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« Il y a plein de gens dans la grande distribution qui veulent en découdre » Entretien avec deux salariées

Depuis plusieurs mois, de nombreux salariés de différentes enseignes de la grande distribution se mobilisent pour dénoncer leurs conditions de travail et exiger une augmentation de leurs salaires.« Il y a plein de gens dans la grande distribution qui veulent en découdre » Entretien avec deux salariées de Carrefour et Lidl.

lundi 18 juillet

Crédits photos : AFP
Révolution Permanente : De nombreux travailleurs de la grande distribution, en première ligne pendant la crise sanitaire, témoignent à propos de leurs conditions de travail et de leurs bas salaires. Quelles sont les raisons de la colère ?

Ludivine, salariée à Carrefour : Déjà, le travail de caissière est très prenant physiquement : au niveau de la fatigue, des bruits, des tapis… à chaque fin de semaine, j’ai mal au poignet. Quand je vois parmi mes collègues les plus anciennes, elles sont toutes passées par la médecine du travail, certaines ne peuvent plus se lever, d’autres ne peuvent plus s’asseoir. Il y a un côté fatigant, qui use le corps.

Mariam, salariée à Lidl : C’est un travail rébarbatif, surtout qu’on a des cadences hallucinantes. On est chronométrées, on a un tableau qui affiche les meilleurs résultats de la semaine pour chaque salarié. Moi, je suis arrivée dans l’entreprise pendant les couvre-feu, donc j’avais l’impression que c’était normal de déblayer trois palettes chaque matin, sachant qu’on parle de tonnes, tout en étant confrontée à un nombre énorme de clients chaque jour. Moi, je suis arrivée dans l’entreprise pendant les couvre-feu, donc j’avais l’impression que c’était normal de déblayer trois palettes chaque matin, sachant qu’on parle de tonnes, tout en étant confrontée à un nombre énorme de clients chaque jour.

Révolution Permanente : On a vu émerger de plus en plus de cas de répression patronale et de méthodes managériales violentes dans le secteur de la grande distribution. Comment vous pouvez l’expliquer ?

Mariam, salariée à Lidl : Il faut voir que c’est une violence sans nom, qui est la marque de fabrique de Lidl. Il y a un an, il y a une adjointe qui s’est donné la mort alors qu’elle était en plein jugement prudhommal contre Lidl pour harcèlement moral. Un autre salarié s’est pendu dans la chambre froide de son magasin, et il a été avéré qu’il s’était suicidé à cause de son travail. Et encore aujourd’hui, j’ai des collègues qui m’expliquent qu’on menace de les virer pour une absence injustifiée, tous mes collègues sont déjà sortis du travail en pleurant. Ils embauchent des gens jeunes et inexpérimentés pour pouvoir leur imposer un management ultra-violent, en leur faisant croire que c’est ça le monde du travail et qu’ils n’ont pas le choix.

Ludivine, salariée à Carrefour : À Carrefour, comme le groupe se sépare de ses magasins les moins rentables, les méthodes de management sont devenues infernales. On nous met la pression pour qu’on scanne un article par minute, on nous contrôle nos caisses, on nous reproche chaque erreur de caisse. La direction joue sur la division des salariés au travers du sexisme et du racisme parfois.

Révolution Permanente : Depuis plusieurs mois, l’inflation ne cesse de grimper, et il est estimé qu’elle atteigne les 7 % à la rentrée. Comment cette situation économique pèse sur les secteurs -déjà précaires- dans lesquels vous travaillez ?

Ludivine, salariée à Carrefour : Depuis trois mois, il n’y a pas un seul mois qui passe sans que je ne prenne sur les sous que j’avais mis de côté. Là, avec l’inflation, il y a de nombreux collègues qui paniquent, qui ont des crédits à payer par exemple. Face à l’augmentation des prix, ils nous ont annoncé récemment qu’on aurait le droit à une espèce de prime de… 90 euros ! Quand on voit d’un côté Alexandre Bompard passer à la TV pour présenter ses nouvelles innovations, et de l’autre côté, Carrefour qui se sépare d’une vingtaine d’hypermarchés en se servant de la location-gérance (qui va induire une perte de salaire pour les travailleurs), on est nombreux à être choqués. Après deux ans de Covid-19, où les salariés se sont sacrifiés, beaucoup ont ramené le Covid chez eux,…d’autant plus qu’ils s’appuient sur le fait qu’ils emploient des jeunes, souvent des étudiantes en majorité racisées qui n’ont pas le choix d’accepter des salaires de misère.

Mariam, salariée à Lidl : J’arrive à vivre, mais il ne faut pas qu’il se passe le moindre imprévu. Mais mon salaire ne me permet pas de mettre de côté, et il y a certains mois où on a la boule au ventre. Surtout que dans le magasin, on voit que la direction renouvelle tous les rayons, ils refont les caisses, ect…et quand on voit le pognon de dingue que les patrons se font, savoir que c’est nous qui faisons tourner le magasin et que derrière on remplit les poches du patron-milliardaire de Lidl, ça met en colère.

