Eux ou nous

Goncourt pour les Gilets jaunes (et pour Nicolas Mathieu)

Jean Baptiste Thomas

Goncourt pour les Gilets jaunes (et pour Nicolas Mathieu)

Jean Baptiste Thomas

La littérature, quand elle est bonne, ne fait pas le portrait du réel. Y compris quand elle se prétend ou que l’on veut la faire passer pour de la « littérature sociale ». En revanche, elle le préfigure ou s’y enfonce, pour mieux l’éclairer.

Un peu plus douze mois après le début du soulèvement, la lecture du roman de Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux, Prix Goncourt 2018 – récompensé dix jours avant le fameux 17 novembre de l’an passé – continue à être une étape nécessaire : non pas tant pour « mieux comprendre le mouvement » mais saisir, différemment, les racines de ce soulèvement, lorsque « le trône a vacillé ». Beaucoup a déjà été écrit sur le très beau roman de Mathieu. Nous n’aborderons, ici, que quelques éléments entrant en résonance avec ce que nous avons déjà pu écrire sur RévolutionPermanente.fr et sur RPDimanche.

Avant de mettre en scène ses protagonistes, qui sont avant tout des antagonistes (entre eux, à défaut de pouvoir l’être contre le capital), Leurs enfants après eux ausculte une réalité qui est un personnage à part-entière : c’est la France du Grand Est qui est le champ d’écriture de Mathieu. Heillange (dans la fiction) fait étrangement écho à cette Hayange, bien réelle, avec sa topographie faite de plusieurs de ces axes, avec une « rue (…) déserte, bordée de médiocres maisons de briques. Les rares vitrines (…) passées au blanc d’Espagne. De l’autre côté, le haut-fourneau [et] sa carcasse résonnante (…). Tout autour (…) une jungle de rouille, un dévalement de tuyauterie, de briques, de boulonnage et de treillis d’acier, tout un fatras d’escaliers et de coursives, de tuyaux et d’échelles, de hangars et de cabines désertes [1] ». Dans son précédent et premier roman, noir sur le fond comme sur la forme, Aux animaux la guerre, polar publié en 2014, Mathieu situe le cœur de l’action au cours d’une fermeture d’usine et le PSE qui va avec. Dans Leurs enfants après eux, cela fait belle lurette que « l’emploi a disparu ». Et quand bien même la narration, scandée en quatre parties distantes de deux ans chacune (1992, 1994, 1996 et 1998), s’articule autour de quatre étés absolument torrides comme seule la plaine de la Moselle peut en accoucher, Mathieu situe l’histoire pendant ce que Guattari a pu appeler nos « années d’hiver », celles du reflux ouvrier et de la contre-offensive du capital qui ont caractérisé le néolibéralisme triomphant.

À son début, le mouvement des Gilets jaunes a été considéré comme incodifiable, ne convoquant pas le champ lexical et discursif traditionnel des luttes, et quand bien même des pans entiers de son répertoire d’action étaient liés à l’histoire du mouvement ouvrier. Mais l’héritage était comme perdu, les Gilets jaunes étant d’autant plus orphelins de ce mouvement ouvrier que ses directions traditionnelles le tenaient à distance, comme le rappellent les débats du mois de décembre 2018 ainsi que les déclarations, à l’époque, d’un Philippe Martinez. Les deux personnages principaux de Leurs enfants après eux, Anthony et Hacine sont, à leur façon, orphelins également : adolescents en rupture de ban avant d’être « mis au ban », comme leurs aînés. [2], condamnés, avant même d’avoir vécu, à un échec scolaire annoncé, assignés au deal, à l’armée ou au précariat, pour exister.

Dans cette vallée où Anthony et Hacine essayent de vivre avec toute la soif de ceux qui ne sont plus des enfants mais pas tout à fait adultes, où tout est affaire de trajet, où « chaque plaisir nécessite du carburant » et qui fait que l’on « en vient à penser comme une carte routière [3] », on survit à crédit, parfois parce qu’il ne reste plus que l’indemnité de licenciement ou le chômage, le plus souvent en se tuant à la tâche, sans pour autant que cela soit suffisant pour joindre les deux bouts : « il vivait déjà sur le fil du rasoir », s’introspecte l’un des protagonistes. « Chaque mois, il gagnait 7 000 balles. Son logement lui coûtait déjà la moitié de cette somme. Il avait sa voiture, l’essence, les clopes, les courses et divers crédits. Au total ça faisait 4 000 balles. Chaque mois s’achevait sur un découvert de 500 balles minimum [4] ».

