[ENTRETIEN]

"Il y a une certaine continuité entre le ‘socialisme du XXI° siècle’ de Chávez et le madurisme"

Massimo Modonesi

"Il y a une certaine continuité entre le ‘socialisme du XXI° siècle’ de Chávez et le madurisme"

Massimo Modonesi

Massimo Modonesi, enseignant-chercheur à l’Université Nationale Autonome de Mexico s’est intéressé, ces dernières années, à la question des « gouvernements progressistes » ou « gouvernements de gauche » au sein desquels on peut ranger l’expérience chaviste. Modonesi est notamment l’auteur de "The Antagonic principle. Marxism and political action" (2018) et de "Revoluciones pasivas en América" (2017)

Côté étatsunien, la pression est encore montée d’un cran, ces derniers jours, avec les déclarations de personnages tels que John Bolton ou Elliot Abrams qui ont à nouveau insisté pour dire que, sur le dossier vénézuélien, « toutes les options étaient sur la table », à savoir y compris l’option d’une intervention militaire comme l’a avancée Trump, dès le 23 janvier, pour soutenir son champion, le président auto-proclamé Juan Guaidó. Faut-il néanmoins lire la crise actuelle au Venezuela uniquement à travers le prisme de la responsabilité étatsunienne ?

Pour sûr, il n’y a pas que la seule responsabilité de l’impérialisme nord-américain. Ceci étant dit, il faut tout de même souligner que l’impérialisme a toujours été présent, dans la région et au Venezuela. Mais dans la conjoncture actuelle, avec la présidence Trump et les menaces d’interventions qui ont été formulées, le facteur impérialiste surdétermine la situation. Par conséquent, une analyse plus fine qui demanderait à ce que l’on fasse un bilan des limites qui ont pu être celles du chavisme et du madurisme. Je ne dis pas qu’il ne faut pas en parler, qu’elles seraient secondaires. Mais dans le cadre de la conjoncture marquée par l’offensive impérialiste, oui, dans un sens, elles passent à un second plan. Dans les termes de l’analyse, l’ordre des facteurs se modifie. Le facteur impérialisme prend le dessus.

Mais quel bilan tires-tu du chavisme ?

Bien entendu, on ne peut pas faire abstraction de tout le reste, sinon ce serait se condamner à une lecture purement causale de la situation, sans voir ce qu’il y a derrière. La crise vénézuélienne est une crise qui a des raisons endogènes, également. Et ce n’est pas qu’une crise économique. C’est également une crise politique. Et cette crise révèle les limites, les contradictions et les éléments régressifs non seulement du madurisme. Mais pas uniquement.

Sous le chavisme, très certainement, les éléments progressistes avaient le dessus et le redistributionnisme et les instances de participation, impulsées par Chávez, avaient un impact sur les classes populaires, ceci dans le cadre d’un boom du cours des matières premières, mais également dans le cadre d’une poussée des mouvements sociaux en général dans une bonne partie de l’Amérique latine. Chávez, dans un sens, se radicalise, et opère son tournant « socialiste », dans la mesure où, en Amérique latine, au cours de cette même période, il y a une expansion et un approfondissement du cycle des luttes anti-néolibérales. Voilà un peu le contexte à partir duquel, dans le cadre d’une conjoncture lui donnant d’importantes marges de manœuvre, en raison des excédents générés par les exportations, il met en œuvre des politiques à caractère progressistes et qui recèlent, dans un sens, des « éléments de socialisme ».

Mais tout ceci ne veut absolument pas dire que le madurisme serait une sorte d’involution sur toute la ligne, par rapport au chavisme. Ou que ce serait un Thermidor, ou une contre-révolution dans le cadre de la révolution. C’est simplement la continuation, dans un autre contexte, des grandes lignes qui impliquaient, elles aussi, des éléments régressifs.

Il n’y aurait donc pas, selon toi, de rupture entre, d’un côté, le chavisme et, de l’autre, le madurisme ? Ou, plutôt, il y aurait davantage d’éléments de continuité, entre ces deux moments, que de ruptures ?

Le chavisme, dès le début, propose une dynamique politique construite « par en haut », à partir d’un leadership qui répond à certaines caractéristiques, avec un certain contrôle du processus. En effet, Chávez canalise et freine la participation tout en s’en faisant le promoteur. Il y a une dialectique de contrôle et de centralisation, avec la constitution d’un parti unique, le PSUV. Parallèlement, le régime met en place des éléments de pouvoir populaire, très calqués sur le modèle cubain. Et cela implique une certaine logique militaire, en termes de chaîne de commandement, avec une centralité des Forces Armées dans le processus, également. Tout ceci implique un certain degré de bureaucratisation du processus, dès ses débuts, et quand bien même Chávez jouaient la partition de la « lutte contre le bureaucratisme ». Ce n’est pas sans rappeler certaines initiatives prises par Fidel Castro, au cours de la longue histoire de la révolution cubaine institutionnalisée, après l’arrivée au pouvoir.

