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Politique

« NI COMPLAISANCE, NI FAIBLESSE »

Guerre contre les régimes spéciaux : Macron cherche à diviser le monde du travail

Macron veut prendre les devants dans la bataille des retraites décisive pour l’avenir du quinquennat. Ses déclarations, mi-fanfaronnades, mi-concessions, dissimulent mal sa peur du 5 décembre… et de ses lendemains.

lundi 28 octobre

Crédit photo : Ludovic MARIN / AFP

De reculade en reculade, il faut reprendre la main

Un peu plus d’un mois avant la date annoncée du 5 décembre, le compte à rebours est lancé. Depuis la parution du rapport Delevoye en août dernier, les retraites ont occupé le devant de la scène politique et le mécontentement s’est remis à gronder sur fond de Gilet jaunisation de nombre de secteurs du monde du travail. En témoignent la détermination des hospitaliers toujours en grève, les grèves massives qui refusent les cadres habituels, l’exercice du droit de retrait ou la grève des 200 cheminots de Châtillon. Tous comptent bien relever la tête. La journée du 5 décembre, plantée dans le paysage social comme un repère sur le chemin d’une possible reconquête, avec l’appel intersyndical à « une première journée de grève interprofessionnelle » en même temps que les travailleurs de la RATP, va ouvrir un combat des plus déterminés sur fond de grève dure et reconductible. Un combat à même de déstabiliser le pouvoir ; Macron en est bien conscient.

Par une succession d’annonces, s’annulant, voire se contredisant les unes les autres, le gouvernement a tenté, à plusieurs reprises, de désamorcer les risques grandissants d’une réforme susceptible de mettre le feu aux poudres. Cette accumulation de déclarations, si elle a pour objectif principal de gagner la bataille de l’opinion, n’en est pas moins l’expression d’une fébrilité et d’une inquiétude telles qu’un plan B est d’ores et déjà en préparation. Une solution de rechange destinée à désamorcer une dynamique du « tous ensemble » qui pourrait être déclenchée par la grève reconductible. Toutefois, s’il était mis à exécution, ce plan B aurait pour effet de vider, en quelque sorte, le projet de son contenu, ou en tout cas de reporter sa mise en œuvre aux calendes grecques pour ne menacer aujourd’hui que les nouveaux accédants à l’emploi. Ce serait, de fait, une semi- défaite par temporisation.

Situation totalement intenable pour un candidat aux présidentielles tenu de donner des gages sérieux au patronat. Il lui faut donc absolument reprendre la main. Après un grand débat de 3 heures à Rodez, au début octobre, qui réaffirmait le cap de la réforme tout en jouant l’ouverture, Macron a déclaré lundi 28 octobre sur RTL : « Ce que je veux faire maintenant, ce n’est absolument pas d’arrêter les transformations, la vision que je porte, mais de la faire beaucoup plus partager, d’expliquer à nos concitoyens pourquoi on en a besoin ». Changement de méthode mais pas de fond. Une rengaine qui aurait de quoi faire rire si les enjeux n’étaient pas si lourds pour le devenir des travailleurs.

Le vieux principe, diviser pour mieux régner

« Expliquer à nos concitoyens pourquoi on en a besoin… », voilà le cheval de Troie sur lequel a compté et compte toujours Macron pour pénétrer l’opinion et lui faire avaler ses couleuvres. Une « démonstration » en deux temps : premièrement, présenter comme inéluctable la réduction de la durée et du montant des retraites en raison de l’accroissement de l’espérance de vie, - scénario dont on peut aisément démontrer que c’est un choix de classe et non une fatalité-, et deuxièmement, réaffirmer une volonté centrale qui demeure inchangée : faire la guerre aux « régimes spéciaux » et ramener toutes les retraites à un système unique à points.
Pour faire passer pour « démocratique » et égalitaire ce cœur de la réforme qui pénalise gravement tout le monde, Macron a impérativement besoin de monter certaines catégories de travailleurs les unes contre les autres : Le secteur public contre le secteur privé, les vieux contre les jeunes, les travailleurs français contre les migrants… Parmi les secteurs qui sont dans le collimateur, les cheminots constituent une cible privilégiée, cible d’autant plus essentielle à dénoncer qu’elle pourrait constituer, aux côtés des travailleurs de la RATP, l’un des fers de lance de la bagarre qui s’annonce. Il suffit, pour en être convaincus, de voir l’acharnement que le gouvernement, amplement aidé par les médias, commentateurs et « politologues » de tout poil, a mis à dénoncer le légitime recours au droit de retrait après l’accident de TER survenu dans les Ardennes.

Dans la foulée de cette campagne de dénigrement, il annonce la couleur : « Je ne ferai pas une réforme qui nie ce que sont les droits acquis d’individus, mais vous ne pouvez pas sincèrement et raisonnablement me dire “on va embaucher un cheminot ou un électricien demain au même régime que vous”. Ce n’est pas possible, ce n’est pas raisonnable ».

