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Grève chez Safran Nacelles pour les salaires : « après les congés, on veut durcir la grève »

Les travailleurs de chez Safran Nacelles, près du Havre, sont en grève depuis plusieurs semaines. Nous avons interviewé Jenny Grandet, gréviste et déléguée syndicale CGT à Safran Nacelles, fabriquant de nacelles pour les moteurs d’avions.

jeudi 27 octobre

Crédits photos : Jérôme Fichet

Révolution Permanente : Depuis quand êtes-vous mobilisés et quel est l’état de la grève aujourd’hui ?

Jenny Grandet : On a commencé à se mobiliser avec le début des mobilisations nationales, fin septembre, mais on est en grève reconductible depuis mi-octobre, qu’on redéfinit chaque semaine avec les grévistes. On est autour de 10% de grévistes, mais hier plus de travailleurs sont sortis, notamment des services des structures, des bureaux, etc.

RP : Quelles sont vos revendications ?

Jenny : Nous, on demande 3,3% d’augmentation générale des salaires, pour tous. La coordination est restée assez sobre à demander une augmentation tout juste alignée sur l’inflation. On nous demande tout le temps de la rentabilité à deux chiffres, et ce qu’ils donnent ce n’est que des miettes. Nous aurions pu nous aussi demander une revalorisation à deux chiffre, mais beaucoup disent que c’est pas crédible. Mais il n’y a rien de plus crédible, de plus justifié, de plus légitime que ce que l’on demande : juste un partage des richesses qu’on a créé.

RP : Qu’a répondu la direction ? Et quelle était la situation à Safran au niveau des salaires et des conditions de travail ?

Jenny : Au niveau des conditions de travail, depuis le changement de direction les choses s’empirent. Ils ont pris une mise en demeure par l’inspection du travail sur des trucs de base, même l’inspection du travail n’en revenait pas de voir ces choses comme ça chez Safran (sur l’accès aux issues de secours par exemple). Ils courent tellement après la rentabilité qu’il y a une baisse de formation des salariés, des managers, qui sont pris aux dépourvus quand il y a des accidents ou autre car ils n’ont jamais été formés. Il y a une dégradation des conditions de travail depuis quelques années, et à côté de ça une augmentation phénoménale des dividendes. Rien que pour la sécurité et la vie des salariés, il faut absolument endiguer ce système là, c’est plus possible.

Sur les salaires, on a eu 3% d’augmentation en masse en janvier, découpé en 1,2% d’augmentation générale,1,5% d’augmentation individuelle pour ceux qui ont la chance d’en avoir, et le reste concerne les cas spécifiques (femmes, jeunes) et l’impact ancienneté. Puis il y a une mesure unilatérale de la direction en juillet de 1% en masse sous forme "d’augmentation individuelle généralisée" c’est-à-dire des augmentations qui sont pas intégrées à la grille des salaires, donc qui ne touchent pas les travailleurs embauchés après.

RP : Qu’a répondu la direction ?

Jenny : Toujours que des « à côté » : pour annuler un des effets limitants d’un accord de sortie de crise suite au COVID, une sur-revalorisation de la grille d’intéressement de 2% (pour l’année prochaine), 10 actions Safran gratuites par salarié (ce qui doit encore être validé par le CA, et tu perçois pas ça avant 36 mois). En bref, rien de concret pour tout de suite. Au début des négociations, ils proposaient une prime Macron de de 500 euros pour tous les salariés qui ne bénéficieraient pas d’intéressement, la dernière proposition est de 750 euros pour tous les salariés hormis les hauts cadres… Encore du ponctuel. Nous, ce que l’on veut, ce sont des revalorisations salariales, de l’augmentation générale pour tous, pas une simple prime.

RP : Qu’est-ce que vous pensez de ces réponses et quelles sont les perspectives pour la suite ?

Jenny : On veut durcir la grève. Ce mercredi, à la dernière réunion de la direction, aucune organisation syndicale n’a signé ce qu’ils ont proposé, parce que c’est clairement insuffisant. La semaine à venir va être assez spéciale à cause des congés posés et des ponts payés, mais dès la suivante, on aura une réunion d’information syndicale pour voir comment on continue. Sur nos sites, de nombreuses unités assurent des fonctions essentielles et on a un très fort pouvoir de blocage. On fera tout pour y construire des grèves majoritaires.

RP : Beaucoup disent que la lutte des raffineurs a ouvert des brèches à beaucoup de secteurs, on l’a vu avec la date du 18 octobre. Qu’est-ce que vous pensez des dates posées par les directions syndicales en réponse à la colère, notamment du 27 octobre et du 10 novembre ?

Jenny : Pour moi, la confédération n’est pas à la hauteur : on fait une manif puis on rentre chez nous. Ce sont des coups d’épée dans l’eau. J’ai une défiance envers les directions syndicales, car elles laissent plus l’impression de chercher à canaliser et apaiser que vraiment fédérer et construire un mouvement d’ampleur qui aboutirait à une victoire. Ça fait des années qu’on le dit, les grèves saute-mouton on les fait, mais on n’y croit absolument pas, c’est bidon. Et pour les mecs qui ont des petites payes, sur le fil du rasoir tout le temps, c’est pas possible de perdre une journée quand il n’y a pas de perspective. Puis quand une date est lancée comme ça, les patrons prennent leur disposition pour que ça ne perturbe pas la production, ils ont limite l’habitude.

Mais, pour une fois, on n’est pas en train de se mobiliser contre quelque chose, mais pour gagner quelque chose — même si c’est relatif car on se bat pour récupérer le pouvoir d’achat qu’on avait avant.

RP : Il y a aussi une part encore plus offensive dans ces dernières luttes. Par exemple, les grévistes de Total demandaient 10% d’augmentation : 7% pour l’inflation, 3% pour la redistribution des profits records de l’entreprise. C’est un phénomène qu’on constate aussi dans l’aéronautique (Airbus, AIA, Daher, etc.)

Jenny : C’est clair, puis en tant que travailleurs de boites d’aéronautique comme on l’est à Safran, on fait partie des donneurs d’ordre : si nous on n’arrive pas à obtenir ce qu’on veut, qu’est-ce que tu veux qu’ils redistribuent aux autres ? L’argent on sait qu’il y en a, il part juste dans les mauvaises poches. À un moment, il faut que ça s’arrête. Le Covid l’a montré aussi : quand on arrête de bosser, on s’en aperçoit tout de suite. Mais les métiers les plus essentiels à la société sont aussi les plus ingrats et les plus mal payés.

Moi je suis ouvrière, et je suis fière d’être ouvrière ! Ce que je fais, chaque jour, c’est de la valeur ajoutée. J’arrive le matin, je repars le soir, j’ai produit du concret. Sans dire que toutes les prestations intellectuelles sont à jeter bien sûr, mais c’est nous les essentiels. Puis on a toutes les raisons d’entretenir la colère en France. Mais tu te sens vite démuni face à ce système qui broie les gens. C’est là qu’est notre plus grand combat, c’est le fatalisme. C’est là notre vraie challenge : convaincre les gens qu’un autre monde est possible, et que c’est pas tout de le vouloir, il faut s’en donner les moyens, parce que ça tombera pas du ciel.



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