéry Giscard d’Estaing a été acculé par un mouvement revendicatif massif et s’est retrouvé obligé de faire des promesses électorales dans l’unique objectif d’étendre sa base sociale et de canaliser une colère et un combat qui se sont exprimés en premier lieu dans la rue. Rappelons également que la loi Veil, si elle est une première victoire obtenue par un rapport de forces imposé par des milliers de femmes, était loin d’accéder à la totalité des revendications du mouvement féministe.

Cette réforme de 1975 n’inscrit pas l’IVG comme un droit inaliénable pour les femmes dans la loi. L’accès à l’avortement était réservé aux femmes qui pouvaient justifier d’une « situation de détresse ». De plus, la loi Veil limitait le délai d’accès à l’IVG à 10 semaines de grossesse (délai étendu dans les décennies qui ont suivi) et elle laissait aux médecins une « clause de conscience » qui leur permettait de refuser de pratiquer des IVG ! Enfin, cette victoire obtenue par la seconde vague féministe était loin d’être à l’avant-garde en matière de droits des femmes. Car le premier pays à rendre l’avortement légal c’était... l’URSS en 1918, un an après la révolution et plus de 50 ans avait la loi Veil.

Réduire la bataille pour l’accès à l’avortement et le droit des femmes à disposer de leur corps à un seul homme – Valéry Giscard d’Estaing – ou au mieux à deux personnalités politiques – le président et sa ministre de la Santé – c’est un véritable crachat à la figure des militantes féministes qui n’ont eu de cesse de lutter pour l’émancipation et le droit à une vie digne. Ces hommages hypocrites et mensongers invisibilisent les femmes en lutte d’hier et les combattantes d’aujourd’hui, qui continuent à se battre pour un accès à l’avortement libre, sûr et gratuit, contre la fermeture de lits et de centres IVG, quand nos droits les plus fondamentaux ne cessent d’être attaqués.

Alors que les classes dominantes et leurs relais pleurent la mort de Valéry Giscard d’Estaing, président impérialiste qui a renforcé l’intervention de l’armée française en Afrique, nous préférons quant à nous rendre hommage à toutes les femmes qui luttent pour leur droit, à commencer par la poétesse féministe Anne Sylvestre qui nous a quittés il y a quelques jours à peine, et qui chantait des années avant la loi Veil pour le droit à l’avortement.




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