Une forme « ouverte » pour attaquer sur le fond

Dans la perspective de la période de forte tension sociale qui pourrait donc s’ouvrir à partir du 5 décembre, le gouvernement voudrait la jouer façon « dialogue social » apaisé, mais sans renoncer à sa réforme. Le Monde rapporte, à ce sujet, des propos très clairs de l’entourage de Macron : « Il y a un scénario de référence qui est soumis à concertation, sachant que le gouvernement est ferme sur les grands principes du système cible, mais ouvert sur les modalités et le temps des transitions », confie une source au cœur du dossier. « Il n’y a pas de tabou. Le but est que les partenaires sociaux se positionnent dans le cadre de cette concertation », renchérit Laurent Pietraszewski, le député (LRM, Nord) qui devrait être le rapporteur du projet de loi.

Après avoir vilipendé les « régimes spéciaux », et les travailleurs égoïstes cramponnés à leurs privilèges, Macron a joué la carte de l’empathie et de la lenteur indolore de la transition n’hésitant pas au passage à évoquer, pêle-mêle, RATP, cheminots, policiers, militaires …et infirmières ! : « Moi je comprends tout à fait quelqu’un qui est à EDF, à la RATP ou à la SNCF, qui a 48 ou 50 ans, et qui proteste. (…) Sans doute qu’il ne faut pas tout bousculer pour lui. Nos policiers, nos gendarmes, nos militaires, nos infirmières, sont rentrés avec un pacte, là aussi. Est-ce qu’on peut tout bousculer du jour au lendemain ? Non ! C’est pour ça que je dis : il faut donner du temps à la transition ».

Et pour donner la preuve de l’ouverture et de l’esprit de dialogue qui l’animent il cite divers points qui pourraient faire, à la marge, l‘objet de discussions durant cette « transition » comme la pénibilité, les carrières hachées, et, pourquoi pas, le paiement des pensions le 1er au lieu du 10 du mois… !

La stratégie de déminage est claire : garder le cap de la réforme pour satisfaire le patronat, monter certaines catégories de travailleurs contre d’autres, jouer la temporisation pour rouvrir le dialogue social et contenir les luttes, laisser quelques ouvertures à la marge pour donner aux « partenaires sociaux » un semblant de grain à moudre. C’est ainsi qu’à Rodez le chef de l’exécutif appelait de ses vœux une situation où « on [serait] en train de réinventer la grammaire du dialogue social et ce que j’ai appelé une république contractuelle ».

La colère ne suffit pas, il faut se mobiliser

C’est clair, si Bonaparte a perdu de sa superbe, il ne renonce pas à rester sur le trône. Sa stratégie, même si elle change peu la donne, pourrait payer pour lui, à condition que tout se passe comme il l’espère. Heureusement c’est loin d’être sûr.
Et pour commencer, malgré ses efforts, Macron est loin d’avoir retourné l’opinion contre les bénéficiaires des « régimes spéciaux ». Si le prétexte démagogique d’égalité et de simplification peut faire tilt auprès d’un certain nombre de personnes, la plupart des travailleurs ont compris qu’elle ne servait qu’à produire un nivellement par le bas. Si on n’oublie pas comment l’opinion publique s’est retournée contre les cheminots après 3 mois de bataille du rail l’été dernier, le soutien dont ils ont récemment bénéficié auprès des usagers lorsqu’ils ont fait usage du droit de retrait après l’accident du TER montre que Macron est loin d’avoir gagné. En ce sens, l’envie d’en découdre et l’aspiration à la convergence, vivaces dans plusieurs secteurs, sont un atout pour construire un mouvement d’ensemble capable d’entraîner les différents secteurs du mouvement ouvrier et la jeunesse. Les questions écologiques, ravivées par l’incendie de Lubrizol et la défaillance de l’Etat, risquent d’y trouver tout naturellement leur place, de même que la révolte de la jeunesse, soucieuse de son devenir à plus long terme, mais touchée de plein fouet par la réforme des retraites et par les nouvelles dispositions concernant le chômage.

L’un des facteurs essentiels qui sera en dispute, classe contre classe, est le jeu qu’accepteront ou n’accepteront pas de jouer les directions syndicales face à l’appel pressant au « dialogue social » lancé par Macron. En ce sens, le fait que le secrétaire confédéral de la CGT, Philippe Martinez, rencontre le principal artisan de la réforme des retraites Jean-Paul Delevoye est une indication de la manière dont il compte faire jouer le rapport de force comme une stratégie de pression face au gouvernement, alors qu’il faudrait, tout au contraire, refuser toute rencontre avec le gouvernement. A la base, dans le monde du travail et dans la jeunesse, il s’agit de se préparer au combat qui aura bien lieu et de le rendre le plus massif possible, en œuvrant à la généralisation de la grève reconductible. Pour cela, des Assemblées Générales interprofessionnelles, regroupant les travailleurs, les Gilets jaunes, la jeunesse, des comités de soutien à la grève, seront indispensables pour organiser la lutte et porter un coup d’arrêt définitif à une réforme qui ne doit exister ni aujourd’hui ni demain.




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