^

Notre classe

MA CITÉ SCOLAIRE CRAQUE !

Grève à Bergson « Nous voulons des réponses éducatives, pas du sécuritaire »

Angelo*, qui travaille au lycée Bergson-Jacquard, a répondu à nos questions concernant le début de cette mobilisation massive des personnels du lycée Bergson-Jacquard, rejointe par les personnels du lycée Rabelais qui partagent les locaux. Après le drame de l’élève poignardé en novembre et sur fond de crise sanitaire gérée de façon erratique, cette cité scolaire cumule des dysfonctionnements qui font craindre une augmentation des risques psycho-sociaux pour les personnels. Ils demandent que des mesures soient prises pour assurer l’accompagnement des élèves et la santé des personnels.

jeudi 7 janvier

Propos recueillis par Manu Révo.

Révolution Permanente : Le lendemain du retour des vacances de Noël, un appel pour une «  journée cité scolaire morte  » a été lancée dans votre établissement. Pourquoi ?

Angelo* : Cette journée est le résultat d’une accumulation de difficultés qui provoquent un mal-être général dans l’établissement. Beaucoup de collègues (profs, vie scolaire, agents) sont à bout. Il fallait dire stop massivement, et on a réussi à le faire avec plus de 70% des profs et vies scolaires en grève sur la cité scolaire Bergson, et des collègues de Rabelais nous ont rejoints. C’est une mobilisation réussie, d’autant plus que, dans la situation actuelle, les luttes peinent à se développer du fait de cette lourde chape de plomb installée par la gestion gouvernementale de l’épidémie. Cette journée de grève ne fait aucun doute sur notre capacité de mobilisation pour créer un rapport de force avec l’académie.

RP : Quelles sont les raisons de la colère ?

A* : Il y a une vraie question de mal-être au travail lié à des dysfonctionnements et des rapports avec la direction qui sont devenus extrêmement compliqués. La crise générale de la société se retrouve dans les établissements scolaires et elle exacerbe les fragilités présentes auparavant. A Bergson, on accueille un public socialement fragile, et si on voulait offrir une vraie école publique de qualité, on aurait des moyens pour proposer aux élèves un vrai accompagnement social et éducatif. Ce n’est pas le cas, on a des indicateurs effarants, qui sont alourdis par les contraintes sanitaires et celles liées à l’accueil du lycée Rabelais. S’ajoute à cela la fusion récente (janvier 2019) entre la cité scolaire Bergson et le site des BTS Jacquard qui a créé une structure énorme, ce qui rend la gestion extrêmement difficile. La mauvaise gestion de la crise sanitaire a été l’accélérateur d’une crise qui était déjà sous-jacente dans notre établissement. On a supporté l’an dernier, au moment du premier confinement, un décalage complet entre ce que les personnels demandaient et une direction qui était dans le déni total de cette crise sanitaire et refusait de prendre des mesures appropriées pour assurer la sécurité de toutes et tous. On a dû batailler, par exemple, pour avoir des réunions en distanciel, y compris pour les personnels vulnérables. Ça nous a demandé une énergie considérable de faire appliquer des consignes pourtant préconisées par le Ministère, qui n’a pourtant pas imposé de protocole lourd. Le premier confinement a été très compliqué à vivre : les élèves comme les personnels se sont du jour au lendemain retrouvés isolés, et il n’y a eu aucune anticipation. Le fossé entre la direction et les personnels s’est alors encore approfondi. Au retour du confinement, en mai, on s’est retrouvés avec une gestion encore plus erratique, au jour le jour, dans la précipitation constante. Nous savions bien que la rentrée de septembre 2020 ne serait pas classique, nous avons donc demandé en juin à la direction qu’une réflexion et des concertations soient mises en place pour anticiper la rentrée. Et nous n’avons rien obtenu, ni bilan pédagogique, ni projets éducatifs, ni moyens supplémentaires pour accompagner des élèves majoritairement fragiles que nous n’avions pas vus depuis plus de 3 mois. Les enseignants ont dû se débrouiller. La seule chose qui nous a été proposée c’est de prendre des heures supplémentaires pour accompagner les élèves. D’une part cette mesure est inégalitaire parce qu’elle ne s’adresse pas à tous les élèves, et d’autre part, nous avons déjà du mal à supporter nos journées, elles sont épuisantes, comment peut-on nous demander de travailler plus ?

