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Grève à la RATP : "Trois jours ne suffisent pas, il faut se coordonner à la base pour déborder ce cadre !"

De lundi à mercredi, les conducteurs de bus et de tramway étaient en grève contre le projet de casse des conditions de travail que la direction veut imposer dès cet été. Mais pour gagner, il faut déborder le cadre des journées de grève isolées et les divisions corporatistes, en se coordonnant à la base !

dimanche 29 mai

Rassemblement organisé par l’intersyndicale devant la Maison de la RATP le 24 mai.

A l’origine de la colère à la RATP, le projet de la direction qui anticipe l’ouverture à la concurrence du réseau bus prévue en 2025 pour casser les conditions de travail des machinistes et des conducteurs de tramway dès cet été. Unanimement rejeté par les organisations syndicales, il avait déjà donné lieu à une journée de grève massivement suivie le 25 mars dernier, avec des taux de grévistes à 80% dans certains dépôts. C’est donc sous pression qu’une intersyndicale réunissant la CGT RATP Bus, FO RATP Bus, l’UNSA RATP Pôle Bus, la CFDT RATP, Solidaires RATP et le SAT RATP, soit la totalité des organisations présentes sur le réseau bus et tramway, a appelé à trois jours de grève du 23 au 25 mai.

« Mais on sait très bien que trois jours de grève ne vont pas suffire », explique avec lucidité Yassine Jioua, machiniste au centre-bus de Malakoff et militant CGT RATP Bus. Les taux de grévistes sont importants et atteignent « environ 70% » dans les centre-bus comme celui de Charlebourg, Flandres ou encore Belliard. Mais pour faire reculer la direction, le militant syndical n’en démord pas : « il faut un vrai plan de bataille pour durcir le mouvement, en se préparant financièrement et en allant chercher les collègues du métro et du RER ».

L’échec des négociations démontre le mépris de la direction pour les machinistes

Lundi, l’intersyndicale avait donné rendez-vous aux grévistes à 10 heures à Paris devant l’ex-ministère des Transports désormais rattaché à celui de la Transition écologique. Sur place, quelques centaines de militants syndicaux et de machinistes en grève se rassemblent, pendant que les dirigeants syndicaux sont reçus par des représentants du gouvernement. A l’issue de l’entrevue, le secrétaire général adjoint de l’UNSA Pôle Bus, Mourad Chikh, déclare dépité : « on était dans la négociation, mais l’entreprise a pris un nouveau chemin ».

Les dirigeants de l’UNSA Pôle Bus ont toujours défendu la perspective de trouver un accord avec la direction, en présentant les négociations comme un moyen « d’aller chercher une compensation pécuniaire à l’application de ces nouvelles conditions de travail ». Mais les propositions que la direction a mis sur la table ont été perçues comme un signe de mépris par la grande majorité des machinistes, au vu de l’ampleur de l’attaque contre leurs conditions de travail.

Alors que l’augmentation du temps de travail de 190 heures par an, la suppression de six repos, la généralisation des services en deux fois et la suppression du temps compensateur équivaudraient à « une perte de salaire d’environ 500 euros par mois » selon Hassan, délégué CGT RATP au dépôt de Charlebourg, la direction a proposé une prime mensuelle ridicule de 70 euros, revue à un peu moins de 150 euros après la grève du 25 mars. Une tentative pour acheter à moindre coût la casse des conditions de travail des machinistes, qui provoque la colère à la base.

« Il faut dire aux organisations qui aimeraient signer cet accord en échange d’une contrepartie financière, que nos conditions de travail ne sont pas à vendre ! »

Après l’échec des négociations le 29 avril dernier, date limite pour trouver un accord, la direction souhaite désormais faire passer en force son projet, avec ou sans la signature des organisations syndicales. Face à cette situation, Mourad Chikh (secrétaire général adjoint UNSA Pôle Bus) interrogeait ce lundi devant l’ex ministère des Transports : « on est une centaine à peine, où sont tous les machinistes ? » Avant d’affirmer : « il y a de l’argent, on peut encore manœuvrer sur ces négociations, mais il faut qu’il y ait une mobilisation ». En clair, la stratégie de la direction de l’UNSA consiste encore à appeler à la mobilisation pour faire pression sur les négociations afin d’obtenir une contrepartie financière plus importante.

