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International

Crise alimentaire

Guerre en Ukraine. Incertitudes en mer Noire après le retrait russe de l’accord sur les céréales

Alors que la Russie a suspendu sa participation à l’accord sur l’exportation de céréales ukrainiennes, l’ONU, l’Ukraine et la Turquie ont décidé de poursuivre les exportations. Une situation qui déstabilise un peu plus la situation en mer Noire.

lundi 31 octobre

Illustration. Un cargo engagé dans le détroit du Bosphore / Atilla Ekim 

Ce lundi, plusieurs bateaux chargés de céréales ukrainiennes ont quitté les ports de la région d’Odessa. Leur route est désormais bien connue. En passant par un corridor sécurisé, ces navires évitent les mines ukrainiennes et se tiennent à l’écart des bâtiments de guerre russe, pour rejoindre le Bosphore et quitter la mer Noire. Une procédure qui n’a connu aucun incident majeur depuis sa mise en place le 1er août dernier. Sauf que les cargos partis ce lundi des côtes ukrainiennes ont pris le large alors que la Russie a suspendu sa participation à l’accord sur l’exportation des céréales.

Samedi, le ministère russe de la Défense a annoncé le retrait temporaire de Moscou de l’initiative de la mer Noire. La Russie a prétexté une attaque de drones de Kiev sur sa flotte au large de la Crimée pour suspendre le texte signé fin juillet à Istanbul. Le ministère russe parle d’un « acte terroriste réalisé par le régime de Kiev [...] avec la participation d’experts britanniques » qui aurait touché « des navires civils impliqués dans la sécurité des couloirs céréaliers ». Le Royaume-Uni nie toute implication dans cette opération militaire tandis que le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a affiché dans un communiqué publié dimanche sa profonde préoccupation et assure mener « d’intenses consultations » pour que Moscou revienne sur sa décision.

Ces négociations de dernières minutes semblent avoir en partie échoué. La délégation russe présente à Istanbul au Centre de coordination conjointe (JCC) qui pilote l’exécution de l’accord, a annoncé dimanche soir se retirer « pour une durée indéterminée ». Les Russes ne participent plus aux inspections de navires aux entrées du Bosphore, alors que leur présence est pourtant nécessaire en vertu du texte signé le 22 juillet. Le JCC précise toutefois que la délégation russe reste en contact avec les délégations onusiennes et turques en cas d’urgence.

Passage en force

Malgré la suspension de l’accord par le régime de Vladimir Poutine, l’ONU, la Turquie et l’Ukraine ont donc décidé de maintenir les exportations. Le trafic de navires céréaliers se poursuit. Les inspections des bateaux à Istanbul vont même s’intensifier. Depuis plusieurs semaines, un embouteillage de cargos remplis de céréales ukrainiennes s’est formé aux entrées du Bosphore. Selon les termes de l’accord, chaque navire doit être inspecté pour vérifier qu’il transporte uniquement des produits agricoles.

Les Ukrainiens accusent depuis le mois de septembre les Russes de ralentir volontairement ces opérations. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a jugé ainsi que « la Russie a commencé à aggraver la pénurie mondiale de nourriture en septembre, quand elle a commencé à bloquer les mouvements des navires transportant nos productions agricoles ». Le Centre de coordination conjointe (JCC) basé à Istanbul s’inquiétait le 24 octobre de ces retards. Dimanche soir, le Centre, dont la communication est assurée par l’ONU, assurait avoir augmenté ses effectifs : « Afin de continuer à mettre en oeuvre l’Initiative, il a été proposé que les délégations turque et onusienne fournissent demain 10 équipes d’inspection afin d’inspecter 40 navires. Ce plan d’inspection a été accepté par la délégation ukrainienne. La délégation de la Fédération de Russie a été informée ».

Concrètement, cela veut dire que Moscou se voit exclure de facto des opérations de contrôle, bien que l’accord sur l’exportation des céréales ukrainiennes prévoie la présence d’inspecteurs russes. Le rythme des exportations s’accélère alors même que le Kremlin tentait d’y mettre un coup d’arrêt. Le coup de force de Vladimir Poutine semble se retourner complètement à son désavantage. Mais l’accord est plus fragile que jamais.

