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Notre classe

Des moyens pour la santé

Grève dans la santé. La nécessité d’un plan de bataille à la hauteur de la colère des soignants

Ce mardi, le personnel soignant s'est mis en grève sur l'ensemble du territoire afin d'exiger des moyens pour faire face à la catastrophe que traverse l'hôpital public. Si la colère est profonde, la mobilisation est restée limitée du fait des assignations liées au manque cruel de personnel, mais aussi et surtout en raison de l'absence de plan de bataille du côté des directions syndicales.

jeudi 9 juin

Des mesures d’urgence face à la crise de l’hôpital

À Paris, Bordeaux, Toulouse, Montpellier, Marseille ou encore Rennes, Chambéry et Grenoble, c’est dans toutes les villes disposant de grands centres hospitaliers que les soignants ont fait grève ce mardi, à l’appel de neuf syndicats et collectifs. Les revendications sont claires : des moyens et une revalorisation des salaires en toute urgence pour répondre à la crise qui s’est accélérée dans les hôpitaux durant les dernières semaines.

En plus des fermetures de lit et du manque chronique de moyens que la pandémie avait violemment révélés, c’est aujourd’hui de fermeture de services entiers, à commencer par les urgences, dont il est question. "Il n’y a plus de médecins, plus d’infirmiers, plus d’aide-soignants, plus de matériel... Je ne sais pas où on va mais en tout cas la santé ne sera plus gratuite pour tout le monde, ça c’est sûr, et ça va coûter bien cher", alarme une infirmière des urgences de Cochin, à Paris, au micro de Révolution Permanente. Les réductions d’effectifs de cet été risquent de porter un coup déterminant à l’hôpital public en empêchant la prise en charge d’un nombre important de patients, que les soignants sont déjà contraints de trier. "Il va y avoir des morts, et nous, les personnels, on va être dans l’obligation de sélectionner les malades", dénonce une déléguée syndicale CGT au départ de la manifestation parisienne. 

La situation est d’autant plus dramatique pour les services qui accueillent les populations les plus précaires, à l’image des urgences psychiatriques : "Aujourd’hui la situation est catastrophique en ce qui concerne la psychiatrie publique dans toute la France. En Haute-Garonne, c’est encore pire : on a beaucoup de cliniques privées mais qui ne reçoivent pas les patients parce qu’ils n’ont pas de revenus, pas de couverture sociale. Tout ce travail, c’est l’hôpital public qui le fait. On se retrouve avec des centaines de milliers de citoyens, de citoyennes, qui payent leurs impôts et ne peuvent pas accéder aux soins psychiques, c’est une honte !", raconte un soignant à Toulouse.

La revendication de la réintégration des soignants suspendus pour défaut de pass sanitaire a également émergé dans certains rassemblements, à l’instar de celui de Grenoble où l’on pouvait notamment lire les mots d’ordres : "Réintégration de tous les suspendus" et "Accès libre aux soins pour tous sans pass". Lors du rassemblement devant les urgences, la candidate LR Brigitte Boer venue tenter de faire campagne s’est faite huer par les grévistes, auxquels elle à répondu qu’elle "ne leur en voulait pas" car elle "comprenait leurs souffrances". "On n’est pas en souffrance, on est en colère contre les politiques libérales !", entend-on de la part d’un gréviste lors de la confrontation.

Une profonde colère face à l’hypocrisie du gouvernement

Dans l’ensemble des mobilisations, c’est une profonde colère qui s’est fait sentir dans les mots d’ordre et les prises de paroles de soignants exténués. Jadis appelés "héros" pour avoir tenu en première ligne de la pandémie, le personnel hospitalier éprouve aujourd’hui le profond mépris d’un gouvernement qui n’a rien d’autre à proposer qu’une énième "mission d’information" sur la santé pour inaugurer son nouveau quinquennat. "C’est encore une fois du blabla, qu’il vienne chez nous, on va lui montrer ce qui se passe dans les services. Sa mission flash, ça va servir à rien, à part, encore une fois, dire aux soignants "vous ne faites pas bien votre travail". On va venir nous fliquer dans nos services, alors que ce qu’on veut nous c’est des moyens", dénonce Karine, infirmière à l’hôpital Saint Antoine à Paris.