RP : Jean-Michel Blanquer affirme que "le protocole sanitaire a fait ses preuves". Quel est votre sentiment à ce sujet ? La gestion de la crise sanitaire est-elle un des facteurs de votre mobilisation ?

A* : Contrairement à ce que dit Jean-Michel Blanquer, le protocole sanitaire n’a pas « fait ses preuves ». En septembre, nous avons dû batailler pour avoir du gel hydroalcoolique, nous avons également dû batailler pour obtenir une demi-journée banalisée pour organiser de façon concertée la continuité pédagogique. Rien de ce que nous avons proposé n’a été mis en place, la direction nous a imposé son plan, et il a fallu 3 semaines chaotiques pour le mettre en place. Concrètement, chaque jour, nous n’avions pas les bons emplois du temps, l’organisation des salles était incompréhensible, aucune enquête n’a été faite auprès des familles pour connaître les besoins en matériel des élèves alors que nous l’avions demandé en juin. Aujourd’hui encore, en décembre, nous devons regarder Pronote tous les jours pour savoir dans quelles salles donner cours. C’est usant. Il arrive que les salles soient trop petites et que nous ne puissions pas faire respecter la distanciation. On a l’impression, en plus des difficultés organisationnelles quotidiennes, de porter une responsabilité bien trop lourde. Cette situation a contribué à exaspérer les personnels, rendant leurs conditions de travail encore plus difficiles.

RP : Vos collègues du lycée Rabelais, dont les locaux insalubres à Porte de Clignancourt ont soudainement fermé en février dernier, sont solidaires dans votre lutte pour de meilleures conditions de travail. Vous partagez les mêmes problématiques ?

A* : L’accueil du lycée Rabelais a débuté en mars à Bergson, dans un chaos généralisé, entre précipitation et début de crise sanitaire. Là encore, nous souhaitions que cette nouvelle année débute de façon plus cadrée. Là non plus, nous n’avons pas été entendus. Aucun moyen supplémentaire, ni en vie scolaire, ni en dotation horaire, ne nous a été alloué pour accueillir l’équipe de Rabelais et ses 350 élèves en plus de nos 1300 élèves et étudiants. Il a fallu débuter la nouvelle année scolaire comme si de rien n’était, bien que la situation sanitaire soit inquiétante. La rentrée a été très difficile pour tout le monde. Les enseignants de Rabelais sont forcés de travailler sur plusieurs établissements, les élèves doivent aller sur les structures sportives de la Porte de Clignancourt, la vie scolaire est géographiquement scindée en 2 dans les locaux, certaines parties de l’établissement ne peuvent être surveillées, etc. Cette organisation a compliqué le quotidien et amené des problèmes supplémentaires pour les élèves et les personnels. Dès septembre, les collègues ont signalé des tensions palpables entre élèves, souvent dues à la mise en place d’une organisation peu cohérente et à un manque de personnels de vie scolaire. Les tensions se sont amplifiées, il y a eu des dégradations dans le lycée, jusqu’au vendredi 13 novembre où il y a eu 3 incidents et cette bagarre très violente dans les couloirs entre 2 élèves. Trois jours après, l’un des 2 lycéens était blessé et hospitalisé, son pronostic vital était engagé. Aujourd’hui, il est encore en soins et aura des séquelles. Parents et enseignants ont immédiatement exprimé leur colère face à l’escalade d’incidents dont la direction ne semblait pas avoir pris la mesure. Ses décisions ont alors été les suivantes : les élèves ont été libérés, les enseignants ont été réunis et un courrier a été envoyé pour informer de la situation. Si une cellule psychologique a été mise en place, les cours, eux, ont repris normalement dès le lendemain matin. Avec les collègues de Rabelais, nous partageons le même espace de travail et subissons les mêmes dysfonctionnements. Nos revendications sont liées.

RP : Les vies scolaires ont-elles, elles aussi, manifesté leur ras-le-bol face à cette situation ?

A* : Dans ce contexte, les vies scolaires des 2 lycées ont été dans une situation de forte pression. Elles ont d’ailleurs entrepris de travailler ensemble là où rien n’a été mis en place pour que le travail soit mutualisé, pourtant les problématiques quotidiennes sont les mêmes, dans un même lieu. Les réalités du terrain ne sont pas prises en compte, il n’y a pas de moyens supplémentaires alors que le climat scolaire est extrêmement tendu. Les AED ne sont pas consultés, ni pour l’organisation quotidienne de leurs tâches, ni pour l’application des consignes sanitaires qui ajoute des tâches à leurs missions (port du masque, nettoyage des mains, etc.) déjà très étendues. C’est aussi pourquoi, le 1er décembre, les AED étaient déjà grévistes à près de 100% sur les 2 établissements, et qu’ils nous ont rejoints dans la grève mardi, avec les CPE. Les vies scolaires sont sous pression permanente pour gérer des flux et le protocole sanitaire, leur rôle éducatif est rendu impossible, et même parfois nié. Les AED courent partout du matin au soir, et les CPE compensent l’absence d’anticipation en gérant les difficultés sociales et scolaires grandissantes des élèves qui sont dans le sillage de la crise sanitaire.

