Le reveil de l’automobile

Grève de General Motors : Mais que font les syndicats ?

Igor Krasno

Grève de General Motors : Mais que font les syndicats ?

Igor Krasno

Après des longues semaines de lutte, la bataille des 48.000 ouvriers GM se termine par une victoire en demie teinte marquée par l’antagonisme entre les syndiqués à la base et leur direction

Crédit photo : Erin Kirkland

Une grève attendue par les ouvriers

Le 15 septembre 2019, moins de 48 heures après que le contrat qui codifie les conventions collectives entre la direction de General Motors et leurs employés ne prenne fin, l’Union des Travailleurs de l’Automobile (United Auto Workers) appelait à la grève pour renégocier le contrat sur des bases plus favorables aux ouvriers. En effet, depuis 2007-2008, les travailleurs du secteur automobile et de GM en particulier avaient consenti à de nombreux reculs sur leurs conditions de travail pour permettre à la branche automobile de ne pas s’effondrer dans le contexte de la crise économique généralisée. L’État fédéral avait débloqué les sommes nécessaires à la survie de l’entreprise pendant que la direction avait utilisé la menace de la faillite pour faire accepter des conditions de travail dégradées aux employés, de manière à assurer un profit stable aux actionnaires. Bien que 10 ans se soient écoulés depuis, les travailleurs n’ont pas oublié les efforts et les privations qu’ils s’étaient imposés. En effet, sur les piquets de grève de cet automne on pouvait souvent entendre : « They got bailed out, we got sold out ! » (Ils ont été renfloués, nous avons été vendus !) ; preuve que les ouvriers n’ont pas oublié qu’ils se sont serré la ceinture alors que la direction et les actionnaires profitaient du fruit de leur travail.

La grève des ouvriers de GM s’inscrit dans un contexte national favorable. La période qui a suivi la crise économique était marquée par l’absence de mobilisations de la classe ouvrière, préoccupée avec raison par sa survie : les travailleurs américains étaient encore plus que d’habitude menacés par les fermetures de sites , l’augmentation de leur crédit immobilier et la peur très réelle des expulsions de domicile. Cependant, depuis 2015, une toute autre dynamique s’est développée aux États-Unis. Celle-ci a remis au goût du jour la mobilisation politique et plus précisément la grève de masse comme outil de lutte offensive. En effet, de la grève pour les 15$ de l’heure dans la restauration rapide, en passant par les grèves des travailleurs du nettoyage dans les hôtels de haut standing, et les grèves des professeurs du secondaire dans de nombreux états depuis 2018, on a pu observer que la combativité des classes laborieuses est redevenue une réalité aux USA. Le Bureau des statistiques du travail (BLS) annonçait en octobre dernier que 2018 avait battu les records des grèves de ces dernières années : on recensait autour de 500 000 grévistes, et ce seulement dans les entreprises de plus de 1 000 employés. L’année 2019, notamment avec la grève des ouvriers de l’automobile, restera également dans les annales.

C’est donc dans une ambiance combative qu’a commencé cette grève, dès le début très suivie. Sur les 40 jours de grève, il est estimé que 48 000 ouvriers en moyenne ont participé au mouvement. Il semble que dès le début, l’appel à la grève de la part de l’UAW, était une manœuvre pour étouffer le fait que la direction du syndicat était mêlée à des affaires de corruption. La fin du contrat de convention collective arrivait donc à point nommé pour la direction du syndicat mise en difficulté par ces affaires. Cette grève permettait de donner une image combative à la direction syndicale, évacuant ainsi les accusations de collusion avec les directions des entreprises, même si le directeur du syndicat UAW a du démissionner récemment.