Révolution Permanente : Et vous justement, vous êtes directement confrontées à l’augmentation des prix dans votre travail. Vous ressentez l’impact de l’inflation aussi vis à vis des clients ?

Mariam, salariée à Lidl : Pour vous dire, c’est tellement flagrant que quand je termine mon passage en caisse et que je vois la note, je vérifie que je n’ai pas fait une erreur tellement les prix sont hauts. Et ça crée énormément de tensions avec les clients. En vérité, quand tu travailles dans la grande distribution, tu te retrouves au cœur des maux du système, et parfois lors du passage en caisse, c’est nous qui payons les conséquences de la crise. D’autant plus que les tensions sont générées par la politique de management de la direction : on nous demande de tenir des performances donc ça génère forcément des conflits avec les clients.

Ludivine, salariée à Carrefour : C’est nous qui nous faisons balancer les articles dessus, qui nous faisons cracher dessus, et tout ça parce qu’on paye les conséquences des décisions prises en haut par la direction. Mais pour moi, ça montre le rôle central que les travailleurs de la grande distribution peuvent jouer dans la situation actuelle, car on est au plus près de l’évolution des prix des articles, mais aussi des consommateurs, donc de la grande majorité de la population ! On serait les plus à même d’imposer un contrôle des prix, en lien avec les clients, comme mesure d’urgence pour lutter contre l’inflation.

Révolution Permanente : Depuis un an, une vague de grèves sectorielles traverse le monde du travail. De nombreux salariés de différentes enseignes de la grande distribution se sont ainsi mobilisés, parfois pour la première fois, pour exiger une augmentation de leurs salaires. Récemment, ce sont les salariés de Chronodrive qui ont fait deux journées de grève pour demander 7 % d’augmentation. Pour vous, qu’est ce que ça envoie comme message ?

Mariam, salariée à Lidl : Quand on voit comme c’est difficile de mobiliser les collègues, avec le turn-over important dans les magasins, le fait d’avoir réussi à faire partir en grève des jeunes précaires comme les salariés de Chronodrive, c’est exceptionnel. Avec la CGT Lidl, on a participé à la caisse de grève des Chronodrive, car ça nous paraissait évident de leur apporter notre soutien. Dans la situation actuelle, l’heure devrait être à construire l’unité avec les salariés des autres magasins comme les Chronodrive l’ont fait, mais d’autant plus entre l’ensemble des salariés de la grande distribution. J’espère que la grève à Chronodrive c’est le début d’une grosse épidémie et qu’on sera tous touchés !

Ludivine, salariée à Carrefour : La grève des Chronodrive donne beaucoup d’enseignements pour tous les travailleurs de la grande distribution. Face à l’ultra-précarisation des salariés de la grande distribution, et avec l’inflation qui crée du remous dans de nombreux secteurs, ça montre quelles brèches on peut saisir pour se battre. À mon sens, c’est une leçon aussi de voir le rôle que peuvent jouer les syndicats combatifs comme la CGT Chronodrive pour se mettre au service d’une lutte et qui donne à la colère des salariés des perspectives pour s’organiser. Parce qu’aujourd’hui, il n’y a pas de véritable plan de bataille pour la grande distribution : seuls face à nos patrons, on est isolés, mais si tous les magasins se mettaient en grève en même temps, on pourrait les faire plier.

Révolution Permanente : Dans ce sens là, les directions syndicales ont appelé à une journée de mobilisation pour les salaires le… 29 septembre. Face à toute la colère qui s’exprime dans le pays depuis plusieurs mois, quel rôle elles devraient jouer à votre avis ?

Mariam, salariée à Lidl : Après toute la période qu’on a traversé ces deux dernières années, voir qu’il n’y a aucun appel à la grève générale, je trouve ça hallucinant. Pour que ça bouge, on sait qu’il va falloir que la base leur mette une pression monstre. C’était déjà le cas lors de la grève contre la réforme des retraites en 2019, et c’est encore plus le cas aujourd’hui.

Ludivine, salariée à Carrefour : Ce qui est frustrant, c’est que la construction du lien entre les salariés des différents secteurs, l’élaboration d’un plan de bataille… c’est ce que sont censées faire les directions syndicales ! S’ils décidaient véritablement de construire une grève, demain plus personne ne pourrait aller faire ses courses. Et à l’inverse, eux ne jouent aucun rôle face à la multiplication des grèves depuis un an. Pourtant, il y a plein de gens dans la grande distribution qui veulent en découdre, et c’est pour ça que la grève des Chronodrive, qui se préparent pour partir encore plus fort à la rentrée, c’est un exemple à suivre pour nous tous !



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