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Grande distribution : « leur objectif principal, c’est le chiffre d’affaires »

Guilhem, représentant syndical, travaille dans un entrepôt pour une marque de supermarchés hard-discount. En plein cœur de la crise, il témoigne des logiques de rentabilité à l’œuvre dans un secteur essentiel à la survie de la population, et de la nécessité pour les travailleurs de créer un rapport de force pour faire passer nos vies avant leurs profits !

jeudi 26 mars

Leur objectif principal, dans la Direction Régionale, c’est ce que ça va leur rapporter en termes de chiffre d’affaires. A partir de l’Italie, ils ont fait des analyses très précises des résultats économiques sur comment ça se passerait, avec les différentes phases, l’impact des décisions gouvernementales sur les pics de consommation… Ils estiment que le chiffre d’affaires va être augmenté de 20 %. Eux ils sont dans une phase de croissance potentielle économique, avant peut-être une récession. Pour notre directeur régional, il s’agit donc d’organiser le travail entre d’un côté le risque de « pénurie » de salariés, qui vont éventuellement rentrer chez eux pour garder les enfants, qui n’ont éventuellement pas envie de prendre de risques inconsidérés… et, de l’autre côté, en étant suffisamment organisés pour approvisionner les magasins et faire de la vente pour faire un maximum de chiffre d’affaires !

La stratégie au niveau local et national c’est de prendre tout un tas de mesure pour que les salarié.e.s restent sur leur lieu de travail. On n’informe pas trop les salariés sur les possibilités de prendre des gardes d’enfants, par exemple. Sur l’entrepôt, comme on est organisés et qu’on a beaucoup communiqué à ce sujet, les gens étaient au courant de leurs droits donc ils ont pris les devants, et la direction a juste fait le tour des salariés pour savoir qui prendrait des jours pour les gardes d’enfants.

Mais selon les magasins, ça va être très différent. Dans le hard-discount le nombre de personnes en magasin est ric rac même en temps normal, pour être au maximum de la productivité. Comme il y a moins de salariés que dans un supermarché normal, ça se compense par beaucoup de modifications d’horaires, de plannings, de compensations d’absences, de mutation de magasins en magasins, de petits dépannages, de déplacements, etc. C’est pour ça qu’il y a plus d’accidents du travail et de maladies professionnelles dans le hard-discount.

Là, il y a tout un tas de mesures qui sont prises dans le sens de la souplesse de l’organisation du travail. Les horaires ont été complètement revus et la direction a passé tout un tas de directives en lien avec les mesures du gouvernement, comme le fait que les plateformes logistiques puissent être ouvertes 24h/24, 7j/7. On prend plus en compte les difficultés du salarié, alors que d’habitude les plannings changent tout le temps… Mais c’est avant tout pour répondre aux difficultés du magasin : comme on veut que les gens soient là, on prend un peu plus en compte leurs besoins pour l’organisation de vie de famille, etc. On voit la gêne de la direction, car ils savent qu’ils ont besoin des salariés sinon le magasin n’ouvre pas.

Il y a aussi tout un tas de dispositifs complémentaires qui ont été mis en place. Par exemple, comme les étudiants n’ont plus cours à la fac, on propose aux étudiants qui font des temps partiels de faire des aménagements de contrat pour qu’ils fassent un temps plein. Ils ont aussi ouvert les vannes de l’intérim, alors qu’on ne faisait plus trop d’intérim, avec une politique de CDI. Il y a aussi eu une ouverture des discussions pour faire des partenariats avec des entreprises en chômage partiel pour récupérer leurs salariés le temps de la fermeture...

Pour ce qui est des mesures de protection des salariés… Ce qu’ils ont mis en place tout de suite c’est le télétravail. C’était personne pour nous. Tu ne peux pas en entrepôt, en magasin, télétravailler ! C’est au siège, dans l’administratif, qu’une partie des employés et des cadres peuvent se mettre en télétravail. C’est secondaire, si ce n’est que du coup, l’encadrement n’est même pas sur le terrain…

On a aussi eu un rappel sur les gestes barrière. On te fait passer l’information, puis on te dit chaque individu se démerde un peu pour les respecter ! Début mars on a eu du gel hydroalcoolique, celui qui était vendu en magasin a été bloqué pour les salariés. On a aussi eu les gants de boulangerie utilisés par les employés dans les magasins qui font du pain, et on nous a distribué des lingettes désinfectantes. Comme il n’y avait pas de masques, il y a eu un discours comme quoi ce n’était pas nécessaire… Quand on ne peut pas distribuer le matériel on dit qu’il n’est pas forcément nécessaire !

Cette semaine ont été mises en place des vitres en plexiglass pour protéger les caisses. Des masques commencent à arriver en petite quantité. Ce sont des masques jetables et périssables, mais on nous a présenté ça en nous disant « ils vont arriver en magasin, mais il faut que le salarié garde précieusement le sien parce qu’on est pas sûr d’en avoir un autre ». Alors que ça ne protège que pendant 4 heures ! C’est plus un effet psychologique pour que le salarié se sente protégé même s’il ne l’est pas. Il y a aussi ce jeu-là. Comme on est incapable d’avoir un environnement protecteur pour le salarié, on va lui donner l’illusion qu’il est protégé pour qu’il puisse continuer à travailler.

Chez les salariés il y a une grosse interrogation sur les risques qu’on prend. On sait que les mesures sont pas adaptées, parce que tout le monde doit être confiné, mais dans les supermarchés c’est loin d’être toujours strict ! Le directeur régional n’a pas pris de mesures pour véritablement compter les clients et ne met pas les moyens en termes de personnel. Il va y avoir des différences de magasin en magasin. La concurrence exige par exemple qu’il n’y ait qu’une personne par caddie pour limiter l’accès, mais nous ça va être toute la famille qui va venir faire ses courses.

Sur l’entrepôt, on a essayé de faire une information spécifique dès le début pour les salariés « à risque » parce que ce n’était pas prévu par la direction : on nous a dit « c’est aux salariés de faire les démarches, c’est pas à nous de les informer ». On a fait plusieurs interventions ensuite, et dernièrement un gros tour pour demander des masques. Le fait de demander une réunion extraordinaire dès le début de la crise, de pousser, d’exiger, d’obliger la direction à faire des points réguliers, tout ça a créé une pression. Pour nous calmer, la direction a commencé à distribuer des masques. Car ils savent que s’il y a un cas de Coronavirus sur l’entrepôt, il est très possible que les salariés exercent leur droit de retrait. Ça a été évoqué par le secrétaire du CSE. Il y a aussi eu une pression au niveau national pour prendre des mesures de protection plus « voyantes ». On sait que ça inquiète la préfecture. Ils veulent que les supermarchés restent ouverts pour que la population ne soit pas trop alarmée. J’ai eu un appel de la sécurité intérieure pour me demander comment ça se passait, si les salariés avaient besoin de masques, voulaient exercer leur droit de retrait. Il faut que les salariés soient exigeants. S’ils sont pas exigeants il y aura beaucoup de choses qui vont passer à l’as.