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Notre classe

Où est l'arnaque ?

Hausses de salaires : les promesses du patronat n’engagent que ceux qui y croient...

« C'est le débat économique de la rentrée : faut-il augmenter les salaires ? » s'étonne l'éditorialiste Dominique Seux. En effet, avec la combinaison entre reprise économique, ressentiment post-pandémie pour les salariés et promesses électorales sur les revenus, la question des salaires s'installe dans le paysage. Mais peut-on pour autant obtenir des augmentations en négociant pacifiquement avec le patronat, sans avoir à les arracher par un rapport de force ? C'est ce que semblent penser les directions syndicales en cette rentrée.

samedi 11 septembre

Photo : Bfm TV

« On en a chié pendant la pandémie, et maintenant on nous parle de reprise mais on augmente pas nos salaires ! » Voilà comment on pourrait résumer l’état d’esprit dans plusieurs boites de l’aéronautique avant l’été. Cette colère s’exprimait par des grèves très suivies, que nous avons animées (aux AHG) ou suivies et appuyées comme Daher, Airbus Defense & Space ou d’autres. Nous notions alors que, dans ce secteur au moins, la colère était passé de la question des licenciements à la question des salaires et des conditions de travail.

Dans un secteur où on vante une forte reprise, après avoir justifié les licenciements et autres sacrifices par la baisse de commandes, il est normal que les salariés s’estiment floués s’ils ne tirent rien de la « reprise ». Au-delà de la filière aéronautique, les discours sur la reprise ont commencé à se multiplier ces dernières semaines, et plusieurs éditorialistes ou politiques ont exprimé leur inquiétude que la colère accumulée pendant la pandémie ne s’exprime sur la question des salaires, d’autant plus avec la tendance à la baisse du chômage (pourtant très relative). Et pour cause, le cabinet de conseil Deloitte concluait pourtant récemment dans une enquête que la paie médiane n’a augmenté que de 0.6% en 2021 et même que 45% des salariés n’ont eu aucune augmentation !

C’est donc préventivement que les promesses d’augmentation de salaires ont commencé à apparaitre. Du Medef qui parle de « hausses de salaires probables en 2022 », au gouvernement qui fait mine de faire pression sur le patronat de certains secteurs, en passant par Pécresse qui promet « 10% d’augmentations » pour talonner Bruno Le Maire dans la course à droite (qui lui-même appelle les entreprises à augmenter les salaires), on pourrait croire à une unanimité à la fois du patronat et de la classe politique, y compris de droite.

A y regarder de plus près, comme le dit Valérie Pécresse, ces augmentations "ne doivent rien couter aux entreprises" ! Ce que tous proposent, sous prétexte d’augmentation du "salaire net", c’est de baisser les cotisations sociales, à commencer par celles qui concernent les heures supplémentaires. Autrement dit, c’est le retour du "travailler plus pour gagner plus" de Sarkozy. Cette mesure qu’affectionne la droite, l’exonération de cotisations sociales sur les heures supplémentaires, a été tour à tour mise en place et retirée, et fait souvent son retour en période électorale. Elle n’est en rien une augmentation de salaire, et cherche au contraire à nous faire travailler plus. Pire, pour « financer » la mesure, il s’agit dans le même temps de repousser l’âge de la retraite à 65 ans, rendre dégressives les allocations-chômage tout en s’attaquant à l’assurance maladie. Un programme pour « les salaires » qui peine donc à masquer son caractère profondément néo-libérale.

Un autre discours est celui qui consiste à demander l’ouverture de négociations sur les salaires. Le premier ministre Jean Castex par exemple, se met en scène comme mettant la pression sur certaines branches (comme les HCR ou l’industrie agro-alimentaire) pour ouvrir ces négociations. Ce qui est en grande mesure une posture, puisque les négociations par branche ont lieu chaque année de toute façon, et débouchent toujours sur des augmentions ridicules (ce qui est évidemment le cas dans des négociations qui n’ont aucun lien avec un rapport de force réel sur le terrain). De la même manière, les déclarations du gouvernement sur la possible augmentations du SMIC laissent penser que cela serait une décision du gouvernement. Or, les règles mêmes du SMIC font qu’en cas d’inflation dépassant les 2%, le SMIC est automatiquement revalorisé. Le gouvernement y ajoutera-t-il alors un coup de pouce ? Pas du tout, comme il l’a d’ores et déjà annoncé !

