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Politique

Casse de l'hôpital

Hôpitaux saturés : à quand un véritable plan d’urgence sanitaire ?

Le bilan du Covid-19 s'alourdit en France. Les hôpitaux, notamment des régions les plus touchées comme l'Île-de-France ou bien le Grand Est, sont saturés. Lits, places en réanimation, personnel soignant, masques, respirateur, médicaments manquent cruellement aux soignants pour faire face à la crise. Face à cette situation, le gouvernement, responsable de la casse de l'hôpital public, fait toujours la sourde oreille.

jeudi 2 avril

Crédit photo : Oscar del Pozo / AFP

A l’heure où le bilan s’alourdit, les hôpitaux toujours plus saturés et à flux tendu

Le nombre de cas double tous les 4 jours, selon Jérôme Salomon, directeur de la santé. Le nombre de décès, d’hospitalisations et de patients en réanimation a ainsi considérablement augmenté ces derniers jours. Mercredi 1er avril, le nombre de décès s’élevait à 4042, dont 509 en 24 heures. Face à cette situation, les hôpitaux sont aujourd’hui surchargés et le personnel hospitalier doit faire face à cette crise avec un manque criant de moyens matériels et humains.

En effet, les attaques néolibérales menées ces dernières décennies visant à casser l’hôpital public aboutissent à une situation où ces établissements font face à un manque structurel de moyens et à une incapacité grandissante à gérer une crise pandémique comme celle d’aujourd’hui. A l’heure actuelle, et ce alors que le pic épidémique est encore devant nous d’après les scientifiques, les soignants font face à une pénurie de lits, notamment de réanimation, de médicaments, de matériel médical tel que les masques FFP2 ou bien les respirateurs artificiels. Tout ceci couplé à un manque de personnel soignant, qui tend à être pallié à travers la mobilisation et la formation en urgence de personnels qui ne sont pas originellement qualifiés pour intervenir dans des services de réanimation. Une situation alarmante qui frappe aujourd’hui principalement les régions les plus touchées par la pandémie, à savoir l’Île-de-France, qui comptabilise aujourd’hui plus de 1300 décès, et le Grand-Est.

Eric Caumes, chef du service des maladies infectieuses à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière à Paris a déclaré ce jeudi 3 avril : « Nous fonctionnons à flux tendu, avec des stocks limités. Y compris au niveau des médicaments. Mais les deux problèmes principaux sont le manque de lits et de personnels, notamment les infirmières ». Ajoutant que « la situation en Île-de-France est très sérieuse. La plupart des hôpitaux sont saturés. C’était déjà le cas en fin de semaine pour le nord de l’Île-de-France. Maintenant, c’est quasiment toute l’Île-de-France, y compris les hôpitaux intra-muros, qui sont surchargés ».

De plus, si certains hôpitaux ont réussi jusqu’à présent à agrandir leurs capacités d’accueil et gérer – tant bien que mal – l’afflux de patients, en mobilisant par exemple d’autres unités de soins, notamment les unités de soins intensifs de cardiologie, Eric Caumes met en avant le fait que « toutes les structures ne peuvent pas agrandir leurs murs, notamment dans la périphérie de Paris ».

Les hôpitaux du Grand-Est, qui a été le premier foyer de contamination en France, sont surchargés depuis deux semaines. Si le directeur de l’Agence Régionale de Santé se dit confiant quant à la situation dans la région, affirmant que le nombre d’hospitalisation devrait baisser d’ici la deuxième semaine d’avril, le bilan est déjà très lourd. La région comptabilise en effet plus de 1585 décès – dont 570 en Ehpad. Ce lourd bilan n’est évidemment pas sans lien avec la saturation des hôpitaux, qui affaiblit considérablement les capacités d’accueil et de soins. Aujourd’hui, nous sommes dans une situation où, dans le Grand Est, les soignants n’ont à disposition ni moyens humains ni matériels pour ouvrir de nouveaux lits. La centaine de lits supplémentaire déployée pour faire face à l’afflux de patients et à la saturation des hôpitaux n’a évidemment pas suffit.