Il y a un autre élément, également, à prendre en compte dans le cadre de cette logique bureaucratique militarisée, propre au chavisme, à savoir la corruption. Bien entendu Chávez, en tant que tel, n’est pas mis en accusation. Mais le fait que dans le jeu d’antagonisme entre les différentes fractions du chavisme on ait pu fermer les yeux ou tolérer cette situation, cela aussi a à voir avec certaines tendances qui ont été récurrentes au sein de tous les gouvernements progressistes de ces dernières années en Amérique latine. Et dans le cas vénézuélien, cette question est absolument centrale. Que le madurisme soit l’expression de la décomposition du chavisme, sur cet aspect-là, où marque une consolidation de ses éléments les plus régressifs, c’est un élément à prendre en compte.

Certains secteurs chavistes dissidents ou critiques, qui sont dans l’opposition à Maduro aujourd’hui, soulignent cette idée de décomposition. Mais il faut aussi prendre en compte que ce qui est en jeu, c’est l’héritage du chavisme, que chacun veut interpréter à sa façon. Certains ont donc tendance à parer le chavisme de toutes les vertus du progressisme, pour faire porter le poids des tendances régressives au seul madurisme. Mais il y a des éléments de continuité, entre l’hypothèse de « socialisme du XXI° siècle », défendu par Chávez, et le madurisme.

Le Mexique, où vient d’arriver au pouvoir, à l’été dernier, un président de centre-gauche, Manuel Andrés López Obrador, semble se distinguer du reste des Etats latino-américains qui, dans leur grande majorité, sont alignés sur la position de Trump et soutiennent le président putschiste auto-proclamé. Toi qui est un fin connaisseur des dynamiques à l’œuvre au sein de la gauche mexicaine, comment faut-il analyser cette « exception » ?

En ce qui concerne la ligne non-interventionniste, il est vrai que le gouvernement de centre-gauche d’Andrés Manuel López Obrador ne défend pas la position des gouvernements des pays faisant partie du Groupe de Lima, qui soutiennent le coup de force de Guaidó. Il me semble qu’il s’agit de quelque chose d’important. Ce positionnement a à voir avec une certaine tradition mexicaine en matière de politique extérieure qui avait été mise sous le boisseau par les gouvernement de droite du PAN de Vicente Fox et de Felipe Calderón mais également par Peña Nieto, qui avaient choisi d’approfondir l’alignement sur le consensus de Washington et l’acceptation des règles du jeu néolibéral, avec quelques marges de manœuvres sur certains dossiers, très secondaires, néanmoins, et qui ne remettait pas en cause cette alliance avec le Géant du Nord. Ceci, du coup, n’est pas nouveau. Mais il faut également prendre en compte la conjoncture. En Amérique latine, aujourd’hui, il y a un basculement à droite, avec des pays qui appuient, sans fard, la politique interventionniste de Washington, d’ingérence impérialiste. Du coup, López Obrador passe un peu pour un contre-modèle.

Mais je ne crois pas qu’il avait d’autre choix. Et des gouvernements pro-néo-libéraux mexicains, de par le passé, n’auraient pas non plus fait autrement. Ils n’auraient pas osé soutenir ouvertement la politique de Trump. Le choix de López Obrador relève, à mon avis, aussi de la Realpolitik, d’un certain pragmatisme, et pas uniquement d’une défense des principes de non-ingérence et de défense de la souveraineté nationale des pays tiers. Je ne veux pas bien entendu diminuer tout ceci, notamment face à la dérive de certains gouvernements qui ont comme perdu la boussole, ayant renoncé à toute défense du principe de non-ingérence et de solidarité latino-américaine élémentaire.

Face au raidissement autoritaire du pouvoir en place au Venezuela, faut-il, comme le font certains analystes, parler du régime de Maduro comme d’une dictature ?

