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Santé

Harcèlement sexuel à la maternité des Lilas : « Le manque de médecins engendre une politique de la peur »

Mediapart a révélé une affaire de harcèlement de sages-femmes par un médecin anesthésiste à la maternité des Lilas, en Seine-Saint-Denis. Une affaire qui prend racine dans un contexte de coupes budgétaires, bouleversant les rapports au sein de l'équipe soignante.

Mathias Lecourbe

12 avril 2023

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Le 4 avril dernier, un article paru dans Mediapart a rendu publique une affaire en cours à la maternité des Lilas, en Seine-Saint-Denis : le chef du service anesthésie de l’établissement est accusé de harcèlement sexuel et moral par 23 sages-femmes.

Harcèlement sexuel et moral dans une maternité féministe

Les faits se sont accumulés depuis 2016, mais c’est seulement entre décembre 2020 et janvier 2021 que les sages-femmes se sont résolues à porter plainte, après avoir épuisé les recours auprès de leur hiérarchie. Au micro de Révolution Permanente, Corina, déléguée syndicale SUD de la maternité explique : « Les sages femmes ne voulaient pas parler de la procédure tant qu’on était dans l’enquête. Elles ont porté plainte contre le chef de service des anesthésistes. Mais d’abord elles ont envoyé une courrier au CA, qui n’a pas répondu ; à la direction, qui n’a pas répondu non plus ; et elles l’ont évoqué en CSE. Quand on a vu que rien n’avançait, on a décidé de porter plainte à l’extérieur, au commissariat des Lilas  ». Les sages-femmes ont également saisi le Conseil de l’Ordre des médecins.

La procédure pénale est toujours en cours. L’affaire est rendue publique en raison de la décision rendue par le Conseil de l’Ordre des médecins, estimant que 23 témoignages de sages-femmes ne valent pas plus que la parole du médecin accusé, et n’ayant donc pris aucune mesure à ce jour. « L’Ordre des médecins considère que c’est parole contre parole », résume Corina. Si le médecin en question et la directrice ont aujourd’hui quitté l’établissement, Corina et ses collègues dénoncent l’absence de soutien de l’institution. « On est supposé être une clinique féministe et l’ancienne direction ne défendait pas du tout ces valeurs contre le harcèlement... On est dans un lieu féministe et on est venu nous reprocher de dénoncer du harcèlement sexuel et du harcèlement moral... Quand un médecin traite son équipe de "salopes" » ! .

La maternité des Lilas a la spécificité d’être un lieu militant, fondé par des soignant·es souhaitant expérimenter des pratiques médicales plus respectueuses des femmes. Depuis 1964, ce centre pratique des avortements et accompagne des grossesses et des accouchements dans une démarche féministe au cœur du département de Seine-Saint-Denis. Il s’agit d’un petit établissement qui ne suit que des grossesses non pathologiques et cherche à médicaliser le moins possible les accouchements et à laisser autant que possible aux femmes le choix des techniques utilisées pendant l’accouchement.

Un contexte de coupes budgétaires bouleversant les rapports au sein de l’équipe soignante

Les pratiques favorables à l’accouchement physiologique, qui accordent une place importante au suivi extra-médical de la grossesse, des accouchements et des avortements et cherchent à laisser le choix aux femmes concernant les actes médicaux à réaliser ou non, nécessitent des moyens importants. Elles entrent en contradiction avec le modèle néolibéral imposé par la casse de la santé publique et ses mécanismes, tels que la tarification à l’acte dont les standards ne correspondent pas toujours aux besoins des patient·es. En conséquence, au prétexte d’un manque de moyen, l’ARS veut aujourd’hui fermer la maternité et transférer le personnel à l’hôpital de Montreuil.

Une mesure qui reviendrait à liquider les acquis de la maternité des Lilas et mettrait fin à son expérience féministe. En effet, cela remettrait directement en cause les pratiques qui tendent à la démédicalisation des accouchements, et plus largement à développer une pratique féministe dans la prise en charge des patient·es et la gestion de la maternité. Les sages-femmes, qui sont à plus de 98% des femmes, deviendraient alors d’autant plus dépendantes vis-à-vis des médecins, dont plus de la moitié sont des hommes.

Et ce d’autant plus que, dans le même temps, les politiques de casse du service public ont favorisé le développement d’un secteur de la santé à but lucratif qui offre de meilleures conditions de travail et de rémunération aux médecins : leur recrutement dans le public est de plus en plus difficile et entraîne parfois des phénomènes aberrants, comme le recours massif à des médecins intérimaires.

Cette crise du recrutement a forcé la maternité des Lilas à embaucher des médecins qui ne partageant pas nécessairement le projet féministe historiquement porté par les sages-femmes. C’est dans ce contexte qu’est arrivée une nouvelle équipe d’anesthésistes, dont Dr. Feki, auquel on reproche notamment « des accès de colère incontrôlés, des cris et des hurlements, des insultes et des grossièretés, des intimidations, des gestes déplacés à l’égard des sages-femmes, des comportements critiquables à l’égard des patientes ».

