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Notre classe

Grève victorieuse chez Dassault !

Interview. 4 mois de grève qui ont « remué la montagne Dassault » et arraché 107 € d’augmentation !

Sur neuf sites du géant Dassault, une grève inédite a éclaté en décembre, suivie par 70% des salariés, faisant plier la direction sur les augmentations de salaire. Alors que la cherté de la vie ne cesse d'augmenter, cette première victoire est un exemple pour les explosions sociales à venir face aux attaques multiples qu'on nous promet.

mercredi 20 avril

Crédits photo : SD

Hausse des prix, cherté du carburant, et contrat du siècle signé par le groupe Dassault ont été les produits nécessaires au cocktail qui a fait éclater une grève inédite sur neuf sites simultanément du constructeur militaire et civil. Nous avons interrogé Jean-Eric Perez, ouvrier et secrétaire du syndicat CGT du site de Martignas, qui est revenu sur le récit de la grève et les leçons de leur victoire. Une grève inédite durant plus de quatre mois qui a fait plier la direction du groupe Dassault sur les salaires : organisée au travers d’assemblées générales quasiment simultanées sur les différents sites, cette méthode de grève a pu recueillir un large soutien parmi les travailleurs.

Alors qu’en 2020, les NAO [Négociations Annuelles Obligatoires] ont débouché sur 0% d’augmentation, et en 2021 sur 0,5%, c’est cette année, suite à la nouvelle proposition ridicule de la direction de Dassault d’augmenter les salaires de 1,8% malgré l’inflation en pleine explosion, que les travailleurs se sont organisés et ont protesté face au mépris de leur patron. Pour les salariés, c’est une marque de mépris énorme, qui met le feu aux poudres. Sur les sites de Martignas et Mérignac mais 7 autres sites également, plus de 70% se mettent en grève dans un premier temps, exigeant des revalorisations salariales. Une grève qui a donc porté ses fruits, suite à leur combat les travailleurs ont obtenu 107 € d’augmentation ! Retour sur leur grève.

"Avec les compagnons de la production, on a mené des grèves courtes et répétitives, ce qui faisait qu’a fortiori, très peu de production sortait" nous explique le délégué syndical interrogé. "On a organisé des ateliers pour discuter, mais la colère n’était pas nouvelle. C’est depuis mars 2021, à partir de là on a exigé une revalorisation salariale et une réduction du temps de travail. Quand la direction nous a dit qu’elle anticipait les NAO plus tôt que d’habitude, jusqu’à proposer une augmentation de 1,8 pour les non-cadres (employés ouvriers techniciens) ça a mis le feu aux poudres : 32 euros net/40 euros bruts, c’était ridicule alors que les salaires de base sont déjà très bas. Et alors que nous étions déjà en conflit avec une partie des salariés, la CGC et l’UNSA ont signé l’accord avec la direction. Ils roulent sur l’or, ils nous ont fait travailler pendant le covid, ça n’a fait qu’accentuer la colère et le conflit s’est lancé. D’abord 70, puis 80 puis 100 personnes qui se sont réunies, et de nombreux secteurs. Le personnel de fabrication, mais aussi de contrôle, le personnel préparateur... C’est de larges secteurs qui se sont mis en grève, et ce sur 6 sites en même temps. Dès janvier on était là, avec l’objectif clair : on va faire remuer la montagne Dassault".

Au téléphone, il précise : "Il faut savoir que notre patron, c’est le patron de la métallurgie, au niveau patronal. D’ailleurs il vient juste de signer notre nouvelle convention collective - après 4 ans de négociations. Cette convention est la plus grosse de France, ils s’attaquent à ce bastion là, ça va être un bon moyen pour rogner sur toutes les autres. Si rien n’est fait, elle devra être effective dans les entreprises d’ici le 1er janvier 2024. C’est une mesure régressive, qui va changer nos coefficients. Si on a réussi aujourd’hui à obtenir de premières revalorisations salariales, on a déjà en tête de préparer les consciences."

Une détermination et combativité des salariés qui s’est exprimée dans l’organisation journalière de la grève, de façon démocratique en Assemblées générales sur tous les sites : "En février, quand on ouvre les premières fiches de payes, elles ne volent pas haut, et encore moins à la fin du mois. Pour nous, c’est l’occasion de faire des défilés dans les ateliers, d’organiser des blocages filtrants à l’usine en brûlant des palettes devant le portail, et ce, sans que le nombre de grévistes ne baisse. Jusqu’à la paye de fin mars, où la direction nous fait des propositions. De 32 euros à 55€, puis 77 et enfin 107, donc 140 euros bruts, et c’est d’ailleurs ce qu’on a obtenu, même si nous voulions aller plus loin. Au 31 on nous a fait un chantage, "si vous n’en voulez pas, on revient aux propositions du mois de décembre". On a beaucoup fonctionné en assemblée, pour nous l’assemblée devait être maître de son destin. Et surtout, on n’a pas cédé au chantage, bien qu’ils aient essayé par tous les moyens, légaux comme illégaux, de nous faire céder. Le lendemain on était encore plus nombreux, sur tous les sites sauf quelques-uns qui commençaient à céder à la peur. Le 7 avril, on a réussi à négocier la ligne, avant c’était 107 euros soit 140 euros brute ancienneté comprise. Ça a été un vote démocratique, sur tous les sites en même temps on avait des Assemblées. On réunissait plus d’un millier de travailleurs sur les 8700 ouvriers des différents sites. Au final, ça s’est joué à Martignas à 731 voix contre 400 et quelques pour accepter, en exigeant que 80% des heures de grève payées et abandon des sanctions envers ceux qui avaient été réprimés. Même parmi les travailleurs non-grévistes il y avait un large soutien".

