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Guerre en Ukraine : en quoi la position de la direction de la CGT est-elle problématique ?

Dans une note à l'attention des syndicats et des militants publiée le 09 mars la direction de la CGT développe sa position sur la guerre actuelle sous la forme de questions-réponses. Mais si elle prétend donner des « réponses aussi claires et précises que possible » aux militants, la note cède surtout au discours ambiant, quitte par exemple à nier le rôle de l’OTAN, revendiquer des sanctions plus fortes et à mettre au second plan leurs conséquences sur les travailleuses et travailleurs.

mardi 22 mars

Une analyse de la guerre qui tend à nier le rôle de l’OTAN

L’introduction de la note fait d’abord référence au pacifisme de la CGT, qui « plonge ses racines dans la Conférence de Zimmerwald en 1915 », une référence à la conférence pour la paix organisée par les militants socialistes durant la Première Guerre mondiale. Après le choix de « l’Union Sacrée » de nombre d’organisations ouvrières, dont la direction de la CGT sous la houlette de son secrétaire général Léon Jouhaux, celle-ci avait pour but de réaffirmer la nécessité de lutter contre la guerre mais aussi contre le nationalisme au sein des différents Etats en guerre.

Elle poursuit par le refus de s’adapter au « campisme », c’est-à-dire le soutien, de principe et sans recul critique, à toute lutte contre l’impérialisme des Etats-Unis, appelant à « rejeter ce jeu des alliances qui entraînent les peuples dans les conflits mondiaux au profit des bourgeoisies ou des aristocraties qui les gouvernent ». La direction de la CGT a ensuite raison de souligner les « impératifs liés à la résistance des peuples pour défendre leur droit à l’auto-détermination », car ceux-ci font partie de la tradition du mouvement ouvrier, et ils nous conduisent à dénoncer l’agression russe sans aucune réserve. Mais cette position est portée en mettant sous le tapis la question du rôle de l’OTAN, et des questions qu’il soulève pour une position ouvrière vis-à-vis du conflit.

En effet, même sans intervention militaire, l’OTAN participe activement au conflit au travers l’envoi d’armes et la mise en place de sanctions économiques d’une ampleur jamais vue, tout en avançant vers une militarisation active. Le camp occidental cherche à se renforcer en profitant de la guerre, que ce soit par l’extension de l’OTAN, sa remilitarisation ou par l’envoi d’armes. En outre, l’avancée de l’OTAN à l’Est, qui s’inscrit dans une stratégie portée par les Etats-Unis depuis les années 1990, n’est évidemment pas sans lien avec la situation actuelle.

Or, le texte choisit de ne même pas mentionner cette question. En effet, bien qu’il soit rappelé que l’OTAN s’est étendue en Europe de l’Est depuis les années 90 et qu’il « a été pendant toute la guerre froide un outil de l’impérialisme américain » (il ne le serait plus aujourd’hui ?), à la question « Poutine est-il responsable de la situation actuelle ? », la note répond : « il l’est absolument et en quasi-totalité. Cette guerre est sa décision. Il en a fixé lui-même l’ampleur et la temporalité. Il en rêve depuis des années et si les occidentaux sont responsables, c’est d’abord et surtout de l’avoir laissé faire l’annexion de la Crimée en 2014 ».

Il est à noter que le communiqué CGT du 25 février, au lendemain de l’invasion, cherchait à être plus équilibré, pointant plus clairement la responsabilité de « l’ensemble des dirigeants des parties concernées », critiquant l’OTAN comme « une menace permanente pour la paix » et se positionnant contre la livraison d’armes. Le fait que cette critique se soit modifiée n’est pas le fruit du hasard, mais le résultat de l’énorme pression médiatique et politique cataloguant tout discours alternatif comme « pro-Poutine » et auquel la direction de la CGT cède.

Une adaptation à l’OTAN sur le terrain des sanctions

Le texte poursuit sur une question très discutée depuis le début de l’invasion : les sanctions économiques. On a vu dès les premiers jours de la guerre que, malgré les discours sur les sanctions visant Poutine et les oligarques le soutenant, celles-ci avaient en priorité pour rôle de « provoquer l’effondrement de l’économie russe » selon la formule de Bruno Le Maire, c’est-à-dire avant tout d’affamer les travailleurs et les pauvres de Russie.

L’inflation énorme qui a suivi les sanctions, et qui se creuse encore, pourrait d’ailleurs aller jusqu’à la pénurie de nourriture et de médicaments, et à « un retour en arrière de 20, 30 ans en termes de revenus des ménages ». Autrement dit, elles ont pour résultat de plonger dans la misère des millions de travailleurs Russes qui n’ont pas choisi cette guerre. Les faire payer, c’est faire comme si Poutine représentait réellement leurs aspirations.

Dans ce cadre, comment comprendre que la CGT revendique non seulement le maintien des sanctions, mais demande y compris de « frapper vite et fort », tout en reconnaissant dans la phrase d’après qu’elles auront de « lourdes conséquences pour la population et pour l’économie mondiale » ? Sans compter qu’en plus de condamner les travailleuses et travailleurs russes à la misère, cette logique participe à accélérer l’inflation dans de nombreux autres pays, France comprise.