Amir Abdulla, le coordinateur des Nations unies du JCC, fait le pari que Moscou n’osera pas s’en prendre à un navire marchand chargé de grain ukrainien. Sur Twitter il a déclaré ce lundi : « Aucun cargo civil ne doit devenir une cible militaire ni être retenu en otage. L’alimentation doit passer ». Ce à quoi le Kremlin a répondu par des menaces à peine voilées par la voix de son porte-parole Dmitri Peskov : « Dans des conditions où la Russie évoque l’impossibilité de garantir la sûreté de la navigation dans ces zones, alors un tel accord est difficilement applicable. Et cela prend un tour différent, beaucoup plus risqué, dangereux ».

Un accord saboté par Moscou

Tout semblait indiquer que Vladimir Poutine souhaitait depuis plusieurs semaines déjà remettre en cause le document paraphé par Kiev, Moscou, Ankara et le secrétariat général de l’ONU. Le Kremlin a annoncé publiquement dès la mi-septembre son intention de« rediscuter » les termes de l’accord, alors que sur le front la Russie subissait plusieurs contre-attaques victorieuses de Kiev. La Russie met en avant l’argument de la mauvaise répartition des grains ukrainiens, dont trop peu parviennent aux pays pauvres, qui en ont le plus besoin. En effet, cette question n’est pas couverte par l’accord du 22 juillet. Le texte ne prévoit rien concernant la destination des exportations de céréales ukrainiennes. Une rhétorique opportuniste du régime russe qui cache en réalité l’utilisation d’une potentielle crise alimentaire mondiale comme monnaie d’échange et voie pour obtenir des concessions auprès des Occidentaux. C’est d’ailleurs du fait de ses reculs récents sur le terrain militaire que la Russie décide de durcir le ton et alourdir ces « méthodes de gangster » en « jouant » avec la faim de millions de personnes dans le monde, et ce alors même que la guerre connaît une escalade importante depuis le début de la contre-offensive ukrainienne de septembre dernier.

L’accord, valable 120 jours, doit expirer le 19 novembre s’il n’est pas reconduit par les parties signataires. À l’approche de l’échéance, Vladimir Poutine a multiplié les signaux pour exprimer son mécontentement. Le régime de Moscou estime surtout que sa bonne volonté n’a pas été récompensée par un allégement des sanctions occidentales sur ses propres exportations agricoles. La contrepartie à la signature de l’accord sur les céréales ukrainiennes devait être la facilitation des exportations d’engrais et de blé russe. Un deuxième accord en ce sens avait été également signé le 22 juillet séparément avec la Russie, sans l’Ukraine.

Après le retrait russe, le président turc Recep Tayyip Erdogan, parrain de l’accord, tente, lui, de concilier les exigences de Moscou et la poursuite des exportations : « Bien que la Russie se montre hésitante parce que les mêmes facilités ne lui ont pas été offertes, nous sommes résolus à poursuivre nos efforts au service de l’humanité ».

La délicate position turque

Ankara a joué un rôle prépondérant dans la signature du document en juillet à Istanbul. Recep Tayyip Erdoğan se positionne depuis le début de la guerre comme le principal interlocuteur des deux belligérants, capable d’organiser en Turquie plusieurs journées de négociations. L’accord sur les céréales étant quasiment le seul résultat de cet activisme diplomatique, en dehors de la facilitation d’échanges de prisonniers. Au-delà du camouflet que représente pour l’image de la Turquie la suspension de l’accord par la Russie, Ankara va devoir s’adapter à cette nouvelle modification des équilibres en mer Noire.

Après le déclenchement de l’invasion russe, la Turquie a fermé les détroits du Bosphore et des Dardanelles aux navires de guerre. En vertu de la convention de Montreux de 1936, Ankara peut verrouiller l’accès à la mer Noire quand elle estime sa sécurité menacée.L’ambassadeur ukrainien en Turquie avait demandé aux autorités turques de fermer les détroits dès les premières heures du conflit. La décision d’Ankara a donc été largement perçue comme favorable à Kiev et hostile à Moscou. Mais elle interdit aussi l’entrée en mer Noire des navires de guerre occidentaux depuis 8 mois.