Face à cette situation, l’une des solutions apportées par le gouvernement est d’une part le transfert de soignants d’établissements non saturés vers les régions les plus touchées et d’autre part le transfert de certains patients qui ne peuvent pas être pris en charge dans des régions, ou pays, qui ne sont pas encore fortement touchés par la propagation du virus, notamment l’Aquitaine, la Normandie, le Centre et le Val de Loire. Un acheminement qui s’effectue grâce à des TGV médicalisés ou par avion. En ce sens, un nouveau train médicalisé partant du Grand Est devrait partir vendredi pour l’Autriche. Une centaine de patients de région parisienne vont quant à eux être transférés hors d’Île-de-France ce vendredi.

Cependant, plusieurs médecins ont témoigné des limites de ces démarches, pointant au passage la responsabilité du gouvernement face à la situation. C’est notamment le cas de Christophe Prudhomme, médecin urgentiste au SAMU 93 à Bobigny : « C’est inadmissible qu’au début de la crise on se retrouve avec 5000 lits de réanimation, on avait besoin initialement au moins du double au début de l’épidémie. Ça aurait évité ces transferts en TGV que l’on conteste fortement : mobiliser énormément de moyens pour peu de patients. On préférerait du matériel médical, des ventilateurs, du personnel sur l’Île-de-France pour éviter ces transferts de personnels etc ».

Preuve de cette irrationalité, l’hôpital du Val de Grace à Paris a été réquisitionné il y a quelques années pour loger des légionnaires. Aujourd’hui, cette structure a toujours en son sein plus de 300 lits qui pourraient accueillir des patients. Mais aucune décision n’est prise en ce sens : « On ne comprend pas. Il y a pleins d’hôtels libres, on aurait dû les amener – les légionnaires – là-bas », déclarait ainsi ce jeudi Eric Caumes au micro de BFM TV.

En somme, ce dont on a besoin, ce que le personnel médical revendique depuis des années, c’est un hôpital public avec de vrais moyens, humains et matériels, qui ne fonctionne pas à flux tendu ni dans une logique de rentabilité. Nous avons besoin de plus d’hôpitaux, de lits, de matériel médical – avec des stocks – de médicaments, de personnel… Et non de solutions très partielles qui ne résolvent en rien le problème de la saturation et du manque de moyens.

La question du manque de lits de réanimation est également centrale et risque de se poser de manière plus criante dans les jours et semaines à venir. Si la capacité initiale des hôpitaux était de 5000 lits, elle est aujourd’hui de 10 000 et plus de 6000 personnes sont aujourd’hui en réanimation. L’objectif du gouvernement est quant à lui d’atteindre 14 000 lits. Mais à l’heure où certains hôpitaux ont déjà atteints leurs capacités maximales et que le nombre d’hospitalisation, de cas graves va malheureusement augmenter dans les prochains jours, on peut se demander si 14 000 lits seront suffisants. De plus, les lits de réanimation nécessitent du matériel supplémentaires qui manque aujourd’hui dans les hôpitaux : « Pour monter un lit de réanimation, il faut des masques, des gants, des lunettes, un respirateur, des pousses-seringue, des médicaments, un médecin réanimateur et des infirmières », déclare ainsi Lamine Gharbi, président de la Fédération de l’hospitalisation privée.

« Ce qu’on paie aujourd’hui, c’est les politiques des gouvernements qui depuis quinze ans, de droite ou gauche, ont fermé 100 000 lits. »

Face à cette situation, le gouvernement ne prend aucune mesure d’urgence sanitaire permettant d’endiguer la crise. Et ce alors que lui et les gouvernements précédents sont responsables de la situation critique dans laquelle se trouvent aujourd’hui les hôpitaux.

