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Grève pour les salaires à la RATP : "si la direction s’entête, il faudra durcir le mouvement !"

L'intersyndicale FO-CGT-UNSA-Solidaires-CFDT-La Base à la RATP appelle à la grève le 18 février pour l'augmentation des salaires. Le mouvement s'annonce très suivi, et pour cause : face aux bas salaires et à la privatisation en marche, il faut construire le rapport de force ! Interview de Farid Boukhenfer, conducteur de métro et militant Solidaires RATP.

mercredi 16 février

Crédit photo : Ludovic Marin / AFP

Révolution Permanente : Pourquoi l’intersyndicale (FO – CGT – UNSA – Solidaires – CFDT) appelle-t-elle à la grève ce vendredi 18 février à la RATP ?

Farid Boukhenfer : L’année dernière la RATP a fait 200 millions d’euros de bénéfices, et en 2019 la Directrice Generale a augmenté son propre salaire de 12,5%, soit environ 50.000 euros par an. Donc les salariés disent que la direction doit augmenter leurs salaires. Tout le monde connaît la situation dans le pays avec l’inflation, le prix de l’essence, du gaz, les loyers etc, mais la boîte ne propose que 0,4% d’augmentation., c’est-à-dire à peine des miettes. Pourtant les entreprises publiques comme la RATP – car on est encore une entreprise publique – doivent montrer l’exemple et donner des augmentations de salaires.

Depuis que je travaille à la RATP, c’est la première fois que je vois un préavis de grève pour les augmentations de salaires dans l’entreprise. D’habitude lors des Négociations Annuelles Obligatoires (NAO), les organisations syndicales se contentent de valider des augmentations de salaires ridicules de 0,2 ou 0,3%, sans rien proposer derrière. Là avec la pression de la base, ils ont dû écouter les salariés qui disent que c’est du foutage de gueule, et une intersyndicale s’est réunie pour appeler à cette journée de grève qui va être massive : sur la ligne de Métro 3 où je travaille on devrait être à 85% de grévistes, et il y a des ligne où le taux de grévistes va monter à 90% ou 95%.

Mais la direction se contente de faire de la communication mensongère en prétendant proposer une augmentation des salaires de 2,7%, et en racontant qu’elle les a augmenté de 20% depuis vingt ans. En réalité elle triche sur les chiffres, puisqu’elle intègre dans la moyenne l’ancienneté, les primes exceptionnelles, les primes d’objectif qui ne concernent que les maîtrises et les cadres pour dire qu’elle augmente les salaires. Ce qui ne change rien au fait que nous, quand on regarde notre fiche de paie à la fin du mois, on se rend compte que rien ne bouge et que depuis dix ans il n’y a pas eu d’augmentation de salaire.

Révolution Permanente : Comment la direction réagit face aux revendications des salariés ?

Farid Boukhenfer : Les organisations syndicales se sont réunies lundi avec la direction mais ça ne s’est pas bien passé, donc il y a eu une nouvelle réunion ce mercredi pour essayer de désamorcer la grève. Mais si la direction de la RATP et Christine Gouillard (PDG de la RATP) ne lâchent pas de vraies avancées. Donc la grève va être massive et ça va continuer derrière s’ils ne retrouvent pas la clef du coffre fort : pas forcément tout de suite en illimité, mais en tout cas au moins sur d’autres journées.

Après de notre côté on peut discuter du montant de l’augmentation, on n’a pas tous le même point de vue dans l’intersyndicale, mais ce sera aux salariés de décider. La CGT par exemple demande 3% chaque année pendant trois ans, Solidaires demande 10%... En tout cas, tout cela doit dépendre de ce que diront les salariés dans les AG, tout comme le fait de savoir comment continuer le mouvement si la direction s’entête.

