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Notre classe

Ça ne lui a pas passé avec l’âge

Hommage à Alain Krivine (1941-2022), un militant de la révolution

Fondateur de la LCR et du NPA, figure historique du trotskysme français, Alain Krivine aura lutté toute sa vie contre le capitalisme. Hommage à un militant de la révolution avec qui nous avons partagé combats et débats.

dimanche 13 mars

Crédits photo : Flora Carpentier (RP) - Meeting du NPA Saint-Ouen lors des élections municipales de 2014

La nouvelle du décès d’Alain Krivine, à 80 ans, a fait l’effet d’une véritable bombe à l’extrême gauche, en France et au-delà. Quels que soient les désaccords que nous avons pu avoir avec lui, sa trajectoire et la fidélité à un combat qu’il a su incarner pendant plus de six décennies contre le système capitaliste ne peuvent que susciter émotion et tristesse.

Eric, Delphin, Tinville, George, Villetin, autant de pseudos et un nom, Krivine, associés à la recherche têtue et tenace de la voie pour construire, en France et à échelle internationale, une issue à la barbarie de ce système. Alain Krivine et ses frères, Hubert, son jumeau, Gérard, Jean-Michel et Roland, ses aînés, la connaissent très tôt, pendant l’Occupation. De famille juive, nombreux sont les proches et amis de la famille qui seront raflés par la police française, déportés par les nazis et assassinés dans les camps de la mort.

Jeune collégien, Alain Krivine s’engage dès l’âge de treize ans, à l’instar de ses frères, au sein des organisations de jeunesse satellites du Parti Communiste Français. Si Jean-Michel et Hubert sont déjà passés à l’opposition trotskyste au sein du « parti », ce sont les horreurs du colonialisme, l’héroïsme des guerres de libération ainsi que les errements du PC qui conduisent Alain à franchir le pas et à se rapprocher de ce qui est, au début de l’année 1962, la petite section française de l’Internationale « pabliste », le Parti Communiste Internationaliste.

En tant que dirigeant du secteur Sorbonne-Lettres de l’Union des Etudiants Communiste (UECF), Alain est de tous les combats, sur le terrain, contre les groupuscules fascistes, et politiquement, contre les premiers basculements ouverts de la direction du PCF en direction de la gauche bourgeoise, avec le soutien à la présidentielle de la candidature de François Mitterrand, pourtant ministre de la « Justice » sous le gouvernement Guy Mollet et guillotineur-en-chef des militants algériens, ayant validé les pires exactions commises par l’armée et la police à l’encontre de la cause indépendantiste.

Exclu en 1966, Alain Krivine fonde avec d’autres militants, dont Daniel Bensaïd, Janette Habel et Josette Trat, la Jeunesse Communiste Révolutionnaire (JCR), une organisation proche, quoique non affiliée, de ce qui est, depuis 1964, le Secrétariat Unifié de la Quatrième Internationale. Bientôt, les barricades du « joli mois de Mai » se profilent à l’horizon et Alain Krivine est l’un des animateurs de l’aile gauche de ce mouvement qui est, avant tout, la plus grande grève du mouvement ouvrier occidental du XX° siècle. Le mouvement de mai et juin 1968 fait non seulement trembler jusque dans ses fondements le régime gaulliste, il coïncide également avec l’ouverture d’un nouveau cycle révolutionnaire de luttes à échelle internationale.

Membre de la direction de la Ligue Communiste, il en est le candidat aux présidentielles de mai 1969. C’est également l’un de ses dirigeants recherchés et poursuivis à la suite de la dissolution de la Ligue décrétée par le gouvernement Pompidou à la suite de l’action contre le meeting d’Ordre nouveau du 21 juin 1973. Mais il faut davantage qu’un décret de dissolution et quatre semaines de prison, à la Santé, pour entamer la détermination de Krivine à poursuivre le combat pour la révolution. Il le poursuit au sein de la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR), dont il restera l’une des figures de proue jusqu’à son auto-dissolution en 2009. Pendant toute cette période, marquée par la poussée ouvrière et populaire post-1968, par le reflux restaurationniste incarné, en France, par la victoire de Mitterrand en 1981 et par le tournant de la rigueur de 1983 et fissuré, enfin, par le renouveau symbolisé par les grandes grèves de novembre-décembre 1995, Krivine n’a cessé de militer pour en finir avec le système et pour le socialisme. La chute de l’URSS et la dissolution du bloc soviétique, après 1989, n’avaient pas davantage signifié pour Krivine la fin d’un combat. Et pour cause. Dans le sillage de la bataille des bolcheviks-léninistes et des trotskystes contre le stalinisme, cela faisait bien longtemps que, pour lui, le socialisme de caserne ne signifiait cet horizon émancipateur qu’avait représentait Octobre 1917 et ses promesses, pour des millions d’hommes et de femmes au XX° siècle, mais bel et bien son exact opposé.

Avant la création du NPA, autour, notamment, de la question de la participation au premier gouvernement Lula, au Brésil, ou encore sur la question des « partis anticapitalistes larges » défendus comme ligne stratégique pour la période post-années 1990, de nombreux débats ont pu nous opposer, avec Alain Krivine. Malgré ces divergences, les militantes et militants de notre courant ont toujours reconnu en lui la fidélité à un combat, la détermination à défendre ses convictions et cette ouverture qui le caractérisait, malgré l’âpreté, souvent, des discussions. C’est d’ailleurs avec l’ensemble des élu.e.s des différentes plateformes du NPA que les délégué.e.s de ce qui constituait, alors, la plateforme Z lui avions rendu hommage, lors du Congrès de 2018, à un demi-siècle de 1968 qui avait marqué l’un des points d’orgue du début de son engagement.

Alors qu’ils ont cessé tout militantisme anticapitaliste, tout compagnonnage avec l’idée de la révolution ou ne l’ont jamais côtoyée, certains disent qu’avec sa mort ce serait « un morceau de la gauche qui s’en va ». Avec le décès d’Alain, ce n’est pas « un morceau de la gauche » qui s’en va. C’est l’un des jalons de l’extrême gauche qui disparaît avec lui. C’est en ce sens que nous présentons à l’ensemble de ses proches, à sa famille, à sa compagne et à ses camarades de parti et d’internationale, nos condoléances militantes et que nous entendons, également, poursuivre le combat contre ce système et l’ensemble des oppressions, injustices et catastrophes qu’il engendre. « On a plus de raison encore de se révolter, aujourd’hui, qu’en 1968 », aimait à rappeler Krivine, dans ses interventions. Désormais, pour sa mémoire également, nous aurons encore plus de raisons de lutter pour la révolution.



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