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"Il fallait 10 bolivars pour 1 dollar à l’été 2012. En 2019, il en fallait 5,5 millions…"

Thomas Posado

"Il fallait 10 bolivars pour 1 dollar à l’été 2012. En 2019, il en fallait 5,5 millions…"

Thomas Posado

Spécialiste du Venezuela, Thomas Posado revient sur plusieurs mécanismes grippés au sein de la grande machine chaviste et qui expliquent la situation dans laquelle se trouve le pays, aujourd’hui.

Créd. Carlos Garcia Rawlins

La situation économique au Venezuela est catastrophique. Les conditions de vie, pour la population, insoutenables. Comment expliquer un tel effondrement de la monnaie vénézuélienne ?

En 2003, face aux tentatives de renversement de l’opposition, Hugo Chávez a mis en place un contrôle des changes, c’est-à-dire l’octroi de dollars à taux préférentiels pour les entreprises afin de faciliter les importations. Le problème, c’est que celui-ci a été détourné par des multinationales ou par des bolibourgeois (apocope de bourgeoisie bolivarienne, nouvelle élite économique qui s’est enrichie par son contact avec le gouvernement) en surfacturant des importations ou demandant des dollars subventionnés pour des importations non réalisées, avec la complicité de l’exécutif. Des économistes estiment que des dizaines voire des centaines de milliards de dollars ont été volés à l’État vénézuélien par ce biais. Pendant les années où le cours du pétrole était supérieur à 100 dollars, le gouvernement pouvait à la fois maintenir les missions, ces programmes sociaux d’éducation, de santé, d’alimentation, de logement, pour les plus modestes, et offrir ces dollars subventionnés aux grandes entreprises. Á partir de 2012, ce système a commencé à s’effondrer. Il fallait 10 bolivars pour avoir un dollar à l’été 2012, sept ans plus tard, il en fallait 5,5 millions. Cet effondrement a des conséquences dramatiques pour la population, une chute des importations, y compris de produits de première nécessité, des pénuries d’aliments et de médicaments, des salaires laminés et un cycle d’hyperinflation effréné.

Au niveau du monde du travail, existe-t-il encore une possibilité pour que s’exprime une conflictualité sociale, en défense des conditions de vie, en toute indépendance de l’opposition de droite, soutenue par les Etats-Unis et l’Union Européenne ?

Oui, bien sûr. Face à la détérioration des salaires, depuis l’été dernier, des centaines de protestations se sont organisées. Des secteurs d’infirmières ont été en grève pendant plusieurs mois, mais aussi des travailleurs des secteurs universitaires, de l’électricité, de l’administration publique pour réclamer un salaire permettant des conditions de vie dignes : « "nous voulons manger comme un colonel et gagner autant qu’un général" », revendiquaient-ils alors. En novembre dernier, pour la première fois depuis des années, tous ces secteurs en lutte se sont regroupés dans l’Intersectorielle des Travailleurs du Venezuela autour de revendications élémentaires : un salaire égal au coût des besoins basiques d’un foyer, ajusté mensuellement, qui soit étendu aux retraités, le rétablissement des conventions collectives telles qu’elles existaient avant que le gouvernement ne les démantèle, la lutte contre la sous-traitance au travail, la défense des libertés démocratiques et la fin de la criminalisation des protestations. Naturellement, dans la réactivation de la polarisation politique depuis le 23 janvier, il est plus difficile de maintenir un espace politique autonome.

L’extrême dépendance à l’égard de l’extraction pétrolière a-t-elle été initiée par Chávez et poursuivie sous Maduro ?

Depuis que le pétrole a été découvert au Venezuela, au début du XXème siècle, le pays est dépendant de cette rente. Á chaque période d’abondance, il y a des tentatives de diversification de l’économie qui échouent rapidement. Si Hugo Chávez a réussi à reprendre le contrôle de l’industrie pétrolière, a redistribué une partie de la rente aux plus modestes, il n’est pas parvenu à échapper à cette dépendance à l’égard de l’or noir. Comme la plupart des gouvernements progressistes latino-américains du cycle de 1999 à 2015, le gouvernement vénézuélien a capitalisé au maximum le boom des matières premières mais s’est retrouvé en crise au moment de la décrue des cours, une crise avec une ampleur inédite au Venezuela.

Nicolás Maduro enferme le Venezuela dans ce paradigme extractiviste en promulguant, en 2016, un décret dit de « l’Arc Minier de l’Orénoque » qui confie 112 000 km2 (l’équivalent de la superficie du Portugal), à des multinationales étrangères pour l’exploitation d’or, de diamants, de fer, de coltan, de bauxite et autres minéraux. Ce décret s’inscrit dans le cadre du statut de « Zone Économique de Développement National », déclinaison vénézuélienne de la « Zone Économique Spéciale » chinoise, dérogeant à l’impôt, au droit du travail, au droit des communautés indigènes et au droit de l’environnement. Avec cette mesure, le gouvernement Maduro condamne le Venezuela à une dépendance accrue à l’égard des cours des matières premières.

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