En tout cas ce qui est bien c’est que les salariés ont compris qu’on s’en fout des primes. Les primes on les prend parce que c’est toujours de l’argent, mais on sait que la direction peut nous les reprendre à n’importe quel moment. Ce qu’on veut c’est des augmentations sur le salaire, qu’elle ne pourra pas rogner ensuite.

Révolution Permanente : Il y a un air de 13 septembre 2019 (la première journée de grève à la RATP contre la réforme des retraites), pourquoi autant de colère ?

Farid Boukhenfer : Pendant la crise du Covid-19, on a travaillé pendant que les col-blancs étaient en télétravail dans leurs maisons de campagne, on a continué à faire tourner Paris sans aucune compensation et même sans protection sérieuse. Il faut aussi savoir qu’il y a des petits salaires à la RATP, qui sont à peine à trente euros en plus du SMIC en début de carrière. C’est pour ça aussi qu’il faut une augmentation générale des grilles de salaires à la RATP et un effort supplémentaire pour les petits salaires.

Par ailleurs, il y a différentes réformes en cours à la RATP. Il y a la privatisation qui arrive notamment sur le réseau Bus, mais aussi des réorganisations des accords sur les conditions de travail un peu partout. Au métro par exemple, il y a eu des négociations à ce sujet, et dès la première réunion la direction parle d’augmenter notre temps de travail gratuitement. Donc les salariés disent qu’il faut que ça s’arrête. Que la direction arrête de nous payer au lance-pierre, de nous clochardiser à ne même pas couvrir l inflation depuis des années. On régresse, nos salaires se font grignoter depuis des années par le coût de la vie qui explose.

Face à cela, il y a une prise de conscience qu’il faut défendre nos conditions de travail. La grève de 2019 contre la réforme des retraites a permis aux salariés de comprendre qu’il ne faut pas se laisser faire. Donc l’objectif de cette journée de grève c’est de dire d’abord qu’on veut des augmentations de salaire, mais aussi qu’on ne va pas se laisser faire pour tout le reste.

C’est un premier coup de semonce. Après ça peut motiver les agents à partir sur un mouvement plus dur, notamment contre la privatisation et l’ouverture à la concurrence.

Révolution Permanente : Comment va se dérouler la journée de grève, et quelles suites envisager ?

Farid Boukhenfer : Chez nous il y aura un piquet de grève à 5h du matin à Gallieni (terminus de la ligne 3 du Métro à Bagnolet), avant d’aller au rassemblement à partir de 8h à Val-de-Fontenay, là où se tiendra la réunion des Négociations Annuelles Obligatoires (NAO). Il y aura des prises de parole, des délégations d’autres secteurs comme la SNCF, et des soutiens politiques.

Pour la suite, il faut continuer sur cette dynamique, avec des revendications communes comme l’indexation des salaires des travailleurs des transports sur l’inflation qui devraient être automatique dans les contrats avec IDFMobilié, et en multipliant les AG pour donner la parole aux salariés, savoir ce qu’ils veulent vraiment et que ce ne soit pas les directions syndicales qui imposent leurs dates. Après si la direction s’entête à faire la sourde oreille, il faudra durcir le rapport de force et envisager un mouvement plus dur, éventuellement une grève reconductible. En tout cas ce qu’on constate c’est que les organisations syndicales ont une responsabilité pour mobiliser, parce que quand il y a une intersyndicale forte avec beaucoup de monde, la mobilisation est plus facile qu’avec des appels isolés.

Enfin on sait que la RATP est un fleuron de l’économie française, donc on sait très bien que s’il y a des augmentations de salaire chez nous, ça va motiver les travailleurs dans le privé pour demander des hausses de salaire partout. Il y en a marre de marcher une fois tous les deux mois dans la rue, il faut organiser la lutte dans les boîtes et mener la bataille jusqu’au bout. Il n’y a que par la grève qu’on peut imposer tout ça, les négociations ce ne sont que des réunions où tu bois le café avec le patron. S’il n’y a pas de rapport de force derrière, ça ne vaut rien.



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