Pas étonnant, dans ce cadre, que le passé ne dise rien, pas plus à Anthony (« lui aussi en avait ras le bol de toute cette mémoire ouvrière. Elle donnait à ceux qui n’avaient pas vécu cette époque le sentiment d’être passé à côté de l’essentiel. (…) Les hommes du fer et leur bon vieux temps faisaient chier depuis trop longtemps [5] ») qu’à Hacine (« On pouvait faire comme son père, se plaindre et en vouloir aux patrons, passer son temps à quémander et faire le compte des injustices. Ou bien on pouvait, à son exemple, faire preuve d’audace, d’esprit d’entreprise et forcer le destin [6] ». Et pourtant, « même dans la ville éteinte se [poursuit] une histoire souterraine qui finirait par exiger des camps, des choix, des mouvements et des batailles [7] ». Sur les chaînes des nouveaux secteurs de production, de reproduction et de circulation du capital, les cadences sont toujours aussi abrutissantes [8]. Anthony et Hacine en font la découverte et la cruelle expérience, à mesure où les années passent.

La guerre, qui a effectivement toujours été là, est silencieuse, comme la lutte des classes. Mais, dans ces années 1990 qui servent de cadre au roman, elle se livre à front-renversé. De haut en bas. Et Anthony et Hacine, du haut de leur adolescence, y réagissent mais de façon horizontale, transversale, destructive autant qu’autodestructrice, ne considérant pas même ces « Wendel » qui, eux, ne les ont pas oubliés, les fils de prolos. C’est bien pour cela que les anciens maîtres-des-forges, toujours présents et toujours tout-puissants, à Heillange, ont fait construire une statue de Vierge qui, elle, se dresse au-dessus d’eux [9], les « obscurs, les petits, les sans-grades ».

Le dénouement se donne à voir sur un parking désert de supermarché, non-lieu par excellence à moins qu’il ne soit investi ou resignifié d’une identité retrouvée. Anthony et Hacine, dans la quatrième et dernière partie du roman, la cherchent, de façon à reconstruire un « on », ce « pronom [qui devrait être] dans toutes les bouches [10] », condition sine qua non d’une existence soutenable ou, du moins, comme le promet la phrase de conclusion, d’une « effroyable douceur d’appartenir » [11]. Loin d’avoir écrit un roman édifiant, promettant le soleil radieux d’une lutte finale, Nicolas Mathieu propose un horizon en commun, envers et contre tout. Nous n’avons pas le choix. C’est soit avec Wendel, soit être aux côtés d’Anthony Casati et de Hacine Bouali. C’est eux, ou c’est nous.

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NOTES DE BAS DE PAGE

[1N. Mathieu, Leurs enfants après eux, Arles, Actes Sud, 2018, p.87

[2C’est leur destin final, à l’instar de celui de Patrick Casati, le père d’Anthony. « Si vous sortiez des clous, la société disposait de tout l’outillage pour vous mettre définitivement hors-jeu. Des juristes et votre banque organisaient ça très bien. Une dette à six chiffres et il ne vous restait plus qu’à attendre la fin au bistrot, en buvant des coups avec d’autres connards de la même espèce. Évidemment, Patrick Casati n’avait pas la moindre excuse. Toute sa vie, il s’était montré borné, alcoolo et brutal. Le résultat n’en demeurait pas moins stupéfiant. La mise au ban sans appel ». Ibid., p.299

[3Ibid., p.135

[4Ibid., p.421. Hacine considère, dans le texte, que « le salariat avait (…) quelque chose de rassurant, au début, par rapport aux aléas du business. Et puis il avait bientôt compris que ces sommes dérisoires n’étaient pas un début, mais le rythme de croisière des honnêtes gens. Vous commenciez alors à calculer en caddies, ou à comparer le montant de votre assurance habitation et le prix d’un séjour aux Baléares. La vie devenait cette suite de prévisions, de rognages minuscules, de privations sans douleur compensés par des plaisirs toujours insuffisants ». Ibid., p.347

[5Ibid., p.172

[6Ibid., p.222

[7Ibid., p.137

[8Voir notamment Ibid., p.416-417

[9Ibid., p.135

[10Ibid., p.406

[11On songera à ce que suggère Laurent Jeanpierre à propos du mouvement des Gilets jaunes :« le mouvement est ainsi parvenu à reconstruire un “nous” populaire qui s’était effacé, en grande partie à cause de la désindustrialisation de la ville dans les années 1980 et 1990 ». L. Jeanpierre, In girum. Les leçons politiques des ronds-points, Paris, La Découverte, 2019
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