L’absence d’un discours d’indépendance de classe

Ces différentes prises de position s’expliquent par une raison de fond. En termes de guerre et de géopolitique, la direction de la CGT ne cherche pas à formuler et à mener une politique indépendante. Sa direction n’hésite d’ailleurs pas à se joindre, à Paris, aux appels à rassemblement organisés par des secteurs ouvertement pro-OTAN. Signer le même appel que Les Républicains, LREM et le MODEM aurait pourtant dû mettre la puce à l’oreille de la direction de la CGT…

En définitive, cette position fait reposer la résolution du conflit sur des organisations politiques, des États et des institutions internationales alignées sur les intérêts des classes dominantes. Celle-ci repose sur une combinaison entre un renforcement des sanctions, politique plébiscitée par l’OTAN, et un appel à la diplomatie onusienne. Une ligne particulièrement explicite dans certaines manifestations comme à Toulouse où la banderole unitaire revendiquait une « paix négociée sous l’égide de l’ONU. »

Une telle position entretient l’illusion que les mêmes puissances qui fomentent des guerres dans tous les coins du globe pourraient travailler à une paix durable, au bénéfice des peuples ukrainiens et russes. Pour rappel, la Russie et les puissances occidentales, par le biais du Royaume-Uni, de la France et des Etats-Unis, occupent une place écrasante au sein de l’ONU, dont elles contrôlent les faits et gestes par le biais du Conseil de Sécurité.

Non seulement s’en remettre aux institutions nationales et internationales mène à une impasse, mais cela nous empêche de penser toute alternative par en bas, toute alternative qui permette réellement de viser autre chose qu’une paix qui ne fasse qu’entériner un rapport de forces à un moment donné… jusqu’à la prochaine guerre.

Ni l’ONU ni la diplomatie depuis 2014, ni les accords de Minsk d’ailleurs, n’ont empêché que la situation n’aboutisse à une nouvelle guerre en Ukraine. « L’ONU est une institution héritée de la guerre froide et qui n’a jamais permis, seule, la résolution du moindre conflit, ni mis un coup d’arrêt à une quelconque oppression nationale, comme peuvent en témoigner les Palestiniens. La présence des casques bleus peut également se révéler problématique, comme dans les guerres de Yougoslavie ou en Centrafrique » écrivions-nous récemment dans un article qui tentait de poser les bases de ce que serait une alternative ouvrière et populaire à la guerre.

Une alternative qui n’a par ailleurs rien à voir avec la politique portée par le courant oppositionnel ayant le plus de poids dans la CGT, autour de la FSM et de la page Unité-CGT. Celle-ci a publié une position qui, bien qu’affirmant du bout des lèvres que « l’attaque russe doit cesser », se complait de façon caricaturale dans un campisme pro-russe allant jusqu’à regretter l’Union Soviétique comme une « puissance vraiment en faveur de la paix et de l’amitié des peuples ». Les anciennes républiques soviétiques, qui ont vu leurs soulèvements populaires violemment réprimés par les chars russes, ou les Afghans, qui ont vu 100.000 soldats russes occuper leur pays et tuer pendant 10 ans à partir de 1979 apprécieront la référence...

Pour une politique internationaliste indépendante

Le rôle d’une organisation ouvrière comme la CGT devrait être justement de proposer une analyse et une perspective de classe, qui défendent les intérêts du monde du travail en France et à l’international, sur tous les sujets, y compris face à la guerre. Une perspective qui en Ukraine repose sur une politique ouvrière et populaire, en totale indépendance du gouvernement de Zélensky, qui utilise lui-même l’invasion pour répondre à son agenda politique, en réprimant l’opposition politique, ce qu’il avait commencé avant l’invasion d’ailleurs. Celui-ci n’a rien d’autre à proposer au peuple ukrainien qu’une soumission aux grandes puissances de l’OTAN, ce que la note CGT reconnaît à demi-mot quand elle mentionne les réformes du droit du travail, imposées par le FMI et autres créanciers de ce pays parmi les plus pauvre d’Europe qu’est l’Ukraine.

Mais si le conflit ukrainien a d’ores et déjà une dimension internationale, sa résolution dépasse elle aussi les limites de ses seules frontières. Les germes d’une telle politique indépendante, ouvrière et populaire, existent à travers le monde. En Russie, avec des secteurs de la population qui s’opposent à la guerre malgré la répression, ou se mobilisent dans de premières grèves contre l’inflation, comme celle de l’usine pétrochimique de Gemont. En Europe, dans les cortèges manifestant non seulement contre l’invasion russe, mais aussi contre l’ingérence de l’OTAN et le réarmement de l’Europe, comme cela a été le cas en Italie, à Londres, ou encore à Berlin du côté des hospitaliers qui ont tenu une assemblée générale contre la guerre en Ukraine et le réarmement allemand.

En France, travailler à un tel mouvement passe par aider à la construction d’un pôle indépendant des positions ouvertement pro-OTAN ou pro-Poutine. Plutôt que de se diluer dans des rassemblements pro-OTAN avec LREM, LR et les va-t’en guerre de la gauche de gouvernement en lesquels nous n’avons aucune confiance, la CGT pourrait chercher à regrouper des secteurs du mouvement ouvrier, des organisations politiques et des collectifs qui soient à la fois contre l’invasion russe mais aussi contre toute ingérence de l’OTAN. Un pôle qui refuse toute sanction économique en rappelant notre solidarité de classe, et pose les bases d’une large opposition ouvrière et populaire à la guerre, qui reste encore à construire.

Dans la période d’augmentations des tensions internationales qui est ouverte, une telle politique sera décisive. Une organisation ouvrière comme la CGT a un rôle à jouer pour que les travailleuses et travailleurs s’opposent aux dynamiques mortifères à venir, dont ils seront les première victimes et qu’ils sont les seuls à pouvoir arrêter.



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