Le terme de dictature ne me semble pas du tout adéquat. Il y a bien entendu un problème de violation non pas tant du droit à la participation à la vie politique et institutionnelle pour la droite vénézuélienne, mais il y a un niveau élevé de répression des mobilisations et des manifestations. Il y a des éléments de contrôle social très fort. Et il n’y a pas de respect d’un pluralisme qui prendrait en compte le reste de la gauche. Il y a comme un processus de contrôle presque militarisé du processus politique et il est compliqué de défendre un point de vue dissident. Ceci ne veut pas dire qu’il faudrait être complètement tolérant vis-à-vis de formes de dissidences de droite, qui sont fortement marquées par des velléités putschistes et subversives. Mais il y a aussi des dynamiques légitimes de protestation et de mobilisation. Et de ce point de vue, de par le passé, le chavisme avait déjà pu fortement contenir les mobilisations exigeant des augmentations salariales ou des mobilisations syndicales.

Alors, certes, le madurisme parle de « pouvoir populaire ». Mais c’est loin d’être une garantie. D’abord parce que les Communes n’ont pas le poids et l’extension qu’elles devraient avoir. Ensuite parce que le niveau de participation à ces structures « de base » n’est pas très profond. Et ensuite parce qu’il ne s’agit pas de la seule instance de participation que le gouvernement devrait respecter. Il faudrait également que le gouvernement respecte certains courants politiques de gauche, certaines formes d’organisation syndicale qui ne sont pas bureaucratisées et qui ne sont pas alignées, automatiquement, du coup, sur les positions du PSUV et du gouvernement. On peut donc dire qu’il y a bel et bien un problème démocratique, actuellement, au Venezuela, que l’on ne saurait réduire à la question démocratique analysée du point de vue libéral.

Ceci étant dit, le concept de « dictature » ne permet pas de saisir la situation dans toute sa complexité. On pourrait effectivement voir ce qu’il se passe au Venezuela à travers le prisme du bonapartisme. De mon côté je préférerais introduire deux concepts que j’ai utilisés pour analyser les gouvernements progressistes latino-américains de ces dernières années, à savoir la notion de « révolution passive » et la notion de « césarisme ».

De la même façon qu’il peut y avoir des révolutions qui impliquent des transformations profondes, si les changements sont mis en place « par en haut », au niveau gouvernemental, il peut y avoir une certaine « passivisation » et démobilisation relative des mouvements sociaux. Ceci ne veut pas dire qu’il n’a pas pu ne pas y avoir de mobilisations sociales ou populaires contrôlées au Venezuela. Mais le chavisme a systématiquement essayé de les démobiliser dès lors que se profilaient des secteurs qui tendaient à l’autonomie ou à l’indépendance, y compris et surtout à gauche.

Pour ce qui est du « césarisme », qui est une façon, pour Gramsci, de parler de bonapartisme, on peut le diviser en deux tendances avec, d’un côté, le césarisme progressiste et, de l’autre, le césarisme régressif. Je reviens donc à ce que je développais au début de l’entretien. On passe d’une situation où, au sein du césarisme chaviste, il existait un certain équilibre entre éléments progressistes et régressifs mais où primaient les éléments les plus progressistes, à un retournement, aujourd’hui, et un césarisme régressif. Maduro cherche à restaurer une forme d’équilibre, entre classes sociales, qui ne résiste d’ailleurs pas à la polarisation et aux tensions restauratrices qu’essaie de mettre en place la droite vénézuélienne. Mais, sous le chavisme, il y a eu des éléments de négociation dans la recherche d’un équilibre avec, par exemple, l’intégration de secteurs de la bourgeoisie et de ce que l’on a pu appeler la « bourgeoisie bolivarienne » ou « boli-bourgeoisie ». Le concept de césarisme, de ce point de vue, permet de comprendre y compris ce que certains ont voulu voir comme une « hypothèse de transition vers le socialisme », mais qui serait, bien entendu, à discuter. Mais l’essentiel du césarisme, c’est son aspect politique, indépendamment des secteurs de classe sur lesquels il peut s’appuyer, et de l’horizon anti ou post-capitaliste qui a pu être revendiqué, et dont il faudrait discuter sérieusement, pour en montrer les limites.

Du coup, « bonapartisme », « césarisme », « révolution passive », il s’agit d’autant de concepts articulés autour de l’Etat comme facteur d’intervention et de régulation, de médiation et acteur fondamental qui met en branle un processus, « par en haut », sur la base d’un contenu contrôlé, avec une figure dominante, le leader charismatique, qui cherche certains équilibres entre différentes fractions, mais également entre différentes options et orientations politiques. Et dans le cas vénézuélien, je répète, c’est l’aspect régressif qui a fini par primer, dans un contexte de crise généralisée qui embrasse la sphère économique, sociale mais aussi et surtout politique.

Propos recueillis par RPDimanche

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