^

Société

Instrument de la violence légale de la bourgeoisie

Petit historique de la police. Par nature, elle n’est pas réformable

Officiellement, la police est au service de la population. Son existence est justifiée par sa capacité à utiliser une violence légale, légitime, pour éviter les délits, les crimes et protéger la population dans son ensemble. La réalité est, bien sûr, toute autre. Un peu d'histoire permet de l'illustrer facilement. Léo Serge

vendredi 6 mai 2016

La police telle que nous la connaissons prend forme au18e siècle


C’est une police royale qui, à Paris, est sous le contrôle du lieutenant de police qui préfigure les préfets à venir. Cette police entretient un guet qui se professionnalise et qui patrouille pour lutter contre les atteintes aux biens et aux personnes, particulièrement la nuit. Elle entretient aussi une quantité impressionnante d’informateurs – les mouches – présents partout, à tel point qu’ils résolvent des affaires… jusqu’à Vienne. Instrument de la politique royale, la police déporte les noirs libres jugés trop nombreux dans Paris, mais aussi les prostituées, les mendiants, les miséreux, vers les colonies – notamment la Louisiane. C’est elle, également, qui embastille sans jugement. Bref, c’est un instrument éminent du pouvoir royal. À la révolution, les lieutenants de police émigrent mais, de fait, avec la réaction napoléonienne et son ministre Foucher, la police devient un moyen de gouvernement contre la gauche – Babeuf et ses soutiens sont ainsi arrêtés – et contre la droite royaliste. Omniprésente – elle est centrale au 19e siècle – la police est au premier rang pour lutter contre le mouvement ouvrier. Elle repère les « chefs », surveille et renseigne sur les grèves. Cela se termine souvent par l’usage de l’armée qui tire sur la foule jusqu’en 1914. Pendant la Commune, les agents et officiers de police choisissent massivement le camp de Versailles et participent à l’extermination des Communards. Pendant la Première Guerre mondiale la figure du gendarme utilisé contre les soldats, alors que lui-même monte rarement en première ligne, devient très impopulaire. On ne compte plus le nombre de gendarmes abattus par des soldats français sur le champ de bataille. Leur servilité est utilisée pendant les mutineries de 1917 et elle est récompensée financièrement : avancement, pension, logement, etc.
En 1936 le Front populaire modifie très peu l’instrument qu’il récupère. Rappelons que le 6 février 1934, la police et la gendarmerie avaient défendu le régime, en réprimant l’extrême droite qui marchait sur le parlement pour protester contre la démission forcée d’un préfet de police qui lui était favorable.
La maîtrise de la préfecture de police est un enjeu politique central qui peut faire basculer un gouvernement, voire le régime.
Sous le Front populaire, les épisodes se multiplient qui montrent la vraie nature d’un gouvernement qui ne modifie pas l’instrument policier dont il hérite. Ainsi, c’est la police qui met fin à un certain nombre d’occupations d’usines, alors que l’extrême gauche se bat pour un contrôle ouvrier et la nationalisation.
En particulier à Clichy, la police, sur ordre du gouvernement, protège un meeting d’extrême droite et finit par tirer sur les contre-manifestants anarchistes, pivertistes et trotskistes. Lors des enterrements, les drapeaux de la Quatrième Internationale sont déployés.
C’est cette même police qui servira l’occupant nazi avec zèle, par exemple en participant à la déportation des familles juives ou en luttant contre la résistance.
En 1945, son retournement de veste est si magistral, notamment à Paris ou elle participe à la libération de la ville, que l’épuration dans ses rangs est quasi nulle. Les régimes changent, les supérieurs et les policiers restent les mêmes. À tel point que Maurice Papon, qui avait organisé la déportation des juifs de Gironde sous l’occupation, continue sa carrière et devient préfet de Paris pendant la guerre d’Algérie.
Il est donc responsable du massacre de Charonne ou des militants algériens du FLN qui manifestaient pour la paix, sont tués, tout comme il est responsable du massacre de centaines d’algériens de Paris noyés dans la Seine en 1961. Ce massacre a été entièrement passé sous silence pendant trente ans. Papon finira sa carrière comme ministre du budget de l’ultralibéral Barre. Rattrapé par son passé et condamné en justice, il finira sa vie dans son lit après trois années en prison. La bourgeoisie estimant avoir envoyé un trop mauvais message à ses fils et à ses serviteurs a su corriger le tir…
Alors, que penser des tirades et des larmes de crocodile du PCF et de Mélenchon qui, plutôt que de dénoncer l’existence de cette police coupée du peuple, qui harcèle dans les quartiers et dont les bavures sont toujours couvertes, prétendent qu’elle est simplement mal formée, mal utilisée ? Est-ce de la naïveté qui ne veut pas voir les aspects structurels du problème ? Naïveté de la part du PCF, qui était pourtant bien placé pour connaître l’utilité d’une STASI ? Naïveté de la part des dirigeants du PG, qui doivent avoir une vague idée du rôle de la police pour l’extermination de la Commune ou des spartakistes ?
Réfléchissons un instant aux aspects structurels du problème : pourquoi la police est-elle façonnée pour être la milice privée du capital ?
Le recrutement : il se fait par concours d’État, sans aucun contrôle de la population. Les recruteurs peuvent trier les candidats sur des critères de servilité – voir le rôle de la police à Air France, à Goodyear et ailleurs. S’engager dans la police, c’est mettre les pieds dans un milieu où le racisme et le mépris de classe sont bien implantés. Les résultats syndicaux nous le montrent.
L’absence de contrôle démocratique, le fait que la police ne soit pas contrôlée par la population, n’ait pas de mandat révocable, a les mêmes conséquences que dans les syndicats, chez les parlementaires, les hauts fonctionnaires, etc. : corruption et mise au service du pouvoir réel, celui de la bourgeoisie.

Une police extérieure à la population est nécessairement un instrument de contrôle dont les dérives oppressives sont contenues dans la structure de pouvoir de la société, autrement dit les rapports de classe.
Si la police obéit aux intérêts de la bourgeoisie, c’est que c’est elle qui, en maîtrisant le pouvoir économique grâce à la propriété privée des moyens de production, maîtrise, en conséquence, le pouvoir politique. Elle fixe donc les lois, l’équipement, l’usage et la formation de la police. Bref, celle-ci est entièrement à son service. « Merci patron » montre comment LVMH possède un étage entier de bureaux consacré à ses propres services de renseignement et de sécurité. Ceux-ci sont peuplés d’anciens flics et dirigés par un ancien commissaire des RG.
La perméabilité idéologique de la police explique certaines évolutions policières, mais celles-ci sont également le résultat de choix politiques : surarmement, incitation à la provocation, carte blanche, permis de tuer.
Plus que jamais, en période de révolte sociale potentielle, la police est le rempart de la bourgeoisie. Nous devons donc pousser au maximum l’exploitation des contradictions entre une police soi-disant au service de tous et le vrai visage d’un instrument de répression entre les mains des élites bourgeoises et de leurs intérêts. Que ceux qui cultivent les illusions sur le fait que cette police pourrait être au service du peuple nous donnent un seul exemple historique et nous fassent une démonstration. La police, telle qu’elle est conçue, est l’aboutissement de l’expérience répressive de la bourgeoisie.

_




Mots-clés

Violences policières   /    Répression   /    Société