Le succès de la grève en terme de nombre était à attribuer principalement au ras-le-bol des travailleurs de l’automobile qui étaient systématiquement ceux qui faisaient des sacrifices, alors que l’entreprise encaissait des profits records depuis quelques années, notamment en raison du gel des salaires et du recours massif aux travailleurs précaires. En effet, il a suffit de l’annonce de la grève pour que les ouvriers occupent massivement les piquets de grève, sans qu’un travail de préparation conséquent n’ait été fait par le syndicat. Dès le début du mouvement, on a observé une contradiction majeure entre la direction du UAW qui utilisait la grève comme un prétexte et espérait une sortie de crise rapide, au détriment de la base du syndicat, qui elle était prête à un conflit dur et long, nécéssaire pour faire vaciller le géant de l’automobile. La productivité de l’entreprise est telle qu’elle peut en effet maintenir ses ventes sans faire défaut à ses clients pendant une période de 2 à 3 mois, car elle dispose d’une réserve considérable de véhicules et pièces à écouler. L’impact d’une grève de courte durée se fait principalement ressentir chez les sous-traitants à l’étranger où il est assez simple de fermer et rouvrir des sites en fonction du flux des pièces et des commandes nationales et internationales. Ce qui semble incroyable, c’est que la grève, alors qu’elle a couté entre 50 et 100 millions de dollars par jour selon les estimations, ne constitue pas une perte majeure pour l’entreprise qui génère des bénéfices colossaux en vendant des produit finis.

Les manœuvres des bureaucraties syndicales

Toutes les conditions semblaient rassemblées pour imposer à la direction de l’entreprise les exigences syndicales. Les revendications collectives était les suivantes : revalorisation des salaires les plus bas, réduction de la durée nécéssaire pour atteindre le niveau maximal de rémunération, embauche des travailleurs intérimaires et le gel de la fermeture de sites. Étant donné qu’il n’y avait pas eu de grève chez GM depuis douze ans (la dernière grève datait de 2007), les caisses de grèves financées par les cotisations des syndiqués, qui servent à rémunérer les grévistes pendant les conflits sociaux, étaient pleines et auraient pu permettre aux salariés de tenir plus de trois mois sans reprendre le travail. La solidarité nationale et internationale était également importante. Alors que dans le cadre d’une économie mondialisée, on pourrait imaginer que les ouvriers d’un même groupe dans différents pays ou d’entreprises concurrentes dans le même pays se sentent en concurrence et refusent d’être solidaires les uns avec les autres, c’est un tout autre mécanisme qui s’est mis en place : des messages de solidarité affluaient tant du Mexique que du Canada. Les ouvriers d’usines d’autres pays se sont également engagés à refuser les heures supplémentaires si la direction le leur demandait. Sur les piquets de grève, des travailleurs de chez Ford ou Fiat-Chrysler venaient montrer leur solidarité et soutenir tant financièrement que moralement les travailleurs en grève.

D’autres secteurs de la classe ouvrière ont également manifesté leur soutien aux ouvriers de chez GM, notamment les syndicats de routiers qui se sont engagés à ne pas transporter de véhicules GMC sur leurs camions. Etant donné le taux de chômage relativement faible aux États-Unis en ce moment, l’entreprise n’a pu faire appel que de manière très anecdotique à des casseurs de grève et les sites touchés par la grève n’ont en général pas fonctionné du tout pendant une grande partie de la grève. Les grévistes ont également bénéficié de soutiens politiques. En effet, dans le contexte des primaires et des élections présidentielles de l’année prochaine, de nombreuses personnalités politiques, en majorité du Parti démocrate, ont affiché leur soutien et se sont fait photographier en compagnie des grévistes sur les piquets. Même s’il s’agissait avant tout de manœuvres de communication et électoralistes, ces personnalités auraient pu devenir des alliés stratégiques si la grève s’était maintenue dans la longueur.

