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Grèves des raffineurs : comment les médias ont invisibilisé la lutte chez Total et Exxon

Après 21 jours de grève chez ExxonMobil et 14 chez Total, la grève des raffineurs a enfin percé l’omerta médiatique. Cependant, après l'avoir longtemps ignorée, les médias préfèrent parler des pénuries et relayer la parole gouvernementale que donner la parole aux grévistes.

lundi 10 octobre

Rédigé dimanche, cet article est basé sur un corpus de 26 articles publiés jusqu’à samedi 8 octobre 18h.

Il aura fallu d’abord percer l’omerta médiatique. Pour les grévistes de Total et d’Exxon, tous deux en lutte pour obtenir des augmentations de salaires, il a fallu attendre les débuts de pénuries pour que les médias s’intéressent à leur lutte. Nous avons étudié la couverture médiatique des trois premiers quotidiens généralistes, Le Monde, Le Figaro et Libération sur la grève des raffineurs.

Alors que la grève des salariés d’ExxonMobil a commencé leur grève le 20 septembre, en arrêtant rapidement les deux raffineries de Gravenchon (Seine-Maritime) et de Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône), pour réclamer 7,5% d’augmentations de salaires, et celle des grévistes de Total le 27 septembre, se poursuivant après le 29 septembre notamment sur la raffinerie de Normandie (Seine-Maritime), la bioraffinerie de la Mède (Bouches-du-Rhône), Total Fluide à Oudalle et au dépôt des Flandres (Nord), retour sur la couverture médiatique de cette lutte.

ExxonMobil, la grève invisible

Ce qui frappe d’abord, c’est l’invisibilisation de la grève des salariés d’ExxonMobil jusqu’à ce lundi. Pourtant, en bloquant leurs deux raffineries, leur impact sur la capacité de raffinage est plus important que leurs camarades de Total. Si ExxonMobil est peut-être moins connu du public, il reste le premier pétrolier mondial et pèse trois fois le groupe français.

Mais leur grève n’a pas intéressé les médias dominants : aucun article sur leur grève avant le 29 septembre, soit neuf jours après le début de leur mouvement, alors que deux raffineries étaient à l’arrêt, entraînant des pertes colossales pour le groupe. Par ailleurs, leur mouvement n’est cité que dans 15 articles sur les 26 étudiés, et encore, souvent au dernier paragraphe pour rappeler qu’ils existent.

Finalement, ni Le Monde ni Libération ne citent leurs revendications et Le Figaro en parle dans un seul article. Celles-ci qui pourtant simples : des augmentations de salaire de 7,5%. Mais visiblement le citer ne vaut pas le coup : il suffit de dire que les grévistes entraînent des pénuries, expliquer pourquoi ces derniers sont en grèves ne permet pas de comprendre la situation.

La pénurie, bien plus importante que la grève

Si une chose a réellement intéressé les médias, c’est bien la pénurie qui sévi dans les stations-services. Quand est-elle arrivées ? Quels sont les carburants les plus touchés ? Quels départements sont sous tension ? Quels sont les annonces des préfectures ? Vous saurez tout, tout sur les pénuries !

Cela se voit tout d’abord sur le rythme de publication des articles : 17 des 26 étudiés ont été publié depuis le 5 octobre, pour 9 seulement entre le 20 septembre et le 4 octobre. Dès lors que la pénurie s’est fait sentir, les médias se sont donc saisis de l’affaire. Pour découvrir la grève ? Loin de là : nous avons compté le nombre de paragraphes consacrés à la pénurie, pour les comparer au nombre de paragraphes consacrés aux revendications et à la parole des grévistes, et le résultat est sans appel :

- Sur Le Monde, sur 33 paragraphes au total, 19 concernent les pénuries (soit 57%), quand 5 concernent les revendications et la parole des grévistes (15%) ;

- Sur Le Figaro, sur 75 paragraphes, 38 sur les pénuries (50%) et 21 pour les grévistes (26%)

- Sur Libération, sur 69 paragraphes, 39 sur les pénuries (56%) et 16 pour les grévistes (23%).

Pour la presse bourgeoise dominante le ton est clair : il est plus intéressant de s’intéresser aux conséquences d’une grève qu’à ses causes. Plus intéressant de s’intéresser à Laeticia, « coiffeuse et vendeuse à domicile » qui cherche du carburant, qu’aux salariés qui réclament des augmentations quand leur patron fait huit fois plus de bénéfices cette année que d’habitudes.

La parole du gouvernement et des patrons plutôt que la parole des grévistes

Finalement, s’il y a une chose qui frappe, c’est bien la nature des paroles relayées dans ces médias. Plutôt que d’aller interviewer des grévistes devant leur lieux de travail, la priorité est donnée au gouvernement et au patronat, tandis que les grévistes sont relayés au second plan.
Ainsi, sur 98 citations au total, 65 relayent la parole du gouvernement (ou de ses préfets) ou du patronat (que ce soit le groupe Total, l’Union Française des Industries Pétrolières ou d’autres patrons), quand 38 donnent la parole aux grévistes.

Des choix éditoriaux caractéristiques de médias détenus par le grand patronat. Ainsi, Le Figaro est détenu par la famille Dassault, Le Monde par Xavier Niel (13e fortune française) et Mathieu Pigasse, et Libération par Patrick Drahi (10e fortune française). Une donnée qui modèle la ligne de médias loin des intérêts de celles et ceux qui sont en grève pour leurs salaires.

Un constat qui souligne la nécessité de médias du bon côté de la barricade, qui non seulement mettent au centre la parole des grévistes, mais participent activement à construire la solidarité avec leur lutte.

La liste des articles étudiées est disponible ici.



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