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Notre classe

"On ne veut pas de trahison cette fois"

Hani Labidi, portrait d’une figure de la grève réprimée par la RATP

Hani Labidi fait partie de ces machinistes de la RATP en grève depuis un mois contre la réforme des retraites. Réprimé par la direction de la RATP en tant que militant syndical, il est devenu aujourd'hui une figure de la grève. Nous l'avons interviewé.

lundi 6 janvier

Crédits photo : ô Phil des contrastes

Hani Labidi est chauffeur de bus – machiniste-receveur comme on dit à la RATP – au centre bus de Belliard, dans le 18ème arrondissement de Paris, depuis 2004. Il est rentré à la RATP à 23 ans conscient des dures conditions de travail qui l’attendait mais « en contrepartie des difficultés je savais que j’aurai ma retraite, que je pourrai partir plus tôt et profiter de ma troisième vie » nous confie-t-il.

Rapidement, face aux désillusions au cours de sa carrière, aux attaques successives contre les acquis sociaux et aux discriminations au travail, Hani s’est engagé. Un engagement qui commence en 2007 dans une grève qui dura deux semaines contre une réforme qui venait toucher aux régimes spéciaux de retraite de la SNCF et de la RATP. « ça fait longtemps qu’ils ont commencé à toucher à nos statuts et nos retraites » constate Hani 10 ans plus tard.

Alors quand le gouvernement a avancé son projet de loi de système de retraites à points, Hani fait partie de ceux qui, ayant vécu les attaques successives contre le régime de retraite actuel et contre les conditions de travail des machinistes, a tout de suite su qu’il ne s’agissait pas d’une réforme motivée par des besoins économiques mais bel et bien par des « raisons idéologiques », c’est-à-dire la volonté selon lui « d’en finir avec les acquis sociaux ».

Depuis le 5 décembre, Hani et ses collègues de Belliard sont en grève, reconduite tous les matins en assemblée générale. Le taux de gréviste se maintient depuis un mois à 60%. Tous les matins à 4h30, les machinistes en grève se retrouvent à l’entrée de leur dépôt et tiennent un piquet de grève, reprenant les traditions de lutte du mouvement ouvrier. A Belliard comme sur les autres dépôts parisiens, l’annonce d’une trêve de noël et d’un agenda syndicale inexistant, avec pour seul horizon le 9 janvier, a été très mal reçu.

Cela a rappelé à Hani ce qu’il nomme lui-même les « trahisons des principales centrales syndicales » de 2007 quand ces dernières avaient sonné le glas du mouvement et avaient convaincu les grévistes de reprendre le travail. « On ne veut pas de trahison cette fois » explique Hani, déterminé à poursuivre le mouvement.

Conscient de ces trahisons passées et à venir de la part des directions syndicales qui « finissent toujours par négocier », Hani est fier de la nouvelle génération de grévistes dont il fait partie et de la tendance aux débordements de ces directions qu’il voit se développer sous ses yeux.

Pour lui justement « la force de ce mouvement c’est que les centrales ne dirigent plus la base ». Une « base » de grévistes, de militants syndicaux ou non, qui veulent le retrait sans conditions et ont la volonté de prendre en main par eux-mêmes le mouvement de grève.

Ainsi, Hani s’est investi dans la Coordination francilienne RATP-SNCF qui a vu le jour à Paris. "Cette coordination permet d’amplifier le mouvement, de faire des actions qui nous rendent visible, de s’adresser aux autres secteurs" se réjouit Hani. Le principal point fort de cette coordination ? C’est cette question de l’organisation de la "base", des grévistes qui sont sur les piquets tous les matins et dans les Assemblées générales, de ceux qui militent le mouvement quelque soit leur étiquette syndicale. "On est des électrons libres c’est ça notre force. Parce que le gouvernement va aller chercher des interlocuteurs du côté des dirigeants des centrales syndicales", mais aujourd’hui dans cette coordination le message est clair : c’est la base qui doit décider du sort du mouvement.