Or d’abord au-delà de l’aspect financier, la casse des conditions de travail des machinistes va avoir un impact considérable sur la santé et la vie sociale des agents, qu’aucune prime ne pourra venir réparer. « On ne voit plus nos familles, on travaille déjà le samedi, le dimanche... Alors le projet de la direction va empirer les choses », explique par exemple Omar sur le piquet de grève du dépôt de Charlebourg. « Il faut dire aux organisations syndicales qui aimeraient signer cet accord en échange d’une contrepartie financière un peu plus élevée, que nos conditions de travail ne sont pas à vendre » conclut Yassine Jioua.

D’autre part, la mobilisation des machinistes est loin d’être faible comme le prétend le secrétaire général adjoint de l’UNSA RATP Pôle Bus. Au contraire, le 25 mars les taux de grévistes allaient jusqu’à 80% sur certains dépôts et dépassaient ainsi les chiffres record du 5 décembre 2019 contre la réforme des retraites. Cette semaine, les centre-bus en grève à 70% pendant trois journées consécutives du 23 au 25 mai ont encore montré que la colère et la détermination à lutter contre ce projet sont bien présentes à la base.

Par contre ce qui est clair, c’est l’inefficacité de la stratégie défendue par la direction de l’UNSA. La direction a montré, par son mépris, que le « dialogue social » est une illusion et qu’elle ne comprend que le rapport de force. Or, pour la faire reculer il s’agit d’arrêter de chercher à négocier la régression sociale en acceptant la casse des conditions de travail en échange d’une prime. Il faut se préparer à durcir le mouvement non seulement pour le retrait de ce projet, mais aussi contre l’ouverture à la concurrence et pour l’augmentation générale des salaires. Il n’y a qu’avec un tel programme de lutte qu’il est possible d’unifier les travailleurs de la RATP, en ralliant notamment les collègues du métro et du RER.

Pour durcir le mouvement, «  les syndicats doivent aider à alimenter les caisses de grève à coordonner tous les secteurs à la base !

Dans l’intersyndicale, une partie des organisations syndicales comme la CGT RATP Bus défendent une position différente de l’UNSA RATP Pôle Bus, Elles refusent de signer un accord en échange d’une contrepartie financière et affirment qu’il faut durcir le mouvement pour gagner. La CGT RATP Bus affirme par exemple dans un tract son « rejet total et unanime de ce projet », et que « seule une grève plus dure, reconductible, fera plier la direction ».

Le secrétaire général de la CGT RATP Bus, Cemil Kaygisiz explique que « aucune compensation ne pourra réparer l’augmentation énorme de la pénibilité que va engendrer ce projet ». A l’occasion du rassemblement de lundi devant l’ex-ministère des transports, il déclarait : « ces trois jours de grèves ne vont pas être suffisants, et il va falloir qu’on donne de la voix tous ensemble, y compris dans les autres secteurs ».

Une position qui reste insuffisante pour construire réellement le rapport de force sur le terrain. En effet, la plupart des machinistes expliquent qu’après la longue grève de 2019 contre la réforme des retraites, et vu l’augmentation du prix de la vie ces derniers mois, la question financière est le principal obstacle pour partir en grève reconductible. Ainsi, Yassine Jioua, militant CGT RATP au dépôt de Malakoff explique que s’il est clair que trois jours de grève ne vont pas suffire, « les syndicats doivent aider à alimenter les caisses de grève pour préparer à durcir le mouvement ».

Bus, métro, RER : « la direction nous divise en attaquant séparément, il faut répondre tous ensemble ! »

De son côté, la direction entretient la division entre les agents du réseau Bus et les conducteurs de métro et de RER. A l’image du projet de casse des conditions de travail dès l’été 2022 qui ne vise que les conducteurs de bus et de tramway. Ou encore de l’ouverture à la concurrence qui est prévue à partir de l’année 2025 sur le réseau Bus, alors que la date officiellement retenue pour le métro et le RER reste le début de l’année 2040. L’objectif pour la direction est d’isoler les machinistes du reste des conducteurs de RER et de métro qui ont un pouvoir de blocage plus stratégique.