L’omerta maintenue par l’institution

Les sages-femmes ont d’abord dénoncé les agissements de cet anesthésiste auprès de leur hiérarchie. Corina décrit à quel point la lutte a été dure en interne, aussi bien face à l’inertie de la direction que face à d’autres représentants du personnel, sous la pression des menaces constantes de fermeture de la maternité : « La direction n’a commencé à réagir que quand les arrêts-maladies de sages-femmes se sont multipliés. Et cela a été soutenu uniquement par SUD, les autres syndicats n’ont jamais soutenu les sages-femmes. On a fait peser sur elles la culpabilité que si l’affaire s’ébruitait, on allait perdre les anesthésistes et fermer la maternité. Deux syndicats accusaient les sages-femmes de faire courir le risque à la maternité d’être fermée si elles parlaient. On m’a insultée, coupé la parole, intimidée pour que je me taise, par des membres du CSE de l’époque ! Ce combat a été particulièrement violent  ».

Face à cette gestion catastrophique de l’affaire en interne, les sages-femmes ont finalement porté plainte au pénal et devant l’Ordre des médecins. De son côté, Dr Feki a produit une série de témoignages attestant de son professionnalisme. Sans grande surprise, c’est au médecin que l’Ordre a donné raison. Corina, déléguée Sud de la maternité réagit : « L’Ordre des Médecins est une institution corporatiste ça c’est sûr, on ne peut rien en attendre. Ce médecin a présenté plein de témoignages disant qu’il était très correct, mais tu peux être bien 99% du temps et quand même avoir des comportements déplacés avec certaines personnes. À l’Ordre des médecins, ils reçoivent plein de signalements, mais ça n’aboutit pas. Et ça, personne ne le saura. Et puis c’est toujours très difficile de prouver le harcèlement : ça se passe au bloc, en salle de garde, dans l’ascenseur et il n’y a personne pour témoigne ». Une expérience traumatisante pour les soignant·es : « Sur les sages-femmes qui ont vécu ces scènes-là, la plupart ont quitté la maternité des Lilas et elles n’ont pas envie qu’on connaisse leur nom, elles ne veulent pas porter cette étiquette-là ».

La casse de la santé publique favorise les violences dans le monde médical

Ainsi, la gestion néolibérale des services de santé pèse dans les mécanismes qui génèrent l’omerta, et donc la perpétuation des violences patriarcales au travail dans ce secteur. Corina témoigne : « Il y a un rapport de pouvoir entre médecins et sages-femmes, il y a une hiérarchie extrêmement forte. Aux Lilas, je pense que les sages-femmes se laissent moins impressionner car elles ont davantage d’autonomie dans leur travail. Mais on a la pression de continuer à faire tourner la maternité, et si il n’y a plus de médecin on ferme... C’est le manque de médecins qui engendre cette politique de la peur. »

Une situation qui est loin d’être isolée, comme le souligne la syndicaliste : « Je pense que nous ne sommes pas le seul lieu où les médecins exercent une violence sur les sages-femmes, je pense pour cela que c’est important que l’affaire soit relayée. ». On voit bien que les mécanismes en jeu sont structurels, liés à des relations de hiérarchie et à la domination masculine dont les effets sont renforcés par le fonctionnement en permanence sous tension des établissements de santé, ce qui fait prospérer les violences patriarcales aussi bien sur le personnel de ces établissement que sur les patient·es.

« J’ai une patiente qui, dans un cabinet, a été victime d’attouchements de la part d’un médecin, elle a porté plainte à l’Ordre des médecins qui n’a rien reconnu, alors que le médecin avait lui-même avoué. Elle a trouvé d’autres femmes qui ont également témoigné et finalement le médecin qui avait 70 ans a fermé son cabinet, mais il n’y a eu aucune décision ni de la justice ni de l’Ordre des Médecins », poursuit Corina. Un témoignage qui fait écho aux affaires récentes de violences gynécologiques, elles aussi marquées à de nombreux égards par la problématique de la casse de la santé qui pèse en premier lieu sur les femmes.

L’affaire de la maternité de Lilas montre que, pour faire face aux logiques de domination patriarcales, dans le secteur de la santé comme ailleurs, on ne peut pas s’en remettre aux directions ni aux institutions telles que l’Ordre des Médecins. Leur rôle est de relayer kes les politiques de l’État et donc la casse du service public qui, comme le montrent les effets de la tarification à l’acte à la maternité des Lilas, tend à détruire jusqu’au dernier îlot de pratiques et d’organisation progressistes qui avaient été héritées des luttes passées.

Face aux directions et aux institutions complices, comme le montrent Corinne et ses collègues, c’est par en bas et par la force de l’organisation collective qu’il est possible de résister, non seulement sur la question des violences patriarcales, mais aussi pour défendre des pratiques féministes qui viennent questionner le modèle de société qui nous est imposé au détriment de notre travail et de notre santé. En luttant contre le harcèlement, les sages-femmes luttent aussi pour leur autonomie dans la maternité, et donc contre sa fermeture - pour que nous puissions décider par et pour nous-mêmes de la façon dont nous voulons travailler et être soigné·es selon les besoins qui sont les nôtres.

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