En réalité, cette contestation des décisions et politiques des principales centrales syndicales à la RATP qui aujourd’hui s’exprime dans cette grève, s’organise sur le terrain depuis plusieurs années. Le syndicat auquel appartient Hani et dont il est élu syndical, a été créé par un ensemble de militants syndicaux qui « ne se retrouvaient pas ou plus dans les principaux syndicats représentatifs ». Il s’agit de RS-RATP (rassemblement syndical), syndicat créé en 2014 et qui s’appelait originellement SAP-RATP (syndicat anti précarité). Hani Labidi en est devenu l’un des leaders. Selon Hani ils ont créé un « syndicat hors-norme » qui contrairement à d’autres syndicats ne s’embarrassent pas des protocoles et dérange grandement la direction de la RATP. Il revendique un syndicat ouvrier « proche du terrain » composé principalement de machinistes. Et s’il y a bien une chose qu’on ne peut pas nier, c’est l’écho qu’a rencontré depuis sa création ce nouveau rassemblement syndical. En effet, après de multiples passages devant les tribunaux, la RATP ayant cherché à les empêcher de se présenter, ils ont réussi à remporter aux élections des CSE de 2018 un certain nombre de sièges : dans un CSE ils représentent 11 élus sur 28 et dans un autre 7 élus sur 28.

Depuis 2018, au-delà des attaques contre le syndicat RS-RATP, Hani et d’autres militants syndicaux de différents syndicats sont les cibles d’une forte répression de la part de la direction. La dernière attaque en date vise Hani et d’autres élus syndicaux pour avoir opéré un contrôle surprise au dépôt de Belliard qui a révélé que 70% des bus étaient défectueux. Par ailleurs, cet acharnement de la RATP sur les militants syndicaux et leur volonté d’empêcher que RS-RATP devienne un syndicat représentatif, n’est pas sans lien avec les nombreuses rumeurs qui circulent dans les médias selon lesquelles la RATP serait devenue un repère de « barbus ». En effet, sur les piquets de grève depuis le début du mouvement, une grande partie des grévistes et des principaux militants syndicaux à la RATP sont d’origine arabe, africaine, antillaise. Pour Hani il est évident qu’il existe du racisme et de l’islamophobie à l’intérieur de l’entreprise, celui qui vient de la direction et également celui qui existe au sein des centrales syndicales qui ne luttent pas toujours distinctement contre les attaques discriminatoires de la direction, ni contre le racisme prégnant chez les travailleurs.

Pour Hani c’est le monde à l’envers. Alors qu’ils ont mené une opération syndicale pour vérifier la conformité du matériel, montrant que 70% du matériel roulant était non conforme à la réglementation et au code de la route, ce sont eux qui se retrouvent sanctionner. « On a peut être sauvé des vies et c’est ça le plus important » retient Hani de cette histoire qui n’est pas encore close. En effet, il est le dernier à ne pas être encore passé en conseil disciplinaire. Conseil qui pourrait à l’issu duquel il pourrait être sanctionné de plusieurs mois de mise à pied voire être révoqué pour « blocage de bus et outrage envers un directeur ».

A présent, pour Hani, il est « hors de question de se laisser faire » dans cette affaire et également dans celle qui dépasse le dépôt de Belliard et qui est celle de la grève contre la réforme des retraites, et plus largement contre le gouvernement Macron. Car ce qui se joue aujourd’hui, selon lui, c’est « la lutte des classes sociales ». Après un mois de grève, malgré la répression et les attaques, ce gréviste, militant syndical et père de famille reste confiant et continue de croire à la victoire et de se battre pour la remporter.

Ce mardi 7 janvier, pour soutenir Hani Labadi, délégué RS du dépôt de Belliard, menacé de licenciement, soyons nombreux au rassemblement appelé à 13h au 19 place Lachambeaudie, 75012.




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