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Une rentrée convulsive

Grenelle des professeurs : la promesse fumeuse d’une revalorisation salariale

Interrogé par le JDD à quelques jours de la rentrée scolaire, le ministre de l’Education Nationale a annoncé le lancement d’un « Grenelle des professeurs », dans l’objectif d’aborder la question des conditions de travail et de la rémunération des enseignant.e.s. Une tentative, pour le ministre, de redorer son blason et de contenir la colère des enseignant.e.s, laissés seuls face à l’absence d’un véritable plan de gestion de la crise sanitaire dans les établissements scolaires.

lundi 7 septembre

Crédits photos AFP

« Je lance un Grenelle des professeurs : d’ici à octobre, nous discuterons de la hausse des rémunérations pour 2021, grâce aux 400 millions d’euros supplémentaires obtenus ». Alors que de nombreux enseignant.e.s et représentants de parents d’élèves s’inquiètent, à la rentrée 2020, de l’incidence de la réouverture des écoles sur la reprise de l’épidémie de Covid-19 et dénoncent la faiblesse du protocole sanitaire, l’annonce de Jean-Michel Blanquer a tout d’une manœuvre pour contenir le risque d’une explosion de colère au sein de l’Education Nationale.

La revalorisation des salaires, un serpent de mer pour faire taire la contestation

Dans l’objectif d’assurer, selon ses souhaits, une rentrée « aussi normale que possible » - et donc, sans aucune prise en compte des difficultés liées à la crise sanitaire - le ministre a ainsi renouvelé la promesse d’une revalorisation salariale, déjà maintes fois évoquées sans jamais être mise en place. Ce n’est en effet pas la première fois que le ministère promet l’augmentation des salaires pour tenter d’étouffer la colère dans l’Education Nationale : déjà, dans le cadre de la mobilisation historique contre la réforme des retraites, le ministre annonçait en janvier une enveloppe de 500 millions d’euros pour augmenter les salaires des enseignant.e.s

La revalorisation salariale est en effet une demande forte des enseignant.e.s en France, dont le salaire est, en moyenne, inférieur à celui de leurs voisins européens et en-dessous de la moyenne dans les pays de l’OCDE. De même, le gel du point d’indice depuis 2010 a provoqué une baisse importante du pouvoir d’achat des enseignants, estimée autour de 15 %. C’est ainsi sur la question de la revalorisation des salaires que des collectifs enseignants, tels que les Stylos Rouges, très actifs dans les mouvements (réformes des retraites, E3C…) et sur les réseaux sociaux, se sont formés.

Une mesure au conditionnel, couplée à une « transformation » du métier

Toutefois, il est difficile de penser que ces promesses de revalorisation revêtiront une réalité pour les enseignants. On constate qu’entre janvier et août, 100 millions d’euros ont déjà disparu de l’enveloppe promise par le gouvernement. De même, syndicats et collectifs enseignants pointent que « la revalorisation sera liée à des évolutions du métier voulues par le ministre ». Dans son interview pour le JDD, Jean-Michel Blanquer évoque en effet, parmi les autres objectifs du Grenelle des professeurs, la question de la « transformation profonde du système éducatif » et de sa « modernisation », qui passe par des réflexions sur la « gestion des ressources humaines » et la « place des enseignants dans la société ».

Un programme qui incite à penser que si revalorisation salariale il y a, celle-ci s’accompagnera d’une multiplication des tâches, dans l’esprit des précédentes mesures prises par le gouvernement. En plus de la deuxième heure supplémentaire, qui ne peut plus être refusée dans le second degré depuis la rentrée 2019, le ministre a en effet déjà fait passer deux décrets permettant la mise en place des cycles de formation pendant les vacances scolaires, ainsi qu’un réaménagement des cycles de vacances. C’est aussi ce qu’avait annoncé Emmanuel Macron en janvier, précisant que la revalorisation des salaires s’accompagnerait d’une transformation du métier.

Or, comme le pointe Frédéric Rolet, secrétaire général du SNES-FSU (principal syndicat enseignant), une augmentation de salaire qui s’accompagne d’une augmentation des tâches et/ou du temps de travail n’est pas une augmentation de salaire : « Dans tous les métiers, si vous travaillez plus, vous êtes payé plus, c’est de la rétribution ». Ainsi, l’enveloppe de 400 millions d’euros, déjà insuffisante pour revaloriser durablement le salaire des 860 000 enseignant.e.s français.e.s, pourrait inclure le financement d’heures supplémentaires et de formations.

Faire oublier la gestion chaotique du ministère Blanquer et une nouvelle étape de franchie dans la destruction du service public d’éducation

Jean-Michel Blanquer ne s’en cache pas : largement désavoué par les enseignant.e.s., dont 55 % se disent « pessimistes » à la rentrée 2020, le Grenelle vise avant tout à leur faire reprendre confiance en l’institution. Comme le souligne Mattea Battaglia dans un article paru dans le Monde, le Grenelle est une opération de « reconquête » des enseignant.e.s, mais vise aussi à redorer le blason du ministre de l’Education Nationale, largement terni par la gestion chaotique de la fermeture, puis de la réouverture, des établissements scolaires. Plutôt que de rester dans les mémoires comme le « ministre du Covid », Blanquer apparaîtrait ainsi comme le sauveur qui, après des années de gel de point d’indice et de perte de pouvoir d’achat, aurait relevé le niveau de rémunération des enseignant.e.s.