Néanmoins la bureaucratie syndicale s’est une fois de plus distinguée par sa politique pro-patronale. Alors que les fonds nécessaires pour rémunérer les grévistes étaient disponibles, la direction du UAW aen effet choisi de ne verser aux grévistes que de 250 $ à 275 $ par semaine au lieu de 500 $, ce qui aurait permis aux grévistes de moins ressentir la nécessité de reprendre le travail si la direction proposait un nouveau contrat peu satisfaisant. Le syndicat prétextait la nécessité de ne pas épuiser complètement les caisses de grève en vue de possibles prochains conflits. Ceci a de quoi étonner, car il semblerait plus compréhensible de faire grève jusqu’à l’obtention des revendications de manière à ne plus faire grève par la suite. Cependant, l’UAW corporatiste et en très bonne relation avec le patronat de l’automobile n’avait pas intérêt à ce que le mouvement de grève soit un véritable coup dur pour la direction de l’entreprise. Il semble plus probable que la direction du syndicat envisageait dès le début une grève courte, avec un faible potentiel de gain pour les ouvriers. Ne rémunérer que faiblement les grévistes permettait justement l’accomplissement de cette tactique. Au début du conflit, la direction du syndicat, pourtant prête à négocier une sortie de crise rapide, s’est d’abord retrouvée dans une situation délicate. La direction de l’entreprise, surprise par le caractère massif (85-90 % des salariés) et soudain de la grève, a d’abord joué la sourde oreille et pris des mesures contre les grévistes : à partir du 17 septembre l’entreprise a suspendu les contrats d’assurance maladies pour les ouvriers grévistes, obligeant la direction du syndicat à prendre en charge les dépenses d’assurance maladie qui sont importantes aux USA. L’entreprise a finalement fait marche arrière le 26 septembre en rétablissant les contrats : il s’agissait en fait d’un signe avant-coureur que l’entreprise était prête à négocier.
Dès le début du mois d’octobre, les négociateurs du syndicat et ceux de l’entreprise se sont rencontrés pour trouver une sortie de crise à moindre coût pour GM, alors que de nombreux ouvriers savaient qu’ils avaient besoin d’une grève plus longue pour véritablement mettre l’entreprise en difficulté. Cela aurait permis que celle-ci cède sur les améliorations importantes pour les ouvriers, à savoir les questions d’avancement salarial, de statut ainsi que le maintien des emplois.

Cette grève était donc particulièrement marquée par un antagonisme entre les syndiqués à la base et leur direction. Si cette animosité était déjà présente pendant d’autres conflits, la capacité des grévistes à s’organiser entre eux, à s’exprimer sur les réseaux sociaux et à être en contact de manière directe avec des travailleurs sur des sites industriels éloignés les uns des autres, a permis que la colère contre la direction de l’UAW soit plus canalisée et s’exprime de manière plus forte. Cette opposition entre les grévistes et la direction du syndicat s’est exprimée de manière évidente quand des ouvriers du Tennessee sont venus manifester devant le siège du syndicat local, pour protester contre le nouveau contrat qui leur était défavorable. La direction du syndicat alors appelé la police locale afin de mettre fin à la manifestation par la force. Cependant, cette colère qui s’exprimait contre la direction du syndicat n’a pas pu trouver de courroie de transmission suffisamment puissante pour permettre de refuser massivement le nouveau contrat et imposer à la direction syndicale un conflit plus long. À la fin, le contrat négocié entre la direction syndicale et GM fut accepté à une faible majorité (57 %).

Ce contrat représentait en réalité une victoire en demie teinte pour les ouvriers, puisque qu’en dehors d’une revalorisation salariale et d’une prime exceptionnelle peu couteuse en période de forte inflation, et inégale en fonction des différents statuts, la majorité des revendications n’a pas été obtenue. Si l’UAW est ressortie du conflit avec une image positive pour la direction de l’entreprise, de nombreux travailleurs ont largement exprimé leur dégout face aux agissements du syndicat qui a tout fait pour rendre opaques les négociations avec GM. De plus, le nouveau contrat entérine la fermeture du site industriel de Lordstown Assembly à Baltimore, ce qui était en contradiction avec la revendication du gel de la fermeture des sites. La prime de licenciement des ouvriers représente peu de chose face à la menace de la perte d’un emploi dans le monde capitaliste.

Quelques espoirs du côté de la base

Malgré le résultat d’une grève qui n’a pas pu montrer entièrement son potentiel, il y a des aspects interessants qui en ressortent. Dès le début du mouvement, des initiatives de solidarité ouvrière sont apparues autour des piquets de grève : repas de soutien, cafés et pâtisseries pour réchauffer et aider les grévistes à tenir, fournies par les militants syndicaux des environs. Ces actes, même symboliques, sont une preuve que, malgré le renouvellement générationnel des équipes militantes, les pratiques quotidiennes de solidarité lors des conflits se transmettent. C’est cependant dans le cadre de formes d’auto-organisation que l’on a pu observer les mécanismes les plus intéressants d’un fonctionnement alternatif au déroulement habituel des grèves aux USA, souvent pilotées par en haut par la bureaucratie syndicale et ses représentant dans les entreprises. En effet, des groupes de discussions, des rencontres entre ouvriers et des prises de décision à la base sur le déroulement de la grève ont été organisés sans l’intermédiaire des bureaucrates syndicaux. C’est un signe que les grévistes de GM ont été influencés par les mobilisations récentes et les grèves des dernières années où l’auto-organisation à la base (rank-and-file) prévalait par rapport à une organisation pilotée par les directions syndicales ou les partis politiques coupés de leurs bases.

