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Guerre économique. Poutine veut imposer le règlement du gaz russe en rouble

Alors que Biden vient patronner les sommets qui ont lieu ces jours-ci à Bruxelles, Poutine cherche à mettre la pression sur les Etats qui importent du gaz à la Russie. Une manière de montrer les muscles, peut-être pour mieux cacher les faiblesses structurelles de l’économie russe.

jeudi 24 mars

Dans un discours, le 23 mars, à la veille de la venue de Joe Biden pour plusieurs sommets à Bruxelles, Vladimir Poutine a annoncé que la Russie imposerait désormais le règlement de ses exportations de gaz en roubles, pour ses clients qu’elle a rangé parmi les « pays hostiles » (Union Européenne, Etats-Unis, Suisse, Japon, Corée du Sud, Australie, Grande-Bretagne, Canada). Concrètement cela signifie que les règlements, qui se faisaient jusque-là en euro ou en dollar selon les spécificités des contrats, devront désormais être faits en rouble.

Pour Poutine l’objectif est de stabiliser le cours du rouble qui a dévissé à des niveaux historiques au début du mois de mars, sous l’effet des sanctions économiques des pays occidentaux, qui ont saisi une part importante des actifs russes à l’étranger. Le « trésor de guerre », en devises étrangères, essentiellement en dollar, qu’Elvira Nabioullina la présidente de la Banque centrale russe avait mis sur pied après les sanctions de 2014, s’est quasiment évaporé. Ayant perdu une partie importante de ses devises étrangères, la banque centrale russe ne disposait plus de leviers suffisants pour stabiliser le cours du rouble ; ce que les banques centrales font en achetant leurs propres devises pour en stimuler le cours. Pourtant, la Russie continue à recevoir des sommes importantes en devises étrangères pour ses exportations d’hydrocarbures, pour lesquels seuls les Etats-Unis ont imposé un embargo.

Pour éviter des fuites de capitaux et soutenir le cours du rouble, la Russie a pris une série de mesures pour faire face aux sanctions : obligation aux entreprises et aux particuliers de convertir 80 % de leurs devises étrangères en roubles (c’est-à-dire d’acheter du rouble, et donc d’en stimuler le prix), interdiction de contracter des prêts étrangers, limitation des échanges à la Bourse après sa réouverture ce jeudi pour la première fois depuis le 28 février, et notamment pour les acheteurs étrangers qui ont interdiction de faire sortir leurs actifs de Russie. Si, comme Poutine le souhaite, les achats de gaz se font désormais directement en rouble, c’est la totalité des devises étrangères qui rentraient encore dans le pays qui seront convertis. Cela possiblement pour empêcher les contournements par les entreprises qui souhaitaient conserver des devises plus sûres qu’un rouble en plein déconfiture. Et ce sont directement aux pays acheteurs de se débrouiller pour obtenir du rouble… et ainsi en faire remonter le cours quitte à saper leurs propres sanctions.

C’est bien là le pari de Poutine, mais qui ne va pas sans difficultés. Tout d’abord parce que, bien que son taux de change soit particulièrement bas face à l’euro ou au dollar, il n’est pas si aisé de se procurer du rouble ces jours-ci. C’est pourquoi Poutine a laissé une semaine à sa banque centrale pour trouver une solution afin que les acheteurs puissent se fournir en roubles sur le marché russe.

Mais encore faut-il que les acheteurs le veuillent bien. Tout d’abord, car personne ne veut se retrouver avec du rouble sur les bras, avec une instabilité aussi forte. Ensuite, comme l’ont pointé les patrons d’Engie, d’OMV (entreprise pétrolière et gazière autrichienne) ou encore Robert Habeck, le ministre de l’économie et du climat allemand, les contrats sont fixés dans des devises particulières et les clauses ne prévoient pas de paiement en rouble. Le ministre allemand a ainsi pointé le risque pur et simple de ruptures de contrat. En changer reviendrait à renégocier les contrats. Ce qui ne serait pas forcément à l’avantage de la Russie. De nombreux contrats ont été signés sur le long terme, pour des volumes importants. S’ils venaient à être renégociés, il est évident que les acheteurs s’engageraient sur des durées bien plus courtes et des volumes plus faibles (dans les limites des contraintes dictées par les nécessités des Etats européens), alors que la dynamique en Europe est à la recherche d’alternatives aux hydrocarbures russes. De la même manière, la Pologne, dont le contrat sur le gaz court jusqu’à la fin de l’année a annoncé maintenir ses règlements dans la devise prévue par le contrat. En effet, bien que la Pologne soit une grande consommatrice de gaz russe, elle peut plus facilement que d’autres pays remplacer une partie du gaz par son charbon, ce qui n’est pas le cas de beaucoup d’autres pays de la région.

