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Grève des cheminots en Occitanie : forte colère face à des conditions de travail dégradées

Depuis le début du mois de mai, des grèves mobilisent les cheminots de la région toulousaine dans tous les corps de métier. Une bataille en ordre dispersé autour de revendications communes, pour les salaires, des embauches et la dignité.

jeudi 3 juin

Crédits photo : HrAd / Wikipédia

La colère gronde chez les cheminots de la région toulousaine. Depuis le début du mois de mai, des grèves émaillent l’ensemble des corps de métiers : technicentre, infrapôle, aiguillage, centre opérationnel, traction, contrôle… Les différents secteurs se mobilisent depuis des semaines en ordre dispersé, à l’appel de plusieurs syndicats, pour de meilleures conditions de travail, des augmentations de salaire, des primes, des embauches… Les circulations de trains en Occitanie sont de fait fortement réduites et perturbées. Aux racines de cette colère, deux éléments centraux : les conséquences de la crise sanitaire sur les conditions de travail et la privatisation de la SNCF qui entraîne de nombreuses restructurations au sein de l’entreprise.

Les conséquences de la crise sanitaire chez les « roulants »

Le 7 mai, ce sont les conducteurs de train qui ont ouvert la danse en Occitanie, avec comme revendication centrale une amélioration des conditions de travail, fortement dégradées pour l’ensemble des « roulants » (conduite et contrôle) depuis le début de la crise covid. En effet, les mesures sanitaires ont eu un impact considérable sur ces agents en « découché » deux à trois nuits par semaine. Dans les foyers et les hôtels qui accueillent ces cheminots, interdiction depuis plus d’un an de se restaurer dans les salles communes. Les repas et les petits déjeuners doivent être pris isolés dans les chambres, souvent exiguës et inadaptées.

« Dans la plupart des endroits où on prend ce qu’on appelle les repos hors résidence (RHR) ou découchés, rien n’est fait pour nous permettre de manger quand on arrive après le couvre-feu le soir, témoigne Mélanie*, contrôleuse. Dans les foyers, les ustensiles de cuisine ont été retirés des espaces communs, les hôtels n’assurent plus de restauration, et les commerces sont fermés. En particulier pendant les périodes de confinement, si tu n’as rien prévu à l’avance, tu ne manges pas. Pourtant, il serait tout à fait possible de respecter les mesures de distanciation sociale dans la plupart de ces lieux »

Julien*, conducteur, confirme : « Surtout que dans certaines tournées sur lesquelles on est commandés, tu fais trois repas à l’extérieur d’affilée ; tu ne peux pas anticiper trois repas à emporter depuis chez toi et ça revient extrêmement cher si tu dois te faire livrer trois fois en 24h. »

Les conducteurs qui subissent les mêmes contraintes que les contrôleurs lors de leurs découchés, revendiquent donc une augmentation de la prime de travail avec défraiement rétroactif pour compenser l’augmentation significative de leur budget alimentaire. N’ayant toujours pas été entendus par la direction, la traction reste fortement mobilisée depuis lors, sur des journées de grève ponctuelles qui paralysent autant le trafic TER qu’Intercités et TGV sur les lignes occitanes.

Le 31 mai, dernière journée de mobilisation en date dans le secteur de la traction, le taux de grève chez les agents de conduite avoisinait les 50%.

A l’infrapôle, les conséquences de l’ouverture à la concurrence sur la charge de travail et la santé des agents

Le 11 mai, temps fort de la mobilisation au technicentre, le taux de grève dans ce secteur était de 50%, un chiffre qui n’avait pas été atteint depuis plus d’un an (dans la bataille contre la réforme des retraites à l’hiver 2019-2020 et lors d’un mouvement de grève à l’automne 2019).

Le 20 mai, les travailleurs de l’infrapôle sont également entrés dans la bataille, la CGT organisant notamment un rassemblement devant les locaux de leur direction. L’externalisation d’une partie de l’entretien et de la sécurité des voies a entraîné des suppressions de poste et une surcharge de travail pour le personnel. Épuisés, travaillant à flux tendus depuis l’ouverture à la concurrence de la SNCF et la privatisation de certains secteurs, ils revendiquent la ré-internalisation des missions de maintenance et de sécurité, plus de moyens, ainsi que l’embauche de 180 cheminots supplémentaires dans le secteur.

Ces travailleurs de l’équipement dénoncent aussi l’inaction de la SNCF face à la pandémie, alors que l’entreprise dispose de cabinets médicaux internes. Ce service propre à la SNCF, s’il était fonctionnel, permettrait en effet d’assurer la vaccination contre le coronavirus de tous les agents, et de désengorger les hôpitaux et les centres de vaccination. C’est ce que dénoncent les grévistes, exigeant également l’embauche de personnel médical pour assurer le bon fonctionnement du cabinet.