Même son de cloche à Toulouse, où le maire Jean-Luc Moudenc qui soutient Macron a osé publié un communiqué dans la matinée, accusant les grévistes de porter "atteinte à la continuité du service public" et de "mettre en danger les malades" pour "créer le chaos en plein week-end férié prolongé". Une opération particulièrement honteuse, visant à délégitimer la grève que les soignants mènent dans l’intérêt de toutes et tous et contre ceux qui mettent réellement les malades en danger en démantelant l’hôpital public. De quoi attiser la colère des grévistes : "Qu’on soit montrés du doigt comme ça, ça me dégoûte", témoigne Bérénice, infirmière aux urgences de Purpan. Alors que la Haute-Garonne détient le record des pertes d’effectifs soignants (-6824 entre 2015 et 2020) mais aussi des mobilisations, le maire ainsi que la direction du CHU de Toulouse ont fait le choix d’employer des vigiles pour surveiller l’établissement, via une boîte privée, plutôt que d’embaucher du personnel. "Cette société d’agence de sécurité civile représente 40 000 € par mois, quand un infirmier coûte 30 000 € par an", rappelle un gréviste.

Contre le calendrier de la défaite, élargir la mobilisation : construire l’unité entre services et entre secteurs

Malgré cette profonde colère enracinée dans l’ensemble des services hospitaliers, force est de constater que l’appel de l’intersyndicale n’a pas donné lieu à une grève massive des soignants. En premier lieu, cela s’explique par le manque cruel de personnel qui oblige un nombre croissant d’assignations afin d’assurer une prise en charge des patients. Comme l’expliquent plusieurs grévistes à notre micro : "Je viens au nom de mes collègues qui n’ont pas pu se déplacer parce qu’ils ont été assignés au boulot". Beaucoup de petites mains de l’hôpital, aussi cruciales que précaires, n’ont pu de ce fait participer à la journée de mobilisation à cause du manque criant de personnel.

Mais, plus profondément, la grève du 7 juin n’a pas été préparée par les directions syndicales comme le premier jalon d’une lutte d’ensemble pour arracher au gouvernement les revendications des grévistes. Bien au contraire, la date a été posée sans plan de bataille, donnant lieu à une journée de grève isolée et sans lendemain. « Je n’attends clairement rien de la mobilisation d’aujourd’hui », raconte un gréviste interrogé par Le Monde à Marseille. « Le problème n’est pas local et il ne concerne pas que l’hôpital. Il faut mettre des sous dans la santé ».

Or, le seul horizon dessiné par les directions des syndicats est celui des élections législatives, avec à Paris et à Toulouse notamment une tribune donnée aux candidats de la NUPES venus faire campagne auprès des grévistes à l’occasion de cette journée. Mais la casse des services publics, initiée dans les années 1980 sous le gouvernement du PS, ne va pas s’arrêter après les élections, et ce quels qu’en soient les résultats. Comme le souligne Marie-Laure Charchar, buandière et secrétaire générale de la CGT Blanchisserie à Bordeaux : "C’est de la poudre aux yeux : que ce soit EELV, le PS, ou LREM, on sait très bien que cette casse ils l’ont cautionnée car ils n’ont jamais rien fait."

Pour faire face à l’approfondissement de la crise, qui se traduit par une inflation grimpante couplée d’importantes coupes budgétaires, la grève pour des services de santé publics accessibles à toutes et tous est un outil fondamental pour construire un rapport de force dans la séquence à venir. Envisager la victoire commence par s’appuyer sur cette mobilisation, qui a réuni différents services habituellement divisés pour commencer à les unifier, et à les lier avec les secteurs qui se mobilisent autour des mêmes revendications, comme le secteur du médico-social qui s’était mis en grève le 31 mai dernier. Pour gagner, "Il faudrait que l’ensemble des travailleuses et des travailleurs prennent conscience que les grèves sectorielles c’est plus possible", résume Marie-Laure de la CGT Blanchisserie. Comme le souligne Philippe, infirmier à Montpellier : "La suite de la mobilisation se fera en créant un vrai rapport de force, en étant tous ensemble, pas seulement les secteurs de la santé, mais qu’on soit tous unis : les ouvriers, les cheminots, tous les travailleurs et toutes les travailleuses, il faut qu’on arrive à être unis sur des dates ou on pourra manifester tous en même temps et c’est comme ça seulement qu’on pourra peser."



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