RP : Quelles réponses ont été apportées par le rectorat pour que le climat scolaire s’apaise ?

A* : En réalité, ce sont uniquement les tensions entre les élèves des deux établissements qui ont été pointées pour justifier les incidents, et la réponse du rectorat a été purement sécuritaire : 7 personnels de la Brigade Régionale de Sécurité ainsi que l’Equipe Mobile Académique de Sécurité ont été postés dans l’établissement. Cette approche n’apporte pas de solution, les collègues de Rabelais ont d’ailleurs exercé un droit de retrait, avec le soutien des parents, tant le climat est délétère dans l’établissement. Dans les deux semaines qui ont suivi ce drame, malgré la présence de l’EMAS et de la BRS, il y a eu une recrudescence d’incidents : des vols, des bagarres, des départs de feux dans l’établissement, des salles mises à sac… Nous voulons des réponses éducatives pour les élèves et un accompagnement pour les équipes, pas du sécuritaire. Nous avons repris les cours, encore une fois comme si de rien n’était, sans avoir d’informations précises sur les élèves concernés, menacés, ou en garde en vue donc absents, ni sur ceux qui ont changé d’établissement dans l’urgence parce qu’ils avaient peur… Tout le monde était inquiet et à bout. La période a été particulièrement difficile. Les collègues ne se sont sentis soutenus ni au niveau local, ni par le rectorat, ils ont géré seuls le retour des élèves. La mise cause du non-professionnalisme des contractuels et l’absence de projets des titulaires revient sans cesse, c’est très pesant pour le moral.

Le climat actuel global dans l’Education nationale est semblable à ce que nous vivons quotidiennement sur notre lieu de travail : le sentiment d’être sous pression permanente, méprisés, jamais écoutés. La gestion est autoritaire là où nous voulons de l’éducatif et du pédagogique. Réclamer des conditions de travail dignes laisse malheureusement craindre des sanctions, comme à Bordeaux, à Melle ou ailleurs. Des AED convoqués et menacés de sanctions pour avoir remis en cause l’application et les manques du protocole sanitaire devient fréquent. Ce type d’accusations fait émerger de la méfiance vis-à-vis de l’institution et dégrade encore un peu plus les relations avec les hiérarchies, alors que nous devrions tous travailler ensemble.

RP : La journée de mobilisation a-t-elle eu les effets que vous souhaitiez ? Quelles sont vos revendications et les suites que vous envisagez ?

A* : Notre mobilisation massive cette semaine a été entendue par le rectorat, et nous y serons reçus en audience mardi prochain. Cela fait des années que Bergson formule des demandes fortes, sans être entendu. Aujourd’hui, nous n’attendons rien d’autre que des mesures éducatives : de vrais moyens à la hauteur des besoins de nos élèves fragiles, pour les accompagner du mieux possible vers leur vie adulte. Nous n’accepterons pas de mesures sécuritaires, car elles n’apportent aucune solution, nous l’avons éprouvé ces dernières semaines. Nous demandons un renforcement des moyens de vie scolaire, une réduction du nombre d’élèves par classe car ils sont actuellement 30 en classes de seconde, et c’est beaucoup trop. Nous voulons des mesures structurelles avec un classement en zone d’éducation prioritaire pour que les moyens alloués soient pérennes. Nous n’acceptons pas la stigmatisation de notre établissement et l’unique réponse sécuritaire. Les parents d’élèves sont aussi inquiets que nous de la situation. Nous nous réunissons en assemblée générale en fin de semaine, tous ensemble, pour continuer de construire cette mobilisation conjointe et faire front ensemble. La journée de l’audience sera peut-être une nouvelle journée de grève massive avec un gros rassemblement, nous sommes déterminés.

* Le prénom a été changé.




Mots-clés

Crise sanitaire   /    Education nationale    /    #Monlycéevacraquer   /    Lycées   /    Education   /    Notre classe