La manifestation la plus forte de cette tendance à l’auto-organisation et au rejet de l’autorité de la direction syndicale s’est exprimée à travers des initiatives qui visaient à refuser le nouveau contrat. La campagne des activistes syndicaux contre le nouveau contrat a eu un certain écho : le podcast The Militant Worker a appelé les grévistes à refuser le nouveau contrat, de nombreuses figures militantes ont pu porter ce message et avoir une large audience, les videos de Omar Gevara, gréviste de GM, qui s’exprime contre la bureaucratie syndicale, ont eu plus de 50 000 vues. Si ces initiatives n’ont pas permis d’imposer une poursuite de la grève, elles ont montré et révélé une combativité du secteur de l’automobile qui était difficile à imaginer il y a quelques années. Le meilleur exemple est la grève des salariés de Mack Trucks, propriété du groupe Volvo, fin octobre 2019 qui leur a permis de remporter des gains significatifs dans le cadre d’une grève massive et de courte durée (2 semaines).

Le secteur d’avant-garde qu’on a pu voir à l’oeuvre dans un certain nombre de grèves aux USA ces derniers temps est appelé à jouer un rôle toujours croissant dans les grèves, étant donné que le caractère pro-patronal des syndicats corporatistes n’est plus un mystère pour une grande partie des travailleurs. Un nombre croissant d’entre eux ne fait plus confiance aux bureaucraties syndicales et sont réceptifs aux méthodes qui visent à libérer les grévistes des manœuvres des directions syndicales pour mener la grève comme ils le décident collectivement.

Les formes d’auto-organisation et de solidarité nationale et internationale doivent être le point de départ de formes d’organisation inter-entreprises et à l’international. Dans le cadre d’un marché sans frontières, les travailleurs doivent aussi se solidariser à grande échelle et de manière autonome avec les travailleurs de l’automobile au Mexique et au Canada. Car c’est au moyen d’un véritable mouvement d’ampleur que les ouvriers pourront imposer une défaite aux patrons de l’automobile. Ils pourraient ainsi court-circuiter les tentatives des directions d’entreprise de faire appel aux ouvriers des autres pays pour palier l’arrêt du travail sur les sites industriels.

Perspectives pour l’avenir de la lutte dans l’automobile aux Etats-Uni et ailleurs

Le secteur de l’automobile, même s’il n’a plus le caractère ultra-concentré d’il y a trente ans, représente toujours un énorme potentiel pour le développement d’un mouvement ouvrier d’ampleur. En effet, il rassemble dans certaines régions la grande majorité des emplois industriels et pourrait, comme il a pu l’être par le passé, être un espace d’où pourrait émerger une grande combativité ouvrière. Malgré la segmentation et la sous-traitance, c’est un milieu qui reste très relié et connecté, et les preuves de solidarité sont nombreuses lorsqu’une entreprise se met en grève. Cependant, les efforts qui visent à revitaliser ce secteur doivent être plus importants et doivent se doter d’un programme offensif : augmentation salariale, titularisation des intérimaires et interdiction des licenciements sont cruciales. En tant que révolutionnaires, nous nous devons de les défendre dans le cadre de ces grèves pour démontrer que l’action collective paye.

Pourtant, il est impératif d’ajouter aux revendications la nécessité de la nationalisation de l’industrie automobile sans rachat ni indemnisation, et le contrôle ouvrier des industries du secteur. De plus, l’urgence climatique impose de revoir le type de production qui pourrait servir à la société tout en respectant l’environnement. Nous n’avons plus besoin de véhicules personnels polluants, nous avons besoin de véhicules de transport en commun neutres en carbone.

Photos des piquets de grève à Flint, Michigan credit : Erin Krikland

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