Sur les plateaux de BFMTV, le médecin Christophe Prudhommes a exprimé sa colère vis-à-vis du gouvernement et pointe sa responsabilité dans la situation actuelle : « Nous manquons de respirateurs, rien n’a été préparé. On se bat aujourd’hui tous sur le terrain. A l’issue de la crise il faudrait que les responsables payent. Il y a une grande colère chez nous autour de la gestion de la crise. Nous choisissons les patients que nous devons placer en réanimation aujourd’hui, c’est la vraie vie, c’est ça la réalité. Tout ceci est dû à l’incurie du gouvernement, qui nous a mis dans cette situation. L’ensemble des moyens disponibles sont déjà utilisés, alors que l’épidémie a relativement épargné certaines régions françaises encore. Paris est en situation de crise.
Mais c’était prévisible. Des gens ont dénoncé l’impréparation, mais on ne les a pas écoutés. Comme ceux qui prédisaient la crise de 2008. Depuis quinze ans, le personnel soignant dénonce la fermeture de lits, d’hôpitaux, la concentration des moyens sur un nombre de sites très limité. Vous savez ce qu’on paie aujourd’hui, c’est les politiques des gouvernements qui, depuis quinze ans, de droite ou gauche, ont fermé 100 000 lits. Y compris des lits de réanimation. Quand on a des masques supplémentaires à l’hôpital c’est parce qu’on trouve des masques en stock dans certaines entreprises, à travers des connaissances ou l’appui des syndicats. Les agences régionales aujourd’hui sont dans l’incapacité de gérer l’approvisionnement matériel des hôpitaux. C’est ça la réalité.
Ce qui nous met aujourd’hui en colère, c’est qu’on a été nombreux à dénoncer cette situation. Chaque hiver, lors de l’épidémie de grippe traditionnelle, chaque été lors de la canicule, nous avons dit. Nous n’avons pas assez de lits de réanimation. La situation était prévisible. Mais nous avons hurlé dans le désert et on n’a pas été entendus par les politiques. Il y a des responsabilités. On l’a dénoncée depuis 15 ans cette situation. La situation de l’hôpital à flux tendu était un non-sens. Nous vendre des gestionnaires de lits et le tout ambulatoire c’était de la foutaise. Nous avons besoin de capacités en réserve, parce que l’activité médicale d’un jour à l’autre ne se prévoit pas. Quand on est en situation de crise et qu’on a un système sous tension, ça craque de partout. Comme aujourd’hui. C’était une catastrophe prévisible. Le monde politique aujourd’hui n’est pas en capacité de nous proposer des solutions pour l’intérêt de tous. De l’argent il y en a aujourd’hui. Il en faudrait moins dans les paradis fiscaux, moins de dividendes aux actionnaires, et plus pour les services publics. »

Le personnel soignant, en première ligne de la crise, dénonce en effet vivement la politique menée par le gouvernement. Celle de la casse du service public hospitalier qu’il organise depuis le début de son quinquennat, ainsi que sa gestion catastrophique de la crise sanitaire. Ainsi, face à la pénurie de médicaments – qui poussent dans certains établissements des soignants à rationner les doses – et de matériel médical nécessaire à la gestion de la crise, plusieurs collectifs soignants ont saisit en référé le Conseil d’État pour exiger la réquisition des moyens de production de médicaments et de matériel médical. Plusieurs plaintes ont également été déposées contre le gouvernement, notamment pour « homicide involontaire », du fait que des décès auraient pu être évités avec une autre gestion de la crise.

Mais face à tous ces cris d’alerte, le gouvernement n’a toujours pas mis en place de plan d’urgence sanitaire à la hauteur de la situation. Les seuls gestes qu’il a faits en ce sens sont soit largement insuffisants soit un pur effet de comm’. De plus en plus critiqué pour sa gestion de la crise, ce dernier a récemment annoncé la production de quinze millions de masques FFP2 par semaine d’ici fin avril. Un nombre largement insuffisant. Le personnel soignant déclare en effet qu’ils ont besoin d’au moins 40 millions de masques par semaine. Concernant les respirateurs artificiels, ce dernier a évoqué la création d’un consortium industriel qui devrait produire d’ici mi-mai 10 000 respirateurs. Des délais très tardifs et une production encore une fois insuffisante. De plus, cela sert à certaines entreprises, notamment PSA et Renault, de légitimer de ce fait la réouverture de leurs usines qu’ils souhaitent actuellement imposer à leurs salariés, pour produire tout autre chose que du matériel médical. Un maintien des activités non essentielles que le gouvernement appuie. Ce qui représente une aberration, mettant en danger les salariés de ces usines, qui risquent leurs vies pour produire des voitures, des pièces d’avions, mais menaçant aussi toute la population puisque cela favorise la propagation du virus, comme le dénoncent de nombreux soignants et médecins. 107 syndicats CGT d’Occitanie, de la santé et du social, ont signé une tribune exigeant la fermeture des usines essentielles, pointant l’irresponsabilité du patronat qui « met nos vies en danger et participent à la surcharge des hôpitaux ».

Face à cette situation, il est central de revendiquer et de se battre pour la fermeture de ces entreprises non essentielles et pour un véritable plan d’urgence sanitaire. Avec, entre autre, des mesures telles que l’achat de nouveaux lits et de matériel, l’embauche de personnel soignant, la mise à disposition de tests, ainsi que la réorganisation de l’économie au service de la gestion de la crise sanitaire.




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