Jean-Eric Pérez nous explique qu’autrefois, les salaires et la reconnaissance étaient bien différents pour ce bastion de l’industrie : "je n’ai pas vraiment à me plaindre mais en l’occurrence on fait des produits de luxe, nos anciens qui étaient dans cette boîte prenaient au moins trois fois le smic, là un jeune entrant est à 1300. On est qualifiés, il y a une certaine connaissance à avoir, ce n’est pas revalorisé. Cette grogne elle est au-delà de l’argent, les deux mots qui sont ressortis c’est le mépris et la reconnaissance, c’est ça qui a conditionné le mouvement. L’argent c’est sûr que c’est ça qui nous a fait entrer, mais au-delà on dénonce le mépris de notre patron. On est venus pendant le covid faire des avions... nous on s’attendait à ce qu’on nous dise, on a bien bossé, la société va bien... alors qu’en fait ils nous proposent de la merde. Ça a été une incompréhension énorme , tout le monde ressentait ce mépris, et ne parlons pas du contrat du siècle les 80 rafales aux émiratis 3 jours après la signature de la CGC et de l’UNSA. Surtout que c’est loin d’être le seul, derrière il y a eu plein d’autres contrats signés comme 200 et quelques rafales à faire. Et ce alors même qu’au mois de janvier, notre pouvoir d’achat comme une large majorité de la population était en baisse. La guerre en Ukraine a fait exploser les compteurs, d’une certaine manière, tout s’est aligné pour faire que les gens ne se démobilisent pas. On se retrouve à se dire, si on ne fait rien qu’est-ce que ça va être dans 6 mois, dans 1 an ? D’abord ils nous ont dit que l’euro c’était l’équivalent du dollar, ensuite du prix du baril, ensuite il y a leurs guerres qui changent tout. Ceux d’en haut se foutent de nous, et nous méprisent. Pendant la crise sanitaire ils nous ont menacés d’un PSE pour pouvoir toucher les aides de l’État de centaines de millions d’euros.

"Au niveau aéronautique, notre conflit a eu un retentissement. Notre slogan c’était : 200 balles ou pas de rafales ! On voulait 200 balles net, et peut-être trop rapidement on a lâché sur 200 balles brut. Le seul site qui a fait un vote à l’opposé des autres pour continuer la grève c’était à Biarritz, où plus de 200 personnes ont voté oui pour maintenir le conflit fin mars. On sortait de l’austérité des ventes civiles qui s’étaient un peu écroulées, et là on n’a jamais vendu autant d’avions. On fait du militaire et du civil (jets privés) ça monte énormément, on voit que les milliardaires en ont besoin."

Si comme nous le raconte le syndicaliste au téléphone, Dassault a signé des contrats aux montants exorbitants pour la production et exportation de rafales, il faut souligner ce que représentent et incarnent ces jackpots mortifères, permis par le gouvernement français. Comme nous l’écrivions au moment du contrat le plus énorme signé par Dassault aux Emirats Arabes Unis : "Au service du plus important contrat jamais conclu par Dassault, la France confirme une nouvelle fois son statut de marchand de mort à travers le monde et d’armurier principal des dictatures du Proche et Moyen-Orient". Au-delà du mépris de la montagne Dassault envers les ouvriers, pour reprendre la formule du syndicaliste que nous avons interrogé, il faut dénoncer le rôle criminel que joue ce géant constructeur militaire main dans la main avec l’État impérialiste français.

"C’est une première victoire même si on avait pu aller plus loin, mais les combats continuent. La modification de nos statuts et de la convention collective ça va vite nous venir à la figure. De fait les prochaines NAO sont dans moins de 6 mois. On leur a fait peur, ils ont été un peu soufflés par notre détermination avec 17 ou 18 semaines en grève. De fait ils nous ont amenés dans nos derniers retranchements, et ils savaient que s’ils laissaient continuer ça allait pourrir notre production. Pour nous, le nombre de syndiqués augmente drastiquement pendant et à la sortie du conflit, finalement on a gagné la bataille de la communication. Au sortir de l’élection présidentielle on va devoir supporter l’odeur du lacrymogène, pour les luttes à venir il va falloir qu’on se prépare pour aller dans la rue. Quand on sait que la moyenne d’âge est de plus de 40 ans dans notre boîte, avec les gens usés par le travail, on n’a pas envie de travailler jusqu’à 65 ans. Donc on se prépare d’ores et déjà à lutter, pas juste contre notre patron, mais aussi en dehors de l’usine. Les salariés on est dans une période euphorique, les gens nous disent merci pour ce qu’on a fait, pour motiver les gens, j’ai jamais vu ça. Les gars ils sont chauds et c’est quelque chose qui contraste complètement avec ce qu’on voit à l’extérieur, et ce qu’on voit à la télévision. Pour nous c’est un début, là on sort gagnant, et ça nous donne une dynamique de lutte qui va être nécessaire pour l’avenir"



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