C’est avec la même logique qu’après la journée du 18 février où les travailleurs de tous les secteurs de la RATP (bus, métro, RER, maintenance) s’étaient mis en grève pour les salaires à l’occasion des Négociations Annuelles Obligatoires (NAO), la direction s’empressait de concéder une prime de 300 euros aux conducteurs de métro pour isoler les collègues du bus. Il n’en fallait pas plus pour que FO Pôle Traction, le syndicat majoritaire au métro, se dépêche de diffuser un tract dans lequel il annonçait un « dialogue social renoué », tandis que toutes les organisations syndicales présentes au ferré se se retiraient de l’appel intersyndical à la grève du 25 mars.

Les attaques de la direction contre les conditions de travail au RER ont poussé les conducteurs à entamé un mouvement de grève de 59 minutes deux fois par semaine les lundi et jeudi. D’autre part, au métro la politique répressive contre les agents et les militants syndicaux fait grincer des dents. Cette semaine encore, le personnel de l’encadrement a fait une journée de grève à l’appel du syndicat FO RATP Encadrement, contre la remise en cause du développement des techniciens, maîtrises et cadres.

« On sait qu’après le bus ce sera à notre tour d’être mangés, mais nos secteurs sont cloisonnés, on ne rencontre pas de machinistes et eux ne nous rencontrent pas non plus », explique un conducteur de RER. D’ailleurs, il y a tout à parier qu’une fois que la direction aura réussi à mettre au pas les agents sur le réseau Bus, elle s’attaquera à marche forcée aux conducteurs de RER et de métro. La présidente d’IDF Mobilités, Valérie Pécresse, n’a d’ailleurs jamais caché sa volonté d’accélérer l’ouverture à la concurrence sur le réseau ferré en l’avançant à l’année 2030.

Pour gagner face à Macron et la direction de la RATP : coordination à la base et caisse de grève pour durcir le mouvement

Les organisations syndicales ne peuvent donc pas se contenter d’appeler l’unité et à la lutte sans se donner les moyens d’y arriver. Pour véritablement dépasser les logiques corporatistes, métier par métier, ainsi que les divisions entre les différentes étiquettes syndicales, il faudrait se coordonner à la base en organisant une rencontre pour tous les agents de tous les secteurs, syndiqués ou non. Cela permettrait de discuter de la meilleure manière de convaincre les conducteurs de métro et de RER de ne pas rester en marge du mouvement, en établissant des revendications communes à toute l’entreprise contre l’ouverture à la concurrence et la casse des conditions de travail. Cette union à la base serait un point d’appui pour lutter contre les attaques de la direction, dépasser le cadre que proposent actuellement les organisations syndicales de journées de grève par ci et par là, en même temps qu’ils participent aux tables de négociations, et aussi pour passer à l’offensive en revendiquant de meilleures conditions de travail ainsi qu’une augmentation générale des salaires pour ne pas se contenter des miettes que concède la direction.

Face à cette offensive sans précédents contre les conditions de travail des machinistes de la RATP qui prépare non seulement la voie à la privatisation des transports publics, mais inaugure également le quinquennat Macron II sur le terrain social, en menant une attaque en règle contre celles et ceux qui en 2019 avaient fait trembler leur gouvernement en se battant contre la réforme des retraites. En se coordonnant à la base et en se préparant financièrement à partir en grève reconductible, les travailleurs de la RATP avaient débordé le cadre des journées de grève « saute-moutons » imposé par les directions syndicales, et déclenché, aux côtés des cheminots de la SNCF, la plus longue grève reconductible nationale et interprofessionnelle de l’histoire du pays en paralysant la capitale pendant de longues semaines. C’est avec cette radicalité et cette détermination qu’il s’agit aujourd’hui de renouer pour pouvoir gagner.



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