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Notre classe

Entretien avec un gréviste

Grève massive des aiguilleurs SNCF en Occitanie : "On met des rustines sur une situation désastreuse"

Après une première journée de grève le 11 avril dernier, les agents de circulation de la région Toulousaine se sont à nouveau mobilisés à plus de 80 % ce vendredi 22. Nous avons rencontré Benjamin, aiguilleur à Cazères, en grève pour une revalorisation de son métier.

samedi 23 avril

Crédit photo : lepetitjournal.net

Ce vendredi 22 avril, les agents de circulation de la région Occitanie Ouest se sont mis en grève, dans la continuité de la journée du 11 avril, dénonçant le manque d’effectifs et la surcharge de travail, et revendiquant notamment une revalorisation des salaires et de nouvelles embauches. Sur ces deux journées, plus de 80 % des agents de l’EIC Midi-Pyrénées se sont mobilisés, avec un impact très important sur les circulations ferroviaires. Presque aucun TER n’est parti ou arrivé en gare de Toulouse Matabiau.

Benjamin, agent de circulation et aiguilleur en gare de Cazères-Sur-Garonne, sur la ligne Toulouse-Tarbes, revient sur les raisons de la colère : « Pour expliquer notre rôle déjà, parce que tout le monde tout le monde connaît les conducteurs de trains ou les agents de bords, mais moins notre rôle, nous sommes ceux qui gèrent la circulation de ces trains. C’est-à-dire que nous les dirigeons via les aiguilles et les signalisations (ça c’est les aiguilleurs), leur donnons les ordres pour les ralentir, les arrêter d’urgence si danger il y a (ça c’est les agents circulations), gérons quel train doit passer dans quel ordre selon les aléas et les impératifs (ça c’est les régulateurs). Dit comme ça, ça ne parait pas fou, mais si on n’était pas là, en gros les trains rentreraient régulièrement dans des vaches sur les voies, rencontreraient des voitures à pleine vitesse sur des passages à niveau qui dysfonctionnent, ils pourraient dérailler, car ils rouleraient trop vite là où il ne faut pas, écraseraient des agents travaillant sur les voies, etc, etc. »

Pour une revalorisation des salaires et des embauches

Comme le rappelle Benjamin, le rôle des agents de circulation, en termes de sécurité ferroviaire et de conséquences sur le matériel et surtout sur les vies humaines, est très important. Chaque jour, ces salariés de la SNCF engagent leur responsabilité légale.

« Or cette responsabilité et ce savoir faire qui doivent être assurés 7 jours sur 7, 24h/24, ne sont pas reconnus sur le plan humain et financier, explique-t-il. On fait partie des salariés SNCF les moins bien payés au vu des responsabilités que nous avons, alors qu’en même temps, nous avons des horaires en 3x8, en décalé, et pendant les jours fériés. De ce fait, de moins en moins de monde veut venir faire ce travail. Il y a même de plus en plus de cas de démissions. Ce qui fait qu’aujourd’hui, rien que dans la région, il y a au minimum 43 postes non pourvus (et ça, c’est juste selon la direction, car on estime qu’il en faudrait plus pour assurer un service public digne de ce nom). Et vous imaginez bien que s’il y a du manque de personnel, cela engendre non seulement un surplus de charge pour les agents en poste et, si les postes ne peuvent pas être tenus, cela entraîne aussi des suppressions de trains. »

Conscients de la centralité de leur rôle dans la circulation ferroviaire, les agents comme Benjamin accumulent les heures supplémentaires et les horaires décalés, sans aucune reconnaissance de la hiérarchie, qui continue à faire la sourde oreille face aux revendications des grévistes : « De mon côté, j’essaye au maximum d’arranger la direction en acceptant des horaires très contraignants (je travaille actuellement sur un roulement de 18h50 à 3h30 puis de 3h30 à 10h00), et en essayant de prendre des congés uniquement quand ça les arrange. Autant vous dire que j’ai une vie sociale proche du néant. Mais cela permet de mettre des rustines sur une situation désastreuse afin que, malgré tout, le maximum de trains puisse rouler. »

Les revendications, qui concernent une revalorisation du métier afin de le rendre attractif et de pouvoir embaucher suffisamment d’agents pour assurer le bon fonctionnement de la circulation ferroviaire, en allégeant la charge de travail pesant actuellement sur les agents en poste, sont largement portées tant par les agents de circulation eux-mêmes que par leurs encadrants directs, qui sont venus gonfler les rangs des grévistes lors des deux dernières journées de mobilisation.