Si Poutine cherche à montrer les muscles, en engageant un rapport de forces autour de la dépendance des Etats européens au gaz russe, de nombreux observateurs voient dans cette tactique un signe de faiblesse d’une économie qui vit une profonde récession (les sanctions économiques pourraient faire revenir l’économie russe à son niveau du début des années 2000, avec une récession de plus de 20%). Ainsi, un bras de fer s’engage entre la dépendance des Etats européens en gaz, mais aussi de Poutine en liquidités et en devises extérieures fournies par ces exportations. Il n’hésite pas à jouer les bravaches, comme lorsqu’il a demandé, début mars, à son gouvernement de travailler à faire reculer la pauvreté, alors qu’il est clair que celle-ci va exploser sous le coup des sanctions occidentales. Ainsi, a-t-il insisté sur le respect des prix négociés sur le gaz, en vertu de la réputation commerciale de son pays, en opposition aux devises qu’il juge désormais « compromises » par les sanctions de leurs Etats.

Montrer les muscles donc, alors que les Etats européens se réunissent en conseil européen, de l’OTAN et du G7 ces deux jours à Bruxelles sous le patronage de Joe Biden, et vont certainement décider de nouveaux paquets de sanctions. Poutine espère, en déstabilisant le marché de l’énergie, jouer sur les failles qui peuvent exister entre les puissances occidentales selon leur niveau de dépendance au gaz russe. Après ces annonces le prix du gaz de référence a en effet augmenté de plus de 30 %, avant de se stabiliser avec une augmentation de 10 %. De la même manière, le rouble a légèrement ré-augmenté mercredi, atteignant le point plus haut depuis le 18 mars, avant de retomber jeudi.

Mais tout cela sert en réalité aussi à masquer les faiblesses qui s’accumulent pour l’économie russe. A l’ouverture de la bourse moscovite ce mercredi, un conseiller à la sécurité national américain n’a pas hésité à qualifier le marché russe de « marché Potemkine », boosté artificiellement pour en masquer les faiblesses structurelles. Reste à voir, à quel point ces annonces servent à jouer dans le rapport de force, ou si Poutine cherche à passer un cap dans la dédollarisation de l’économie russe. Au risque que les Etats européens accélèrent aussi la dé-russification de leur approvisionnement énergétique, même si une telle mesure pourrait prendre plusieurs années avant de devenir effective. Pour autant, Poutine avait déjà menacé ces dernières semaines de rembourser la dette russe en rouble, auprès des pays hostiles, il s’est avéré que des prêts qui arrivaient à échéance ont été remboursés en dollar. En effet, une clause dans les sanctions américaines rend possible jusqu’au 25 mai pour l’État russe de piocher dans ses actifs à l’étranger pour rembourser ses dettes.

En parallèle du conflit militaire barbare que livre la Russie à l’Ukraine, les Etats impérialistes livrent une guerre économique importante à la Russie, dont les sanctions et contre-sanctions touchent en premier lieu la population russe et les populations des pays dépendant du commerce agricole et/ou énergétique avec la Russie. Pendant que Hollande et Macron vendait des armes à la Russie (et que Le Pen y empruntait des millions d’euros pour ses campagnes), les multinationales françaises y conquéraient des parts de marché juteuses, qu’elles se voient obligés de lâcher à regret désormais que la ligne est à la guerre « totale » contre l’économie russe. Certains capitalistes espèrent des sanctions courtes à lever dès une accalmie dans l’invasion de l’Ukraine, d’autres imaginent volontiers poursuivre et amplifier les sanctions pour mettre durablement l’économie russe à genoux : peu importe leurs orientations, les calculs des capitalistes se font toujours sur le dos des travailleurs et des peuples.



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