Au-delà de la volonté de se refaire une image, le Grenelle des professeurs, s’il a lieu, va être l’occasion, pour le ministre, de mettre en œuvre les derniers éléments de la politique qu’il porte depuis son arrivée au ministère. Le Grenelle peut ainsi être l’occasion d’acter le recrutement des enseignants par les chefs d’établissement, une des mesures fortes portées par le ministre. Car le Grenelle n’abordera pas que la question des rémunérations : le ministre évoque conjointement la « modernisation » de l’école, une nouvelle « gestion des ressources humaines » et des progrès dans le domaine du numérique. Difficile de ne pas voir dans ce vocabulaire la poursuite de la destruction du service public d’éducation pour y importer le modèle du secteur privé.

Afin de mettre en place cette politique, le ministre compte s’appuyer sur le dialogue social avec les organisations syndicales. En ce sens, ce dernier appelle à des négociations à partir du mois d’octobre. Une tentative de coopter la colère latente et profonde qui couve au sein de l’Education Nationale et qui s’est notamment exprimée lors de la réforme du bac, le mouvement des stylos rouges et la lutte contre la réforme des retraites. Une méthode récemment utilisée par ce même gouvernement, avec le Ségur de la santé, pour canaliser la colère des personnels de santé. Mais, derrière les promesses et communications du gouvernement, le plan n’a rien promis d’autre qu’une accentuation des logiques et attaques néolibérales au sein de l’hôpital. C’est la même logique qui semble aujourd’hui à l’œuvre par Blanquer. Il est dés lors évidents que les enseignants et leurs organisations, ici syndicales, doivent refuser le jeu du dialogue social du gouvernement, qui n’apportera aucune réponse face à la crise au sein de l’Education, si ce n’est son accentuation.

Au contraire, face à ce gouvernement qui organise depuis le début du quinquennat la continuité de la casse du service public d’éducation et qui se prépare à nous faire payer la crise, l’urgence est celle d’un plan de bataille permettant d’établir un rapport de force contre ce dernier. A deux ans des élections présidentielles, il ne faut pas oublier les ambitions politiques de Jean-Michel Blanquer, qui s’est déjà vu accordé un ministère supplémentaire lors du remaniement. Réussir son Grenelle dans le sens des ambitions portées par le gouvernement d’Emmanuel Macron, en « dégraissant le mammouth » tout en ouvrant au maximum le secteur aux entreprises privées, pourrait alors devenir un tremplin vers des fonctions plus prestigieuses que le ministère de l’Education Nationale et de la Jeunesse et des Sports.

Pour le « bien être » des enseignant.e.s, augmenter les salaires, mais aussi donner à l’école les moyens nécessaires

L’augmentation des salaires est une demande légitime des enseignant.e.s. qui attendent des mesures concrètes, et non des promesses de revalorisation au conditionnel, qui ne concerneraient qu’une partie des enseignant.e.s, soit en début de carrière, soit les plus « méritant.e.s ». De même, dans un contexte de crise sanitaire, couplée à une crise économique de plus en plus profonde, l’augmentation des salaires ne peut être la seule réponse apportée aux enseignant.e.s. Car aborder uniquement la question des salaires, c’est faire mine d’ignorer une problématique centrale dans l’Education Nationale : la dégradation profonde des conditions d’apprentissages pour les élèves et de travail pour leurs professeur.e.s.

Parallèlement à l’augmentation des salaires, il apparaît ainsi urgent que des investissements massifs soient dédiés à l’école afin de lui fournir les moyens matériels et humains nécessaires à la poursuite de l’enseignement, que ce soit en temps de crise sanitaire ou dans la gestion quotidienne de l’école. Cela passe, par exemple, par la réduction des effectifs et l’ouverture de classes supplémentaires, par l’embauche de personnels qualifiés pour répondre aux besoins des élèves et de leurs familles, par l’acquisition de matériel suffisant et adapté à la situation, que ce soit du matériel informatique et des stylos ou des masques pour tou.te.s aujourd’hui.

En effet, l’argument de la crise économique et du coût de l’éducation ne tient pas alors que le gouvernement, dans le cadre de son « Plan de relance », accorde plus de 100 milliards d’euros aux entreprises privées. Dans un contexte de pandémie mondiale, où les difficultés économiques aggravent les conditions de précarité pour les plus pauvres, il apparaît en effet de plus en plus scandaleux que les secteurs publics de la santé (500 millions d’euros) et de l’éducation (400 millions d’euros) servent de réservoir pour financer les aides aux entreprises à travers des politiques austéritaires.




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