Face aux fausses promesses, quelle partition jouent les directions syndicales ?

Dans cette situation, les travailleurs de première, deuxième ou troisième ligne pourraient s’attendre à ce que leurs syndicats veuillent faire monter la pression, organiser la colère voire préparent un plan de bataille. Après être restées confinés pendant plus d’un an, après n’avoir rien tenté contre le pass sanitaire, cette fois-ci on allait voir ce qu’on allait voir, la rentrée sociale promettait d’être chaude !

Et pourtant, la montagne de déclarations a accouché d’une souris : la date du 5 octobre... Les dirigeants de FO, CGT, FSU, Solidaires et d’organisations de jeunesse appellent donc à une journée d’action isolée, sur des mots d’ordre fourre-tout, comme ils nous y ont habitué. En vu de faire monter la pression, de préparer un rapport de forces plus conséquent ? Pas du tout, comme le concède la direction de la CGT elle-même.

Dans un article intitulé "Et si c’était le moment de parler augmentation de salaire ?", la Confédération reconnait que "le débat sur la reconnaissance du travail s’est ouvert avec la pandémie". Malheureusement, la suite consiste à renforcer les illusions sur le fait qu’on pourrait obtenir ces augmentations par la négociation, au pire avec une petite pression comme la manifestation du 5 octobre. "Le tabou des augmentations levé, il reste à aller les chercher" explique le communiqué. Or, comme expliqué plus haut, la droite, le Medef et le gouvernement n’ont levé aucun tabou, si ce n’est celui des suppression de cotisations sociales !

Pour "aller chercher" ces hausses de salaires, la CGT estime que le rendez-vous du 5 octobre sera "un point d’appui pour préparer les prochaines négociations annuelles obligatoires et faire basculer le rapport de forces en faveur d’un autre partage des richesses créées".

On a du mal à voir comment une journée d’action isolée pourrait peser sur des NAO dans chaque boite, sans parler du fait que cette position revient à accepter que cette question devra en dernière instance se traiter dans les négociations décentralisées qui ont été imposées depuis les années 80. Cette décentralisation, qu’on appelle aujourd’hui inversion de la hiérarchie des normes, est avantageuse pour le patronat car elle lui permet de diviser et de désynchroniser la réponse de notre classe (ici sur une question aussi essentielle que les salaires) et ainsi empêcher une réponse d’ensemble.

Pour "aller chercher" les hausses de salaires, quelles revendications et quels moyens d’action ?

A Révolution Permanente, et au travers de la candidature d’Anasse Kazib à la présidentielle, nous défendons d’abord l’ouverture des livres de comptabilité des entreprises. Tout salarié à qui l’on explique qu’il doit sacrifier emploi ou salaire au nom de la crise a le droit d’en avoir le cœur net. Que les patrons montrent la réalité de leurs comptes ! On verra alors facilement à quel point même nos revendications salariales d’urgence (augmentations des salaires de 300€ minimum pour tous et des minimas sociaux, SMIC à 1800€ net, indexation des salaires sur l’inflation sont immédiatement faisables en s’attaquant aux profits des grands patrons.

Mais c’est là où le bât blesse. Obtenir de réelles augmentations, et pas des baisses de cotisations sociales, c’est rogner sur les profits. Raison pour laquelle aucune négociation pacifique n’est en mesure d’arracher cela. La colère et les expectatives existent, et pourraient être organisées plutôt que déviées dans des stratégies de la défaite. Sans appeler du jour au lendemain à la grève générale reconductible, des rencontres de salariés, syndiqués ou non, de différentes boites concernées (sur le modèle de la préparation de bataille qui avait donné naissance ensuite à la Coordination RATP/SNCF face à la réforme des retraites), pourraient commencer à préparer une certaine effervescence et la mise en place d’un plan de bataille, qui permettent d’imposer nos revendications en se battant ensemble, sur les salaires et au-delà, plutôt que d’attendre que celles-ci viennent de négociations entre "partenaires sociaux" ou des promesses d’un candidat à 2022.




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