« La direction, quant-à-elle, a annoncé qu’ils sont en train de former 19 personnes (sur les 43 qu’ils ont annoncés). Mais ce qu’il faut savoir, c’est que sur ces 19 personnes, il risque d’y avoir des recalés, car le niveau d’exigence de sécurité ne peut pas être baissé. Il faut ajouter à ça le fait que, quand les nouveaux embauchés se rendent compte des contraintes et des responsabilités, certains décident tout simplement de stopper leur formation pour faire autre chose. »

Une colère de grande ampleur, qui n’est pas nouvelle

La région toulousaine avait déjà été impactée par plusieurs grèves de différents secteurs de la SNCF au printemps 2021. Benjamin nous explique que ces mobilisations, et notamment celle du PGRA il y a un an, étaient les précurseurs de la colère actuelle des agents de circulation.

« Le PRGA, pour ‘poste de rayon à grande action’, est le poste qui assure la circulation de Toulouse mais aussi des gares qui sont fermées au fur et à mesure (comme la gare de Cazères qui va être supprimée fin mai). Il fait partie de la circulation et donc des agents qui font grève à ce jour, car ce poste est toujours, comme ailleurs, en sous effectif et avec les mêmes rémunérations que sur l’ensemble du secteur. La colère et les revendications sont les mêmes, c’est juste que se sont les premiers à avoir montré, par la grève, leur mécontentement. »

La grève de l’EIC Midi-Pyrénées fait également écho à une mobilisation récente dans la région de Bordeaux. « En effet, atteste Benjamin, les problèmes soulevés aujourd’hui par les agents de l’Occitanie, du PRGA l’année dernière, et de l’Aquitaine le mois dernier sont les mêmes. Il y a bien eu une prime exceptionnelle qui a été donnée pour les agents de l’Aquitaine (donc non pérenne) avec des promesses d’embauches, mais c’est comme de mettre un sparadrap sur une jambe coupée, ça ne tiendra pas longtemps.

Et ces problèmes commencent de plus en plus à peser sur l’ensemble des agents de la circulation sur toute la France, si bien que de plus en plus de régions sont en train de réfléchir à faire des actions similaires à la nôtre, et probablement de manière coordonnée si les solutions ne sont pas trouvées rapidement. »

Les grévistes, face au mépris de la direction, ont voté à l’unanimité des présents une prochaine journée de mobilisation en Occitanie le 9 mai prochain. « Nous sommes aussi en train de voir pour faire un mouvement national fin mai si aucune réponse n’est apportée d’ici là. J’espère sincèrement que la direction va cesser de faire la sourde oreille et enfin répondre à l’attente de mes collègues, conclut Benjamin. Car concernant ces points et malgré toute nos demandes précédentes, on nous a toujours envoyés bouler et c’est ce qui nous a forcé aujourd’hui à nous mettre en grève, car tous les autres recours n’ont abouti a rien. »

Benjamin finit par un mot pour les usagers, impactés tant par les grèves que les aléas des circulations ferroviaires au jour le jour : « On sait que cela a un impact fort sur une journée, mais on sait aussi que, au quotidien, nos usagers n’en peuvent plus des retards, des suppressions de trains, et que ceux-ci découlent directement des problèmes que nous soulevons. Comme je l’ai dit, on a essayé au maximum de trouver des solutions, mais aujourd’hui on préfère être en grève, là maintenant, plutôt que de continuer dans une situation qui engendrerait des conséquences bien plus graves qu’une journée où ils ne pourront pas prendre le train. »



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