Ankara a ainsi utilisé la convention de Montreux pour empêcher toute escalade en mer Noire et afin d’avancer son propre agenda politique et ses propres revendications auprès des puissances occidentales, en jouant sur le double tableau entre Kiev et Moscou. Sauf changement de doctrine, la Turquie semble bien déterminée à maintenir ce verrou et à trouver un certain équilibre en mer Noire passant par le dialogue voire la coopération avec Moscou. C’est un élément à prendre en compte, qui explique en partie l’engagement de Recep Tayyip Erdoğan dans la recherche d’un accord entre Russes et Ukrainiens sur l’exportation de céréales à travers la mer Noire.

Évolution des équilibres en mer Noire

Au lancement de l’offensive russe, l’un des buts de guerre de Moscou est la conquête des côtes ukrainiennes, de Marioupol à Odessa. La Russie, déjà maîtresse de facto de la Crimée, aurait grandement étendu sa domination sur le pourtour de la mer Noire. Le régime de Poutine s’est emparé de Melitopol, Berdiansk et Marioupol, prenant le contrôle intégral de la mer d’Azov. Mais Odessa, et Mykolaïv sont restées hors de portée des troupes russes, et Kherson est aujourd’hui disputée par l’armée ukrainienne appuyée par les occidentaux. Cette situation a par ailleurs expliqué l’escalade d’autres méthodes militaires de la part des Russes, notamment la réitération des menaces de l’utilisation d’armes nucléaires ainsi que la mobilisation réactionnaire d’une partie de sa population.

En mer, les navires de guerre russes ont maintenu de mars à juillet un blocus complet des côtes ukrainiennes. Kiev ne disposant pas d’une flotte capable de répliquer, elle a miné ses côtes pour empêcher un débarquement russe. Puis dans un deuxième temps, l’Ukraine a desserré l’étau du blocus maritime russe en utilisant drones et missiles tirés depuis le rivage. Entre le 14 avril, date à laquelle est coulé le croiseur Moskva navire amiral de la flotte russe en mer Noire, et le 30 juin marquant le retrait de l’armée russe de l’île aux Serpents, trop exposée aux frappes ukrainiennes, Kiev prouve sa capacité à modifier le rapport de force en mer Noire. Par leur soutien technique, stratégique et leurs renseignements, les occidentaux ont largement participé à l’escalade du conflit et aux avancées ukrainiennes.

C’est dans ce contexte que se déclenche en mai dernier dans les pays occidentaux une campagne de presse en faveur de l’envoi de navires de guerre pour forcer le blocus russe et rétablir les routes maritimes jusqu’à Odessa. Des tribunes écrites et des articles portés par un courant interventionniste des bellicistes occidentaux.

Le 2 mai, Le Monde publie une tribune intitulée « Guerre en Ukraine : Une opération humanitaire des Occidentaux dans la mer Noire pourrait éviter une famine mondiale ». La sécurité alimentaire mondiale y sert à justifier un coup de force occidental en mer Noire : « Cette opération pourrait consister en l’envoi d’une flotte dans la mer Noire, avec la mission d’accompagner et de protéger les cargos céréaliers pendant qu’ils chargent leur cargaison dans les ports ukrainiens et repartent vers la Méditerranée. Ce type d’opération a lieu en principe sous l’égide de l’ONU, mais, face au veto probable de la Russie, il sera sans doute nécessaire de passer outre. Les Occidentaux redoutent le contact direct avec les forces russes, ils sont tétanisés par le risque d’escalade, mais ce risque est très faible, car, en attaquant ces convois, la Russie apparaîtrait comme responsable direct de la famine mondiale, alors qu’elle s’emploie activement à mettre la crise alimentaire qui a déjà commencé sur le compte des sanctions occidentales ».

Le 23 mai, le Guardian relaie le soutien du Royaume-Uni au « plan de la Lituanie visant à lever le blocus russe ». Il s’agit là également d’escorter les navires céréaliers avec des bâtiments de guerre. Le 28 mai, dans Politico, Ivo Daalder l’ancien représentant des États-Unis auprès de l’OTAN (2009 - 2013) défend une variante de cette même tactique. Il souhaite un effort « pour briser le blocus russe » de la part d’une « coalition comprenant de préférence des pays importateurs comme l’Égypte ». On peut bien sûr s’interroger sur la capacité de la flotte égyptienne à tenir un rôle autre que symbolique dans une opération aussi sensible. Ivo Daalder prend pour référence les escortes de pétroliers par la flotte de Washington à travers le détroit d’Ormuz et le Golfe Persique dans les années 80 lors de la guerre Iran-Irak.