« On pourrait faire bénéficier de ce suivi médical l’ensemble des travailleurs du rail, si le cabinet fonctionnait correctement, explique Pierre*, travailleur au technicentre. Par exemple, la SNCF a de plus en plus recours à des intérimaires pour effectuer toutes sortes de missions, comme au contrôle où ils multiplient les contrats précaires, avec des agents qui n’ont pas le statut cheminot. Nous, on veut que cet acquis que représente le cabinet médical propre à la boîte puisse être utile à toutes et tous. »

Depuis le 20 mai dernier, cette revendication portée à l’échelle nationale a été arrachée par la mobilisation : la direction de la SNCF a promis que les cabinets médicaux de l’entreprise seraient habilités pour vacciner les cheminots, sans toutefois préciser de date ni le périmètre du personnel concerné.

Les réorganisations impactent aussi l’aiguillage et le centre opérationnel

Depuis le 25 mai, les aiguilleurs du PGRA (Poste à grand rayon d’action) sont également en grève, seul secteur en reconductible, appuyé par l’intersyndicale. L’automatisation et la réorganisation de certains postes d’aiguillage à Toulouse en octobre dernier a entraîné la suppression de plusieurs emplois, alors que la charge de travail augmente pour les agents de circulation. Aujourd’hui, ce sont trois postes de travail qui sont menacés (contre 10 initialement), alors même que les travailleurs dénoncent le manque de personnel et de moyens, à l’instar de leurs collègues de l’infrapôle. Ils revendiquent eux aussi une reconnaissance de leur travail, des embauches et une augmentation des salaires.

Enfin, le COP (centre opérationnel de production) de Toulouse est aussi largement mobilisé, avec un impact considérable sur les circulations puisqu’il s’agit des agents qui organisent le plan de transport des TER et l’adaptent en fonction des aléas. Là aussi, les travailleurs revendiquent plus de moyens humains et de reconnaissance, puisqu’ils font face à une restructuration à l’échelle de la région, qui va les amener à devoir être hyper-polyvalents, formés à tous les postes du secteur et à devoir gérer un plus grand nombre d’agents. Une réorganisation du travail qui amène à une surcharge de travail, une formation dégradée et une moins bonne connaissance de chaque aspect spécifique du métier, d’autant que cette restructuration entraîne la suppression de deux postes d’assistants sur le plateau. Là aussi, le taux de grève sur les journées de mobilisation est particulièrement élevé.

Une bataille en ordre dispersé pour les mêmes objectifs

Conséquence non négligeable de la transformation de la SNCF en cinq Sociétés Anonymes (SA) elles-mêmes fragmentées, et de l’ouverture à la concurrence, les cheminots de la région toulousaine expriment aujourd’hui leur colère en ordre dispersé, sur des rythmes propres à chaque corporation. Des assemblées générales s’organisent ponctuellement mais restent cloisonnées à chaque secteur, face à des directions différentes mais qui gardent un même cap anti-social. La stratégie patronale du "diviser pour mieux régner", à l’œuvre depuis des années pour permettre la privatisation de l’entreprise morceau par morceau, a également pour objectif de diviser les colères et de mater les contestations qui s’expriment jusqu’à présent de manière éclatée.

Malgré l’absence de coordination entre les différents corps de métier, les divers mouvements de grève des cheminots dans la région toulousaine ont un impact considérable sur la circulation des trains dans la région. Le 25 mai dernier par exemple, seul un TER a circulé entre Toulouse et Rodez, contre une dizaine en temps normal. Pourtant, les revendications de chaque secteur ont toutes les mêmes racines : les conséquences de la privatisation du rail qui induit des suppressions de postes (7000 entre 2017 et 2019), une dégradation des conditions de travail, un gel des salaires et un manque de reconnaissance de ces travailleurs pourtant en première ligne de la crise sanitaire pour continuer à assurer un transport public de qualité. Comme le rappelait le syndicat Sud Rail il y a quelques mois : « la violence managériale, la fin des embauches au statut, la recherche de la productivité à tout prix qui engendre la dégradation des conditions de travail, les salaires figés depuis 7 ans malgré l’inflation... le tout dans l’incertitude du contexte d’ouverture des marchés du transport ferroviaire se traduisent inexorablement par un bilan social catastrophique ».

L’enjeu est donc aujourd’hui pour les cheminots d’unir leurs forces et chercher à obtenir un large soutien parmi les usagers, pour faire enfin plier une direction qui fait la sourde oreille aux revendications des salariés et méprise la sécurité des voyageurs. Pour cela, l’ensemble des syndicats devraient s’accorder pour élaborer un plan de bataille à la hauteur des enjeux, en commençant par poser une date de grève commune à l’ensemble des corps de métier à la SNCF.

(*les prénoms ont été modifiés)




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