Une opération à laquelle a participé l’amiral américain à la retraite James G. Stavridis, désormais président du conseil d’administration de la fondation Rockefeller et vice-président du fonds d’investissement Carlyle Group. Le 30 mai dernier, dans le Washington Post, il préconise lui aussi une intervention militaire occidentale pour libérer les ports ukrainiens. D’après James G. Stavridis l’opération aurait pu être menée par les États-Unis, secondée par le Royaume-Uni et la France et impliquant éventuellement les pays riverains de la mer Noire et membre de l’OTAN : la Roumanie, la Bulgarie et la Turquie.

Depuis le mois de juin, avec l’avancée des négociations menées par Ankara, les tenants d’une intervention militaire occidentale en mer Noire étaient moins audibles. Leurs thèses ont perdu leur raison d’être avec l’accord sur les céréales ukrainiennes fin juillet. Avec la suspension de ce dernier par la Russie, le camp interventionniste pourrait faire valoir à nouveau ses arguments.

Le maintien du statu quo en mer Noire semble faire consensus en Turquie. Le 2 juin dernier, dans un éditorial, le quotidien économique turc de référence Dünya jugeait « alarmante » la perspective d’un abandon de Montreux et d’une pénétration en mer Noire de navires américains, britanniques ou égyptiens. La suspension de l’accord par Moscou pourrait exposer à nouveau Ankara aux pressions des tenants occidentaux d’une ligne interventionniste en mer Noire si un incident venait perturber les exportations.

Que va devenir la récolte 2022 ?

En un peu moins de 3 mois, le déblocage d’une route maritime allant des ports de la région d’Odessa vers le détroit du Bosphore a permis d’expédier environ 9,5 millions de tonnes de produits agricoles, faisant baisser les cours mondiaux du blé et du maïs.

L’invasion russe fin février a empêché une quinzaine de millions de tonnes de maïs et de blé d’être exportées pendant cinq mois. L’Ukraine dépend en effet fortement de ses ports, notamment ceux d’Odessa, pour exporter son grain. Kiev n’a pu qu’augmenter partiellement ses expéditions par camion ou en train vers ses frontières terrestres à l’Ouest. L’Ukraine a produit 42 millions de tonnes de maïs en 2021 et 32 millions de tonnes de blé. Avant la guerre, le pays couvrait environ 7% des besoins mondiaux en céréales. Perturbée par la guerre, la récolte 2022 devrait selon toute probabilité marquer le pas. Côté russe on prévoit au contraire une année 2022 record. Vladimir Poutine promet une récolte de 150 millions de tonnes de céréales en Russie en 2022. Mais la vente du blé russe aux pays les plus dépendants des importations pour leur sécurité alimentaire, au premier rang desquels l’Égypte, va également dépendre de l’équilibre des forces en mer Noire.

Le scénario noir d’un arrêt prolongé des exportations de céréales ukrainiennes et d’une difficulté russe à écouler sa récolte ferait sans aucun doute fortement remonter les prix du blé et du maïs sur les marchés mondiaux. Frappés par la sécheresse, les producteurs européens seraient bien dans l’incapacité de compenser l’absence des céréales des bassins du Dniepr, du Don et de la Volga. Le spectre de famines dans les États les plus fragiles d’Afrique et du Moyen-Orient se profilerait à nouveau en 2023.

L’annonce par la Russie de la suspension de sa participation à l’accord sur le grain ukrainien est une nouvelle confirmation que l’escalade du conflit passera aussi par l’utilisation de méthodes réactionnaires aux conséquences désastreuses pour les classes populaires, les travailleurs et les pauvres. La prise d’otage des ressources alimentaires risque d’aggraver la situation de millions de personnes déjà sous pression alimentaire depuis le début du conflit, et ce du fait de la responsabilité de la Russie et de ses méthodes de « gangster » et de l’agressivité de l’OTAN.

Pour faire face à la menace qui pèse sur des centaines de millions de personnes dans le monde, le mouvement ouvrier doit se battre pour mettre fin à l’agression russe, sans faire aucune confiance à l’OTAN et à Zelensky, mais aussi revendiquer l’expropriation des grands propriétaires terriens en Ukraine et en Russie, ainsi que de l’agrobusiness et de tous les spéculateurs sur la faim des peuples afin de mettre le secteur sous contrôle des travailleurs et planifier la production en fonction des besoins alimentaires mondiaux.



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